MARGUERITE

Ils sont affreux! mais, ce n'est pas une mauvaise femme, et elle

a besoin d'argent.

(_La Dame aux Camélias._)

Le drame de la rue de Lévis révolutionnait tout Montmartre et tout

Batignolles. Une femme galante venait d'être trouvée étranglée dans son

lit, en chemise, une serviette de toile, pliée dans la longueur et

recouverte d'une écharpe de soie, nouée autour du cou. C'était, moins

les ligottements des mains et des chevilles, la mise en scène et le

cadavre d'Aix-les-Bains. Le vol était sûrement le mobile du crime.

Seulement, au lieu de la villa de Solms, le théâtre de l'assassinat

était un petit appartement de cinq cents francs et Marguerite de Meyran,

une demoiselle Biguet de son vrai nom, ne passait pas pour posséder un

fameux écrin.

La nouvelle à peine descendue au Boulevard, des bars de la place de la

Madeleine et du boulevard Haussmann aux brasseries du boulevard Clichy

et des rues avoisinantes, ce n'était qu'un cri dans la bouche des

habituées et des clients de ces sortes d'établissements. C'était le coup

d'Eugénie Fougère; bien sûr qu'il y avait une femme là-dessous... Et

toutes les cervelles ameutées cherchaient la _Victorine Giriat_ du

crime.

C'est que le rôle joué par l'effroyable ogresse de Lyon dans la tuerie

d'Aix-les-Bains a changé du tout au tout la légende quasi séculaire

établie autour des assassinats de filles.

Avant la découverte des cadavres de la villa de Solms, quand la police

se trouvait en face de la nudité d'une Blanche de Brienne, d'une Marie

Aguétant plus ou moins adroitement étranglée, ce sont des noms d'hommes

qui s'évoquaient aussitôt, des noms d'aventuriers levantins ou de

bandits espagnols comme Pranzini et Prado. Les souvenirs du théâtre de

Pierre Decourcelle aidant, on voulait voir à toute force, dans ces

hécatombes de femmes galantes, la main de criminels de haut vol, un

exploit hardi et sanglant de bandes organisées, et nous eûmes, à côté

des chroniques judiciaires, des Premiers-Paris romanesques dignes de

Gaboriau et de Xavier de Montépin. Ce furent, armées de pied en cap,

comme la Pallas Athénè surgit du cerveau de Zeus, des bandes syndiquées

d'étrangleurs de filles et de voleurs d'écrins. A lire les journaux du

moment, Eugénie Fougère avait été la victime d'une de ces bandes

organisées. Epiée, guettée et surveillée depuis des mois par une de ces

_Illimited Company_ de pègres cosmopolites, la pauvre «Foufou» avait

payé de sa vie sa vaniteuse manie de promener ses bijoux de ville d'eaux

en ville d'eaux. On nous resservait la bande des assassins en habit

noir.

Subventionnés par des banques particulières, renseignés par des agences

spéciales et défendus par des maisons de recel, de toute sécurité, dont

la plupart sont d'ailleurs à Londres, protégés contre tout soupçon par

un luxe et un train de vie dont les bailleurs de fonds soldaient tous

les frais; c'étaient les grands seigneurs, aux noms ronflants, des

villégiatures à la mode, les princes italiens calamistrés, lustrés et

vernis des lacs et des plages, les marquis de Palerme si somptueusement

bagués, chemisés et vêtus que la légende les veut entretenus, les

afficheurs de liaisons cosmopolites, les lanceurs de femmes, les trop

beaux sigisbées (salués par tous, mais du bout des doigts) de vraies

grandes dames un peu mûres et de jolies filles de demain, les héros de

grosses parties clamées et cornées de Florence à Rome et de Baden-Baden

à Vienne, les personnalités de bars et de restaurants de nuit, les

derniers soupeurs, illustrations de l'Almanach Gothon, comtes de Poissy

et princes de Babylone, ducs de Ninive et chevaliers de Fresnes, tous

écumeurs de la Riviera, coureurs de grèves et suiveurs de femmes,

ponteurs admirés des snobs et des naïfs, titres et millions courtisés

par la badauderie des nouvelles couches, seigneurs du dernier bateau et

de la prochaine voiture cellulaire, rastaquouères, grecs de salles de

jeux, maîtres chanteurs, estourbisseurs de filles et autres rats

d'hôtels...

C'est beau de rêver... La vérité est plus plate. Il a fallu en découdre

de ces imaginations. Pour moins poétique, la vérité a été autrement

terrible. L'enquête faite, l'assassinat d'Eugénie Fougère, ce

chef-d'oeuvre présumé d'une bande de cosmopolites, s'est trouvé être une

combinaison de Montmartre. C'est entre la place Blanche et la place

Pigalle qu'ont été pesées les chances et arrêtées les conditions de

l'assassinat. C'est entre un vulgaire souteneur du boulevard de Clichy,

bagottier au besoin de sa propre malle (à son retour de Vichy, Bassot

montait lui-même ses bagages au cinquième), un banal petit homme, trop

beau pour rien faire, et trop prudent pour opérer lui-même, et une

ancienne caissière du _Hanneton_, une lourde et massive quadragénaire,

si peu femme d'aspect que les nymphes éreintées de la _Souris_ auraient

pu l'appeler papa,--c'est entre deux tels êtres que le coup d'Aix s'est

perpétré. C'est derrière des soucoupes de bocks, entre une salade de

museau de boeuf et une saucisse de Francfort choucroute, peut-être en

écoutant la musique esquintée et les aigres flonflons de la dernière

fête de Montmartre, que «la Nubienne» et son complice ont décidé la mort

de la dame aux diamants.

Un ouvrier tailleur de Lyon, une espèce de dégénéré sans volonté et

presque inconscient dans sa bêtise criminelle, puisque assassin par

reconnaissance, prêta main-forte à la Giriat: César Ladermann n'a même

pas pu supporter le fardeau de son remords! Il s'est suicidé, laissant

«la Nubienne» et Bassot se rejeter l'un à l'autre la responsabilité du

crime. De cette combinaison sanglante, échafaudée entre deux déclassés

de province échoués à Paris (la Giriat et Bassot sont tous deux de

Lyon), de ce coup monté et commis par deux épaves de la basse

prostitution parisienne, imagination macabre d'une vieille garde à la

côte et d'un souteneur las de sa matérielle de dix francs par jour,--de

toute cette lâcheté, de toutes ces hypocrisies et de tous ces

atermoiements, une figure seule se dégage et surgit, effroyable: celle

de Victorine Giriat, l'hommasse et sinistre figure de l'étrangleuse de

femmes, la vieille garde assassine, la Dame de compagnie de la

courtisane moderne.

La Dame de compagnie, l'amie pauvre, l'amie laide ou vieillie, supportée

et subie, un peu par lassitude, par veulerie aussi et insensiblement

admise dans l'intimité et le luxe de la fille arrivée, l'amie qui a eu

des revers, la vieille chérie qui n'a pas réussi et que, par pitié, par

horreur de la solitude et pour la joie de l'humilier un peu, les Liane

et les Florise finissent par installer chez elles entre la manucure,

l'enfileuse de perles, la courtière en bijoux et le garçon coiffeur; la

Dame de compagnie qui, le matin, fait les courses, relance les

fournisseurs, apaise les créanciers et éconduit les fâcheux (c'est elle

aussi qui solde les gages de l'office, vérifie les comptes de la

cuisinière, reçoit l'entremetteuse, dépouille la correspondance, lit à

haute voix le _Courrier de la presse_ et écrit au besoin les lettres

qu'on lui dicte); la Dame de compagnie, mi-femme de chambre et

mi-confidente, que l'on emmène avec soi de cinq à sept au Bois, aux

potinières dans les bars, et le soir dans l'avant-scène, où son teint

blême et ses robes sombres font repoussoir à la beauté de la créature!

On lui donne aussi les manteaux démodés, les corsages défraîchis, les

chapeaux qui ont cessé de plaire, on l'humilie sans le vouloir de

prévenances et de cadeaux, on la plaint jusqu'à l'exaspérer, on la

console jusqu'à s'en faire haïr. C'est sur elle aussi que l'on passe les

mauvaises humeurs, c'est elle qu'on appelle «vieux chameau, ordure et

triple brute» les matins du billet protesté, le soir de la rupture avec

le gigolo et de l'explication pénible avec l'entreteneur. La Dame de

compagnie! c'est à elle aussi que l'on confie les fantaisies coupables

pour les petites amies (les vieilles Chochottes ont toutes les

indulgences), les bons tours que l'on médite de faire à monsieur, les

fugues rêvées avec l'amant de coeur; c'est elle, enfin, que l'on

consulte pour les placements de fonds, les achats de valeurs et de

titres de rente, et, les soirs de repos, entre deux réussites (car

Chochotte sait faire aussi les cartes), c'est à la Dame de compagnie

qu'on fait estimer la valeur de l'écrin et c'est à elle que l'on confie

les beaux projets d'avenir...

Et dans la vieille âme ulcérée et fielleuse de Chochotte consultée,

s'amassent et s'aigrissent jalousies et rancunes.

Cette amie à tout faire de la femme entretenue, nous la connaissions

déjà: Dumas fils l'a campée de main de maître dans la _Dame aux

camélias_.

C'est Prudence, la modiste un peu mûre que Marguerite Gautier entretient

discrètement des déchets de sa garde-robe et des reliefs de sa table.

Foncièrement bonne, la Dame aux camélias l'admet à ses soupers, se

laisse taper des vingt-cinq louis qui maintenant en représenteraient

cinquante, et, les jours de gêne, quand l'amour entré dans la maison

fait baisser la recette, c'est Prudence que la Dame aux camélias envoie

engager les diamants et le cachemire et prier le marchand de chevaux de

lui reprendre l'attelage à moitié prix de la vente.

C'est Prudence et ses quarante ans un peu grotesques, affairés et

complaisants, qui meurent toujours de faim en se mettant à table,

amusent les convives par leur appétit dévorant, introduisent l'amant de

coeur dans la place, et parmi la bohème et le désarroi d'une vie

orageuse et précaire, installent la passion, le désordre et la ruine

dans la maison de la bienfaitrice.

Insouciante et inconsciente aussi, c'est elle qui, après avoir présenté

Armand Duval à Marguerite, l'avertira des sacrifices d'argent de sa

maîtresse et le fera s'endetter pour elle. C'est encore Prudence qui,

par ses indiscrétions, préparera l'atroce scène de rupture du quatrième

acte,--et au cinquième enfin, la Dame aux camélias abandonnée, mourante,

se débattant dans l'affreuse gêne des courtisanes malades, c'est

Prudence qui revient à la charge avec son cynique égoïsme de vieille

garde besogneuse, harcèle cette agonie, râcle des fonds tiroir et, dans

cette maison guettée par les huissiers, sur les derniers cinq cents

francs qui restent, en emporte gaiement deux cents... pour ses cadeaux

de fin d'année.

Prudence, odieuse d'étourderie et d'inconscience, malfaisante sans le

vouloir peut-être, à la manière des rongeurs, taupe de la galanterie

parisienne, qui, aveuglément, dévaste et démolit le joli juchoir des

cocottes où la Dame aux camélias l'a par pitié laissée rentrer et

revenir, ce type de Dumas, c'est la Dame de compagnie de la courtisane

d'il y a cinquante ans.

Depuis, le temps a marché, le progrès aussi, les fiacres ont fait place

à l'automobile, et auprès du téléphone qu'est-ce que le télégraphe? Les

amies pauvres des courtisanes ont aussi fait quelques progrès.

Il y a loin de la modiste qui emprunte dix louis à la gêne de la Dame

aux camélias mourante, à «la Nubienne», indicatrice pour assassins, qui

prépare le coup des écrins de sa maîtresse et, au dernier moment, les

complices faiblissant, l'estourbit et l'étrangle.

La Prudence d'Alexandre Dumas fils est une taupe, Victorine Giriat est

une hyène; il y a entre ces deux femmes toute la différence que la

nature a mise entre un rongeur et un fauve.

Néanmoins, que ce genre de femelle n'essaie pas, en Cour d'assises, de

se hausser jusqu'au rôle de grande criminelle. Cette héroïne n'en a ni

l'envergure, ni le génie: c'est une criminelle par occasion. J'ai déjà

écrit le mot hyène, je le maintiens. Victorine Giriat est une bête

malfaisante et puante de la basse prostitution. Ce sont les tares et les

misères de sa vie de déclassée qui, de chute en chute, l'on conduit où

elle est. Son crime est fait de rancoeurs, de rancunes, d'envie, et de

combien de lâchetés! C'est la facilité de la chose qui l'a séduite,

c'est la confiance d'Eugénie Fougère qui lui a permis de broyer d'un

coup de dent la main qui la nourrissait. C'est un crime de bar et de

crémerie, conçu dans l'atmosphère épaisse et parmi les relents aigres de

choucroutes et de bières d'une de ces arrière-boutiques obscures,

mi-estaminets, mi-agences d'affaires, où traînent dans la journée tant

d'équivoques veuleries, tant de louches oisivetés.

Conçu peut-être dans l'escalier d'une maison de rendez-vous, parlé et

mimé ensuite dans l'échoppe d'une marchande à la toilette, et convenu

sûrement à la terrasse de quelque café de souteneurs, il pue, ce crime,

le chloroforme éventé, les dessous douteux de fille gênée, le maryland

du traiteur de blanches, le faguenas de la brocante et le musc du

parfumeur.

Il est ignoblement de Paris, et plus ignoblement de Montmartre. Il pue

le _Hanneton_ et la _Souris_, il appelle et commande la rafle. Rafle

inutile, puisque, en dépit des perles évanouies et des Eugénie Fougère

trouvées ligottées et étranglées parmi les dentelles et les batistes de

leur lit, les Florise et les Liane auront toujours besoin d'entretenir

et d'humilier auprès d'elles une «Nubienne» de Montmartre, de Lyon ou de

Lesbos, et que ces fragiles créatures de luxe et de luxure, par horreur

de la solitude, auront toujours, installées dans le boudoir et dans

l'alcôve, des modernes Prudence... Imprudence éternelle!

Pelléastres. Le poison de la littérature. Crimes de Montmartre et d'ailleurs. Une aventure. · 第 43 / 62 题