Pendant quinze jours, le baron d'Adelsward se tint coi, et je reconnus,
à cette discrétion de l'éducation et du tact; mais, le quinzième jour,
une lettre, apportée par le chasseur de l'hôtel Danielli me rappelait ma
promesse: le baron d'Adelsward me demandait de lui fixer l'heure et le
jour où je voudrais bien le recevoir, et je lui fixai le lendemain.
Ce lendemain était un dimanche, je m'en souviens encore, et la place
Saint-Marc regorgeait de monde attiré par la musique du kiosque. A
quatre heures, M. d'Adelsward se faisait annoncer chez moi.
M. d'Adelsward a pris la peine de se portraicturer lui-même dans son
roman sur Venise: _Notre-Dame des Mers Mortes_, et il n'y a pas mis trop
de complaisance.
Je voyais entrer un grand jeune homme, mince et blond, mis avec une
extrême recherche. Fort de sa fortune et de son talent, le jeune garçon
ne manquait pas d'aplomb; il ne manquait pas non plus de charme: une
voix bien timbrée, une grande facilité d'élocution, des manières
parfaites, une élégance d'homme né, mais quelle extraordinaire puérilité
et quel cabotinage! Le gilet bleu de roi, à boutons de pierreries, la
cravate de nuance rare et le trop de bagues aux doigts étaient
évidemment destinés à m'impressionner. Je n'ai connu qu'à peu de
personnes une pareille ingéniosité dans le détail.
Le baron Jacques d'Adelsward ne parla que de lui: il était à Venise pour
y achever son roman _Notre-Dame des Mers Mortes_, un joli titre,
n'est-ce pas? Venu pour la première fois à Venise en avril dernier, il
avait reçu le grand coup de foudre qui décide des chefs-d'oeuvre.
C'était bien la ville, la ville rêvée et consacrée par des séjours
fameux: Musset, Richard Wagner et lord Byron. M. d'Adelsward dithyramba
assez joliment sur Venise: il possédait ses auteurs et avait bien lu
d'Annunzio et Barrès. Il me conta même assez délicatement l'impression
de sa première arrivée en Vénétie, un dimanche de Pâques, dans une ville
de nacre grise, tout enchantée de sonneries de cloches répercutées et
prolongées par l'eau, «une ville, reprenait-il, à la fois de mélancolie
atténuée et d'allégresse religieuse» et je sentais que le jeune baron
faisait de la littérature. Il essayait sur moi quelques pages de son
livre. J'ai retrouvé d'ailleurs tout le passage dans _Notre-Dame des
Mers Mortes_.
Le baron d'Adelsward avait certainement, lui aussi, bu le poison de
Venise, mais d'autres poisons l'intoxiquaient dont, en vieux routier du
métier, je reconnus les accidents au passage. Outre une vanité maladive
qui éclatait à chaque phrase, deux toxiques infectaient également ce
jeune homme: le poison de la littérature et le poison de Paris. Ce fut
un étalage de sa naissance et de ses relations mondaines. Il ne me fit
grâce d'aucune: c'était le salon de la comtesse Greffulhe, celui de Mme
Madeleine Lemaire. Fernand Gregh lui avait écrit une préface; il avait,
pour une autre, la parole de Rostand; le comte Robert de Montesquiou lui
battait froid: il l'avait d'abord sollicité pour qu'il préfaçât ses
_Musiques sur l'eau_ mais il avait préféré l'auteur de l'_Aiglon_, et le
poète des _Hortensias bleus_ et des _Paons_ lui avait marqué son dépit à
sa dernière rencontre à Bois-Bougran; il allait souvent chez Coppée...
Et le baron Jacques citait d'autres noms et d'autres salons. Il avait
surtout le souci de la situation mondaine; il visait au gentilhomme de
lettres. Ses modèles étaient alors Alfred de Musset et Alfred de Vigny:
la littérature est pour lui une fleur rare à la boutonnière, une bague
précieuse au doigt. Ses livres de chevet? les _Nuits de quinze ans_, de
M. Francis de Croisset, et les _Musardises_ de M. Edmond Rostand. Il
semblait ignorer Baudelaire, Henri de Régnier, Verhaeren, Bataille et
toute la jeune école: nous étions loin de compte! M. d'Adelsward était
futile et charmant; son snobisme littéraire était celui d'un gosse. Il
prenait congé en me priant de lui faire l'honneur de dîner avec lui au
cabaret et cela avec une désinvolture dont se cabra ma quarantaine
sonnée. M. d'Adelsward n'avait pas vingt-cinq ans. Il priait aussi Mme
de T..., une vieille amie de ma famille, que j'avais retrouvée à Venise
et qui se trouvait là lors de sa visite. Mme de T... elle, était sous le
charme; elle est férue de noblesse et trouvait le baron accompli. M.
d'Adelsward plaisait beaucoup aux vieilles dames. Telle fut ma première
rencontre avec le malheureux jeune homme.
J'avais mieux à faire que de le revoir. Cinq jours après, je mis une
carte à l'hôtel Danielli et le lendemain je recevais une invitation à
dîner: je la déclinai également. Un mot de l'auteur de _Lèvres jointes_
me priait alors de vouloir bien passer après le déjeuner chez Quaddri.
Toute la colonie étrangère et la société vénitienne y prennent le café
après le repas de midi.
Je trouvai le baron Jacques en noble compagnie: il tenait le dé de la
conversation entre un Vénitien à physionomie tragique, un vrai portrait
de doge, dont j'avais fait un peintre, et un très beau mulâtre, racé
comme un Andalou, toujours vêtu de blanc et scintillant de bagues, que
Mme de T... et moi avions surnommé Don Juan.
Le baron d'Adelsward quittait ses amis et venait s'asseoir auprès de
nous. Il insistait pour que je vinsse dîner avec lui; mon jour serait le
sien. Il voulait me présenter un ménage de peintres autrichiens fixé à
Venise et qui mourait littéralement du désir de me connaître, la femme
surtout. Elle avait lu tous mes livres, le mari aussi; le mari avait le
plus grand talent. Ils avaient longtemps habité Paris et étaient,
maintenant, à demeure à Venise. Eux aussi avaient bu le poison, ils ne
pouvaient plus quitter l'Adriatique... Ils le tourmentaient tous les
jours, depuis qu'ils le savaient en relations avec moi et n'auraient pas
de cesse qu'ils ne m'aient fait dîner avec eux. C'est par eux qu'il
avait appris mon arrivée ici; ils me rencontraient tous les jours sur le
_vapore_, le _vapore_ qui fait le service du Grand Canal, entre la gare
et le Lido... Et, pendant que le baron parlait, je voyais, en effet, un
couple: l'homme maigre, long, émacié et barbu, l'air d'un Christ
espagnol; la femme courte, alourdie par l'embonpoint, encore jolie, des
yeux admirables et des cheveux teints en roux. Leur insistance à me
dévisager sur le bateau, chaque fois qu'ils me trouvaient, me les avait
rendus odieux; leur présence m'énervait et aussi leur mise hétéroclite.
J'en avais fait un ménage d'artistes en les voyant toujours sur l'eau, à
l'heure du crépuscule, qui est l'heure magique de Venise, mais leur
curiosité m'horripilait. Pour passer ma mauvaise humeur, j'avais
surnommé ce long homme maigre, flanqué de cette petite grosse femme:
«_Le Christ à la citrouille_». Je dépeignais le couple au baron Jacques.
--Ce sont eux, riait le jeune homme. Le Christ à la citrouille. Ah!
comme c'est cela! Ils seraient ravis du surnom. Non! le Christ à la
citrouille! Je le leur dirai si vous ne venez pas dîner avec moi.
--Mais ils sont ridicules.
--Non, pas tant que cela, vous verrez. Ils sont très intelligents, très
avertis, et le mari a un vrai tempérament de peintre. Il fait des
Venises grises et dolentes, d'un vert bleuâtre, à la Whistler... Et
puis, très libérés, entre nous, pas de préjugés... Ils font la fête
ensemble. Je vous conduirai dans leur atelier; il y a toujours de très
jolis modèles: des dentellières du quartier de l'arsenal. Quel jour
dînons-nous avec eux?
J'acceptai de dîner avec le ménage autrichien.
Comme à l'étranger, toute nouvelle connaissance faite est une atteinte à
la liberté et que rien n'est plus précieux que l'indépendance, je
reculais le plus possible l'échéance de ce dîner. L'année précédente
j'étais, dans cette même Venise, tombé sur un groupe de peintres
français qui avaient accaparé toutes mes heures,--donc payé pour éviter
toute servitude. Or, comme il ne faut donner rien pour rien, entre
temps, je présentai le baron d'Adelsward à deux femmes charmantes, que
le hasard des rencontres m'avait fait retrouver à Venise. L'une, femme
écrivain d'un certain talent, a quelque temps sévi à _La Fronde_. Si
elle n'était, avec Mme Flahaut, une des plus grandes femmes de Paris,
elle serait une des plus jolies, car elle porte sur la taille la plus
longue et la plus dégingandée de jeune géante amaigrie, un délicieux
visage d'archange de Gozzoli, mêmes yeux de candeur et de clarté aux
paupières sinueuses, même bouche expressive et ciselée. Mme X... est,
d'ailleurs, d'origine italienne; elle promenait, cet automne-là, à
Venise, une tête plus primitive que celles des Carpaccio et des Lippi;
elle y promenait aussi de longues robes de batiste de soie bien gênantes
en gondole et le plus savant maquillage. Son amie, Mlle T..., fille d'un
diplomate russe, très connu, avait plus de sens pratique et de
simplicité. Très correcte, sans prétentions, et très rompue à la vie de
voyage, c'était un charmant compagnon de paquebot. Les deux amies
étaient descendues au Grand-Hôtel, à côté du palais de Desdémone, sur le
Grand Canal.
Je présentais le baron Jacques aux deux jeunes filles; son élégance
s'allierait bien à leurs silhouettes cosmopolites, il causerait
littérature avec Mme X..., voyages et ambassades avec Mlle T...: le
baron Jacques se destinait à la Carrière. Il me débarrassait, en même
temps, des deux jeunes femmes, car elles disposaient vraiment un peu
trop librement de mon temps; elles avaient jugé bon de m'élire comme
cicerone à travers la ville. Je leur plaçais le baron.
La présentation eut lieu, un matin, au musée Correr, qu'ils ne
connaissaient ni les uns, ni les autres, et Mlle T..., venait pour la
quatrième fois à Venise, et M. d'Adelsward, pour la seconde. Le musée
Correr est le musée Carnavalet de Venise; le musée des pièces rares et
des plus précieux documents pour la reconstitution de la race vénitienne
au dix-huitième siècle... C'est là qu'on trouve les plus beaux Longhi,
les plus beaux Guardi, les costumes, les étoffes, les mobiliers du temps
et toute la collection des marionnettes et des masques! Ah! cette
promenade à travers les salles du musée, par une pluie battante! Nous
étions venus en _gondola coperta_ par un Grand Canal houleux et
verdâtre, comme une Tamise. La Russe caoutchoutée, vernissée, comme une
otarie; d'Adelsward, en chauffeur d'automobile, très smart, et Mme X...,
sous ses bandeaux dénoués et les fleurs noyées de son chapeau, vague et
défaite, comme une Ophélie.
C'est là que je constatai combien M. d'Adelsward était sensible. En
présence d'un musée où il entrait pour la première fois, il ne commit
pas de gaffe, alla droit aux tableaux de valeur, aux cartons
intéressants; les Guardi et les Longhi l'enthousiasmaient, les scènes de
tripots, les parties de pharaon, les parloirs de couvents, toute cette
vie vénitienne à la Casanova le passionnait prodigieusement avec ses
personnages falots, engoncés de dominos, de corps baleinés, de velours
de Gênes et de raides lampas et tout défigurés par ces masques... Le
romancier de _Notre-Dame des Mers Mortes_ y recueillait des documents et
des inspirations. Les deux très beaux tableaux de la Salle XVII le
retinrent; ce sont peut-être les plus curieux de toute l'Italie.
--Quel beau costume pour une fête, disait-il devant un extraordinaire
bohémien à souquenille jaune et à manches vertes, la culotte en lambeaux
sur des bas couleur brique,--bonhomme déchiqueté, dépenaillé et d'une
allure unique sous un énorme feutre à plume de héron...
Cette réminiscence mondaine fut la seule note discordante de cette
matinée.
La futilité et la puérilité de M. d'Adelsward s'étaient endormies. Rien,
dans les premiers jours de notre rencontre, ne pouvait faire prévoir les
aberrations où le cabotinage et la pire littérature amenèrent le
visiteur attentif et recueilli de cette matinée-là du musée Correr.
*
* *
Le baron d'Adelsward nous traitait au Vaporetto, le restaurant italien
situé derrière les Procraties, non loin de la Brasserie Pilsen: les
fenêtres du restaurant s'ouvrent sur l'eau mûre et nuancée, malodorante
aussi, d'un petit canal. Or l'endroit est pittoresque et la chère
exquise.
Le baron Jacques avait bien fait les choses; il y avait des fleurs sur
la table; il était en smoking et les bougies avaient des abat-jour
roses, mais leurs lumières attiraient les moustiques.
Le ménage autrichien vint en retard, Madame toutes voiles dehors, en
demi-peau et empêtrée dans la traîne d'une longue robe de tulle blanc
brodé de jais, qui tournoyait obstinément autour d'elle. Un immense
chapeau empanaché de plumes et d'aigrettes la faisait plus petite
encore; pourtant la poitrine s'offrait blanche et grasse et les yeux
demeuraient admirables, de diamant noir.
Ces Autrichiens étaient charmants: ils parlaient un français qui me fit
honte, un français digne de M. Brunetière, du temps du grand roi.
Très renseignés sur Paris, ils connaissaient Maeterlinck, Francis Jammes
et Ibsen, appréciaient la Duse et Georgette Leblanc, les danses grecques
de miss Isadora Duncan, les vers de Mme de Noailles, la prose de Marcel
Schwob et ils n'ignoraient pas Mariéton. Le mari était autrement averti
sur la littérature étrangère et française que le jeune baron, mais il y
mettait plus de discrétion. La jeune femme, fervente, que dis-je?
passionnée d'Annunzio, ne put se défendre de quelques questions
fâcheuses. Elle me parla de _M. de Phocas_; j'eus quelque peine à la
convaincre que ce n'était pas une autobiographie, que je n'avais tué
personne et ne possédais, hélas! aucun million. Le mari intervint et la
releva un peu vertement du péché de maladresse: «Les femmes commettent
toujours des gaffes!» Là-dessus, le baron d'Adelsward prit un ton
tranchant; il émit quelques théories littéraires, plutôt fanées; vanta
_Justine_ et la _Philosophie dans le boudoir_. _A la manière du marquis
de Sade_, devait-il écrire un jour. Il dithyramba sur le dix-huitième
siècle. Ah! le dix-huitième et ses conteurs; ah! Crébillon fils; ah!
Casanova; ah! Laclos; ah! les _Liaisons dangereuses_; ah! le _Chevalier
de Faublas_; ah! la _marquise de B..._ et la _marquise de Mercoeur_!--et
du ton avantageux d'un héros de Maurice Maindron, devenu Blancador
lui-même, il me reprocha d'être à Venise sans savoir y rien voir:
--Il y a, ici, une société charmante et si curieuse, n'est-ce pas, X...?
faisait-il en se tournant vers l'Autrichien. Par exemple, Inisanto le
peintre. Nous conduirons Lorrain chez lui. Il habite un palais tout au
bout de Venise, au Fua domenta Bragadin, derrière le Ghetto. C'est un
ancien moine: il a jeté le froc aux orties, il connaît toutes les jolies
filles des faubourgs et il donne des fêtes! Encore un peu de champagne,
Lorrain? et puis, il y a Pépé Suarès, le Brésilien, ce presque mulâtre
qui est souvent avec moi, un type! Il a épousé trois millions, une
Américaine qui se meurt à Danielli. Lui, fait la vie: nous passons
toutes les nuits ensemble; c'est un jouisseur. Il gagne tout ce qu'il
veut au Cercle; et il y a aussi Lusati, le poète... Oh! celui-là, beau
comme un archange, tout jeune, un disciple de d'Annunzio. Depuis son
succès à Milan, il est brouillé avec son maître. Joué sur trois scènes à
dix-huit ans, c'est un prodige, une des gloires de l'Italie de demain.
Il ne rêve que de vous, Lorrain; il a vos livres sur sa table; il couche
avec _M. de Phocas_; mais il a quitté Venise. Il ne se consolera pas de
vous avoir manqué, car vous partez bientôt, je crois? Il est allé
rejoindre sa fiancée, à Florence. Il se marie, lui aussi, une
Suédoise... deux millions et il n'a rien, que ses vingt ans, son talent
et son profil de chanteur florentin... Ils épousent tous des millions à
Venise; quel ferment d'amour et d'aventure que cette eau pourrie de leur
Grand Canal!
--Un vrai bouillon de culture, concluait l'Autrichien.
Devant ce flot d'histoires extravagantes, je songeais à la Venise du
_Candide_ de Voltaire, Venise aujourd'hui auberge de fous, autrefois
auberge de rois.
--N'est-ce pas, X..., reprenait Adelsward, il faudra conduire Lorrain
chez Inisanto?
--Vous viendrez d'abord chez moi, je vous en prie, monsieur, disait le
peintre.
Nous sortîmes et gagnions la Piazetta par le plus beau clair de lune.
Les nuits de Venise sont uniques, surtout sur la Piazetta, quand le
clocher de San-Giorgio-Maggiore se silhouette en bleu cendré sur l'eau
morte de la lagune... et le bleu de saphir, transparent et profond, le
bleu du ciel nocturne de l'Adriatique! Il était déjà tard, et la place
Saint-Marc s'étalait déserte. Nous reconduisîmes d'Adelsward à l'hôtel
Danielli par les vastes cours dallées de marbre et les couloirs de
palais qu'est Venise endormie. Le ménage autrichien prenait une gondole.
Moi, place Saint-Marc, j'étais chez moi.
--Il faudrait pourtant rendre sa politesse à ce jeune homme, me disait
un jour Mme de T... Vous devez un dîner à M. d'Adelsward.
Heureusement que les femmes ont le souci de ces choses. Des amis
m'étaient survenus de France qui m'avaient entraîné ailleurs: une
journée à Padoue, une autre à Vicence, une pointe à Trévise m'avaient
complètement soustrait au milieu d'Adelsward. Je n'avais revu qu'une
seule fois le jeune baron, un soir, assez tard dans la nuit, dans ces
petites calle qui avoisinent l'hôtel Danielli et dégorgent sur le quai
des Esclavons un remous de basse prostitution monté des quartiers de
l'Aspédale et de la Marina. Les petites prostituées de Venise sont
frêles et maladives, avec je ne sais quel charme fiévreux et délicat.
Drapées dans le long châle noir qui les amincit encore et balayant les
dalles du volant de leur robe, elles ont la grâce pliante de longues
tiges et l'agilité veloutée et lente d'hirondelles de marais. De
magnifiques cheveux alourdissent leur face étroite, elles ont des yeux
clairs et des teints de malaria, des attaches petites, et quelque chose
de morbide est en elles, qui répugne et qui retient. Les prostituées de
Venise sont très jeunes. Passé dix heures, leur essaim s'abat aux abords
des grands hôtels, en quête du caprice ou de la curiosité du
_forestieri_; un peuple de ruffians les suit qui les dirige et les
surveille, et aussi le rut allumé des marins permissionnaires et des
portefaix de l'Arsenal.
C'est dans une de ces ruelles mal famées, empestées d'odeurs de
fritteria et de marchands de _calamares_ (pieuvres bouillies dont est
très friand le bas peuple, à Venise) que je retrouvais le baron en
conversation avec deux fillettes à longs châles. Mme X..., la femme du
peintre, était avec lui, riant et causant avec les deux prostituées. A
ma vue, elle s'esquiva et se dissimula dans l'embrasure d'une porte.
D'Adelsward m'avait aperçu; il quittait les deux filles et venait à ma
rencontre.
--Vous avez vu Mme X..., me disait-il; elle a peur de vous; c'est très
amusant. Nous levons des modèles pour son mari. Il y a des types
merveilleux parmi ces filles.
Cette rencontre me rappelait que je devais un dîner à d'Adelsward.
Je l'invitai à l'excursion de Torcello, qui est un des grands spectacles
et une des grandes mélancolies de la lagune. On déjeune à Burano et l'on
revient par Saint-François-du-Désert. Mme de T..., ma vieille amie, fut
de la partie; elle avait un faible pour l'élégance et l'esprit
primesautier de d'Adelsward.
* * * * *
Dans sa _Mort de Venise_, M. Maurice Barrès a consacré à Torcello la
plus belle page peut-être de son oeuvre: _Une soirée dans le silence et
le vent de la mort_. Burano, Torcello et Mazzorbo sont trois sépulcres,
trois villes mortes enlizées dans une boue malsaine que la lagune
pourrit encore. Ce sont des fleurs de ruine et de marécage, mais que le
ciel de l'Adriatique enflamme de couleurs éclatantes, et riches d'un tel
passé que leur misère et leurs décombres magnifient la solitude.
L'excursion est classique. A Torcello, où Molmenti et Mantovani ont vu
une femme manger une tranche de polenta avec une galette de terre
pressée en guise de pain, nous visitâmes la Basilique, le Baptistère et
Santa-Fosca. Barrès a tout écrit sur les mosaïques qui tapissent la
cathédrale: dix-sept têtes de mort enfilées par les yeux y faisaient
pendant, jadis, à dix-sept têtes vivantes ornées et parées de boucles
d'oreilles. Nous rêvâmes devant les bas-reliefs du jubé, aussi
décoratifs et ingénieux dans leur magnificence byzantine que les plus
purs motifs des mausolées grecs. Nous déjeunâmes à Burano, assaillis et
tourmentés par une meute de petits mendiants déchaînés par la générosité
de d'Adelsward. Les gondoliers nous avaient pourtant bien recommandé de
ne pas leur donner de sous. Ils nous poursuivirent le long du chenal,
et, une fois sortis du village, les plus hardis, se retroussant
jusqu'aux reins, entrèrent dans l'eau pourrie. Leurs nudités grêles nous
accompagnèrent longtemps dans la lagune.
A Saint-François-du-Désert, qui est la partie la plus sublime de ce
paysage de désolation, nous eûmes la grande émotion religieuse de ce
petit îlot entouré de cyprès, dont Boeklin s'est inspiré pour son _Ile
de la Mort_. C'est dans ce décor tragique que la légende a placé le
miracle des oiseaux: _Petits oiseaux, mes frères, cessez de chanter,
sans cela, je ne pourrai louer Dieu_. La parole du saint a tout dévasté;
pas une voix n'anime cette solitude. C'est, établie à jamais sur les
eaux mortes des lagunes, la devise même du sanctuaire: _Hic silencium_.
Comme nous quittions cette île de détresse et d'abandon, un chant dolent
et monotone nous fit lever les yeux. Une vingtaine de novices, de tout
jeunes moines de seize à dix-huit ans, se promenaient le long des cyprès
qui bordent l'île; de grands capuchons blancs abritaient leur visage du
soleil; leur psalmodie pleura longtemps dans le crépuscule. A quelques
mètres de là, nous croisâmes une barque plate qui emmenait à Burano le
supérieur et deux autres Franciscains. Nous rentrâmes à Venise, exténués
jusqu'à l'âme des profondes émotions de ce jour.
_Tandis qu'à l'Occident le ciel se liquéfiait dans une mer ardente, sur
nos têtes des nuages enivrants de magnificence renouvelaient
perpétuellement leurs formes, et la lumière crépusculaire les pénétrait,
les saturait de ses feux innombrables. Leurs couleurs tendres et
déchirantes de lyrisme se réfléchissaient dans la lagune, de façon telle
que nous glissions sous les cieux. Ils nous couvraient, ils nous
portaient, ils nous enveloppaient d'une splendeur totale, et, si je puis
dire, palpable. Vaincus par ces grandes magies, nous avions perdu toute
notion du réel, quand des taches graves apparurent, grandirent sur
l'eau, puis nous prirent dans leurs ombres. C'étaient les monuments des
doges[9]._
[9] Maurice Barrès.
Pendant que nous traversions les prismes et les miasmes de ces eaux de
fièvre et de mirage, d'Adelsward, encouragé par Mme de T..., nous
racontait la mort de son aïeul le comte de Fersen. Toutes les femmes ont
un faible pour la figure de Marie-Antoinette. Le comte de Fersen, qui
aima la reine jusqu'à la compromettre dans l'histoire et la littérature
puisqu'il a inspiré à Alexandre Dumas le _Chevalier de Maison-Rouge_,
mourut vingt ans après la fille de Marie-Thérèse, le jour même
anniversaire de son exécution. Fersen avait tout fait pour faciliter
l'évasion du couple royal. Déguisé en cocher, il était monté sur le
siège de la berline qui emmenait Louis XVI et sa famille hors des murs
de Paris et avait conduit les fugitifs jusqu'à Montmédy. On devait les
arrêter à Varennes. Le comte de Fersen devait gagner la frontière; même
à l'étranger, auprès de Gustave III de Suède et de l'empereur Léopold,
il complotait l'évasion du Temple. Poète et royaliste, il composa la
fameuse chanson de _Frère Jacques, dormez-vous?_ qui était le refrain de
ralliement de toute l'aristocratie dévouée à la reine.
Devenu le favori du roi Charles XIII, sa hauteur et la violence de ses
sentiments monarchiques le rendirent odieux au peuple. La mort du prince
héritier Christian-Auguste d'Augustenbourg, qu'on dit empoisonné par
lui, acheva d'exciter le ressentiment national. Le jour des funérailles,
comme il sortait de la cathédrale avec les autres dignitaires de la
cour, la haie des soldats fut bousculée par la foule et le comte de
Fersen, violemment arraché du cortège, fut entraîné et massacré par le
peuple. Il fut même lapidé; mais en mourant, il chantait le couplet
royaliste de ses vingt ans, le _Frère Jacques_ composé pour
Marie-Antoinette.
Ces souvenirs romanesques, ces gloires historiques remués par le jeune
héritier d'un grand nom, dans la magnificence enflammée d'un crépuscule
vénitien, ne manquaient pas d'un certain charme. Ce jour-là, pris par la
grandeur du spectacle, Jacques d'Adelsward était simple et contait bien.
Ici se place le seul incident qui, rattaché au scandale de ces temps
derniers, pourrait, psychologiquement et médicalement même, être
considéré comme un phénomène antérieur du cas pathologique de
d'Adelsward.
Pour faire honneur autant à Mme de T... qu'à mon invité, j'avais pris
pour gondolier Paolo, qui est une des personnalités de Venise, un
gondolier, on dirait, échappé d'un tableau de Carpaccio, cent fois
portraicturé par les peintres, et à qui la rumeur publique prête des
aventures avec des Américaines et des misses anglaises. J'avais jugé que
sa silhouette se découperait bien dans la solitude de Torcello. J'avais
prié Paolo d'amener, comme second gondolier, un de ses collègues doué
d'une assez belle voix, apprécié des grands hôtels et dont les
_canzones_ animeraient, le cas échéant, la tristesse de la lagune.
Le spectacle avait été si poignant que nous n'avions même point songé à
faire chanter Beppino. Nous quittions la gondole au petit pont de
pierre, derrière Saint-Marc, et je réglais les deux hommes.
--A propos, me les prêtez-vous pour ce soir? me demandait d'Adelsward.
--Qui cela?
--Mais, vos gondoliers?
--Ils sont à vous, mon ami: je ne les ai pris que pour la journée; leur
soirée vous appartient.
--C'est pour aller chez Inisanto, pour cette fête qu'il donne ce soir.
Ils sont très décoratifs et je tiens à faire une entrée. A propos,
venez-vous à cette fête? Vous savez que vous êtes invité!
D'Adelsward m'avait parlé vaguement, le matin, d'une soirée dans
l'atelier du peintre Inisanto; la fête devait être costumée. Il y aurait
là Pépé Suarès, le Brésilien; le ménage X..., avec lequel j'avais dîné;
quelques autres artistes de Venise, deux ou trois grandes dames
peut-être, et sûrement de fort jolis modèles. Les fêtes chez Inisanto
étaient toujours très gaies; on y déshabillait les femmes, et cela
finissait toujours par des tableaux vivants.
--Venez donc, on compte sur vous. Inisanto m'a prié de vous amener; il
désire tant vous connaître! Venez, on s'amusera. Je ne vous promets pas
la soirée d'opium de chez Ethal; mais Inisanto a été prêtre: c'est un
homme de ressources.
--Mais je n'ai pas de costume!
--Baste! on a toujours des caleçons de soie, des écharpes, une
couverture de voyage. Voulez-vous que je vienne vous chercher?
--Non; donnez-moi l'adresse. Si je ne suis pas trop fatigué, vers dix
heures, j'irai peut-être vous rejoindre.
D'Adelsward remontait en gondole, emmenant les deux gondoliers.
Torcello m'avait donné la fièvre; je rentrai courbaturé à l'hôtel et me
couchai à neuf heures. Le lendemain, je rencontrai d'Adelsward chez
Quaddri. Je partais le soir même.
--Ah! mon cher, me disait-il en éclatant de rire, vous ne vous doutez
pas de ce que vous avez perdu, hier. Ç'a été inouï, unique, imprévu,
grotesque et sublime; on l'écrirait qu'on ne le croirait pas. Quel
chapitre pour un livre! Ah! cet Inisanto! Figurez-vous qu'il demeure
dans un quartier perdu, lépreux et effroyable, le plus miséreux des
faubourgs. Avec des gondoliers inconnus, j'aurais eu peur. Et quel
palais? Un repaire! Une vieille grille rouillée ouvrant sur les degrés
d'un perron moisi. Toutes les fenêtres du premier flambaient,
heureusement! Nous avons carillonné une heure. Inisanto est enfin venu
nous ouvrir, précédé de deux nègres porteurs de torches. Il était en
doge de Venise, dans la grande robe de pourpre des portraits; il nous a
reçus sur le haut du perron et m'a donné la main en ouvrant sa robe. Il
était, dessous, nu comme un ver.
--Cela promettait.
--Nous sommes montés au premier. Là, dans une grande salle mal tenue,
luxe et misère, des tapisseries déchirées et des armures rongées aux
murs, une immense table était servie: des verreries de Venise à côté de
faïences communes, des raisins de Murano, du jambon et de la mortadelle,
des roses meurtries et trois femmes couchées dans les fleurs: Maria la
Santa, la Nichina et Fiorentina, les trois plus jolis modèles de la
ville, toutes nues, vautrées dans leurs cheveux épars; un sculpteur les
arrosait de vin de Chypre, avec un ancien vidrecome verruqueux et pansu.
Il y avait là la plantureuse Mme X...; son mari, en Estudiantina;
Suarès, beau comme un dieu, en César Borgia, et deux dames masquées qui,
à la fin du souper, n'ont gardé que leurs masques. Quelle orgie, mon
cher!
Toutes les femmes se sont mises nues, Mme X... elle-même. Elle avait
Suarès et Inisanto après elle; mais il y a eu des drames. Le mari de Mme
X..., saoul comme un Polonais, a vu rouge: il a invectivé Inisanto,
injurié sa femme, les plus sales mots ont sifflé comme des balles. Il
l'a traitée de prostituée, de vache, de salope; il a pris Suarès à la
gorge; puis il a voulu se tuer, se jeter par la fenêtre! Sa femme se
cramponnait à lui, elle hurlait à fendre l'âme. Il a fini par lui casser
un verre sur la tête, on l'a transportée sanglante; c'était magnifique!
--En effet, j'ai tout à fait perdu. Et les gondoliers?
--Oh! ils ne se sont pas ennuyés. Ils ont pris leur plaisir avec les
modèles. Ce fut un spectacle tout à fait divertissant.
Le baron d'Adelsward se moquait-il de moi, ou avait-il rêvé? Le même
jour, à cinq heures, je croisais sur la place Saint-Marc, le ménage X...
Ils étaient charmants et accueillants, selon leur coutume. Madame
n'avait aucune marque au front.
--On vous a regretté, hier, chez Inisanto; on a fait de la bonne
musique. D'Adelsward avait deux bien beaux gondoliers.
Je ne revis jamais M. d'Adelsward. Sans le vouloir, inconsciemment
peut-être, il avait fait de la littérature,--de la mauvaise littérature.