Le Poison de Venise. Nul plus profondément que M. Maurice Barrès n'en a
senti et rendu le charme délétère et le trouble puissant. «Une fièvre
est dans Venise», a-t-il écrit, dans _Amori et Dolori sacrum_, et, de
ses heures fiévreuses, de l'agonie de la ville dans l'agonie des
crépuscules de l'Adriatique, il a tiré le plus beau livre qui ait
peut-être été publié sur la Cité des Doges, depuis lord Byron.
Le poison de Venise, c'est la féerie d'une architecture de songe dans la
douceur d'une atmosphère de soie; ce sont les trésors des siècles,
amassés là par une race de marchands et de pirates, la magnificence de
l'Orient et de l'ancienne Byzance miraculeusement alliée à la grâce de
l'art italien, les mosaïques de Saint-Marc et le revêtement rosé du
palais ducal; le poison de Venise, c'est la solitude de tant de palais
déserts, le rêve des lagunes, le rythme nostalgique des gondoles, le
grandiose de tant de ruines; dans des colorations de perles,--perles
roses à l'aurore et noires au crépuscule,--le charme de tristesse et de
splendeur de tant de gloires irrémédiablement disparues; et dans le plus
lyrique décor dont se soit jamais enivré le monde, la morbide langueur
d'une pourriture sublime.
_Dans cette ville d'inquiétude, je connus toutes les délices
sensuelles. Jamais, pourtant, oserai-je le dire? je n'oubliai de
sentir couler lentement les heures. Aux meilleurs détours de cette
Venise si variée, et dans une telle surabondance d'imprévu, toujours
j'attendais quelque chose[8]._
[8] Maurice Barrès.
C'est dans cette ville empoisonnée que je devais connaître le baron
Jacques d'Adelsward. En octobre 1901, j'habitais à l'hôtel Saint-Marc,
un hôtel à peine indiqué dans les guides et bien connu des Italiens et
des Autrichiens, un appartement situé dans les Procuraties. L'hôtel
n'existe plus. Il était tenu par un vieux Vénitien, original et grand
collectionneur de tableaux, qui n'admettait chez lui ni les Anglais ni
les Yankees; ce vieux descendant des doges avait les Anglo-Saxons en
horreur. Son hôtel était plutôt un _lodging_: on n'y prenait pas ses
repas, on se nourrissait dehors, ou l'on faisait apporter une cantine de
chez Horian, en face, ou de chez Quaddri. De l'immense fenêtre de ma
chambre, je découvrais les mosaïques des sept portails de Saint-Marc et
les nuées, en perpétuel mouvement, de ses pigeons.
J'étais là depuis quinze jours, quand je reçus, écrit sur un papier de
luxe, timbré d'armoiries, un billet à peu près ainsi conçu:
_Monsieur_,
_Excuserez-vous le vif désir que j'ai de connaître Jean Lorrain, même
à Venise? Tout le mal qu'on a dit de vous m'incite à vérifier une fois
de plus la sottise des légendes et la pauvreté d'invention des
diffamateurs. Ma grande jeunesse excusera-t-elle auprès de vous la
hardiesse de ma démarche? J'attends de vous, monsieur, un mot qui
m'autorise à me présenter hôtel Saint-Marc. Les deux livres qui
accompagnent cette lettre vous prouvent que je ne suis pas un obscur
admirateur..._
Et la lettre était signée: