--Le poison de la littérature! mais nous en sommes tous intoxiqués. Il
est là qui flotte et rôde par les rues, les places et même les
campagnes, charrié par le livre et le théâtre, aggravé par l'affiche qui
en double et triple l'obsession. Personne n'y échappe; les femmes,
d'ailleurs, sont les plus atteintes. Quel précieux aliment pour le mal
que leur névrose, dans les grandes villes surtout où le fait-divers, lu
chaque matin dans les feuilles, a, quinze fois sur vingt, le dramatique
d'un cinquième acte!
C'est dans le monde des ateliers et des brasseries, Montmartre et
Montparnasse, où toute une population artiste, à la sensibilité
aiguisée, se contamine d'autant plus facilement qu'elle est plus
enthousiaste, que le poison se propage, rapide et effrayant. Montmartre
et Montparnasse! Que de suicides et de meurtres passionnels, que de
cabotinages et de folies! Je ne parle pas du monde du théâtre, paradoxal
et faux par le métier même de ses représentants. Là, l'atmosphère
factice et violente des scènes répétées le jour et jouées dans la soirée
déséquilibre et pousse aux pires fantaisies littéraires mâles et
femelles déjà préparés par une morbide vanité.
Dans ces milieux, au poison dit de la littérature s'ajoute celui des
coulisses. Une vie sans hygiène faite de veilles, d'excitations, de
rivalités de hâte et de manque d'air mûrit terriblement les sujets et
les livre sans défense aux accidents tertiaires de la plus dangereuse
maladie du siècle.
Et Maxence, renversant négligemment sa tête sur le dossier du fauteuil,
envoyait au plafond une spirale de fumée bleuâtre.
--Ce poison de la littérature! Il éclate encore tous les jours dans les
feuilles, à propos des moindres incidents. Ainsi ce formidable titre de
_Messes Noires_, achalandant les polissonneries de garçonnières et les
petites fêtes d'aberrés de l'avenue Friedland, n'est-il pas la meilleure
preuve de l'intensité du poison? Si la Presse, d'un unanime accord, a
trouvé cette hallucinante rubrique, c'est qu'elle savait d'avance la
toute-puissance de son effet sur les foules. Dans tout ceci, le grand
coupable est M. Joris-Karl Huysmans.
Sans l'immense succès et l'énorme retentissement de son roman _Là-Bas_,
qui aurait jamais espéré remuer l'opinion et attiser la curiosité
malsaine du lecteur en affublant les falotes débauches du baron
d'Adelsward de ce terrible surnom: _Messes Noires!_
Mais, grâce à M. Huysmans, le dernier employé de bureau comme le plus
infime petit modèle connaissent, et dans tous les détails, les
abominations sacrilèges de Gilles de Rais et le monstrueux sadisme des
sorciers de Tiffauges. _Messes Noires!_ Grâce au prestigieux talent de
l'auteur d'_A Rebours_, quel est le salon, le boudoir et même l'office
où on ne parle couramment du chanoine Docre et de Mme Chantelouve, les
deux personnages démoniaques du roman de _Là-Bas_, emmenant au...
moderne sabbat l'ahuri Durthal! M. d'Adelsward, que je sache, n'a jamais
eu l'intention d'évoquer le diable, et la messe noire est la cérémonie
par excellence, le rite magique essentiel institué pour établir la
présence du Mauvais. Elle réunit les trois conditions, dont une seule
est nécessaire pour appeler le démon et le rendre tangible aux
assistants.
Trois actes, si l'on consulte le livre du grand Albert, subordonnent
Sathan à ceux qui les commettent: le sacrilège, l'égorgement d'un être
innocent (ce qu'on appelle, en magie noire, une _colombe_), et le crime
contre nature. Les trois conditions étaient remplies au sabbat et sont
observées rituellement dans la messe noire. L'abbé Guibourg, disant la
messe sur le ventre nu de la Montespan et lisant l'Evangile à rebours,
le dos du missel appuyé sur un ciboire posé entre les seins de la
favorite, commettait en plein le sacrilège; l'égorgement d'un petit
enfant, volé par la Voisin et dont le sang tiède éclaboussait les
épaules et les reins d'Athénaïs de Mortemart, remplissait la seconde
condition du rite. Le nègre géant attaché au service de la femme Voisin,
et dont les grandes dames d'alors étaient folles, venait là pour
accomplir le dernier cérémonial. Or, dans le rez-de-chaussée de l'avenue
Friedland, je ne vois ni ciboire, ni évangile, ni enfant égorgé, ni même
un nègre géant. Quelques polissons de collège et un ramassis de valets
de chambre sans place ne me semblent remplacer ni la Mortemart, ni
l'abbé Guibourg, ni la sinistre Voisin. La Presse y a mis beaucoup du
sien. Si l'opinion publique s'est ameutée autour de cette affaire avec
une curiosité passionnée, croyez que la littérature de M. Joris-Karl
Huysmans l'avait fortement préparée, et que le seul espoir de trouver
une Mme Chantelouve parmi les habituées du baron a fait suivre l'enquête
avec cet avide intérêt.
Mme Chantelouve! Personne n'ignore, dans le monde artiste, que le livre
de M. Huysmans est à clef. A l'apparition du volume, on nommait
couramment ceux qui avaient posé pour le chanoine Docre et le terrible
couple démoniaque. Quant à Durthal, c'était l'auteur lui-même; M.
Huysmans ne s'en défendait pas. Quand on citait devant lui le nom de ses
victimes, il se contentait d'un geste ecclésiastique de ses deux mains
relevées en arrière, et d'un de ces sourires à yeux baissés dont les
prêtres soulignent humblement la joie coupable de leurs démentis.
Mme Chantelouve! Le succès du volume fut tel que toutes voulurent s'y
reconnaître. Il n'y eut pas de brasserie, à Montmartre, et d'atelier, à
Montparnasse, où un petit modèle aux yeux agrandis de morphine et
d'éther ne se dressât, au seul nom de Huysmans, pour s'écrier: «Son
héroïne, c'est moi!»
Il y eut affluence de madames Chantelouve sur le marché. L'une avait le
teint pâle et les cheveux châtain-roux de la dame; l'autre réclamait
comme sienne l'eau dolente et grise, subitement allumée de paillettes
d'or, de ses étranges yeux verts; celle-ci, enfin, revendiquait pour
elle la froideur inusitée, dans l'amour, de sa chair hystérique, cette
chair glacée et dure dont le seul contact faisait condamner et brûler,
en place de Grève, les névrosés du moyen âge: chair de malade et de
succube aussi.
Ce fut une épidémie dans Paris, plus qu'une épidémie, un mal endémique
dans le genre de cette fameuse _Danse des Morts_ dont furent contaminés
les peuples de l'an mille. Paul Adam, dans son magistral volume intitulé
_Etre_, a magnifié cette folie contagieuse de l'imitation. La Messe
Noire eut la même clientèle enthousiaste qu'au cimetière Saint-Médard le
tombeau du diacre Paris; toutes voulaient avoir conduit un amant au
sabbat.
Entre tant de déséquilibrées de _Là-Bas_, atteintes toutes de satanisme,
il me fut donné d'en connaître une assez curieuse et dont l'exemple vous
convaincra de la force du mal.
C'était la femme d'un sculpteur, un ancien modèle qu'un caprice un peu
sénile d'artiste avait promue au rang d'épouse légitime.
Grande et mince, avec d'admirables cheveux d'un noir bleu, rabattus sur
ses tempes comme deux ailes de corbeau, Ninette Hastorg avait la chair
d'hostie, blanche et diaphane et les larges yeux brillants, agrandis de
cernures mauves, indéniables stigmates des grands troubles nerveux.
Ninette Hastorg! Une enfance misérable (Ninette était née dans une loge
de concierge) et les pires aventures, les plus précoces aussi, avec les
petits garçons du quartier, puis les jeunes rôdeurs du boulevard
extérieur où ses parents habitaient, l'avaient préparée à toutes les
lésions cérébrales.
D'ateliers en ateliers et de bals de barrière en arrière-boutiques de
marchands de vins, Ninette avait fini, une soirée de Mi-carême, par
rencontrer Jacques Dusemereau. Le sculpteur Dusemereau, ami de
Bartholomé et très influencé par son art morbide et un peu larveux,
devait se prendre plus que tout autre au charme de chlorose et à la
minceur anémiée de Ninette. Le modèle lui posait quelques Mélusines, une
Viviane et une elfe, car grand lecteur de romans de chevalerie et
enthousiaste enamouré des héroïnes de Tennyson, Dusemereau joignait à un
léger gâtisme une maladive obsession des fées, des ondines et de toutes
les princesses des légendes, plus ou moins issues du Cycle d'Artus. Le
vague de ses imaginations n'égalait que le flou de sa facture. C'était
un sculpteur littéraire dans la pire acception du mot, le Michel-Ange de
la stéarine, le maître même de l'imprécision, le Précurseur du modern
style, ce qui est tout dire.
Ninette Hastorg devait plaire à ce modeleur d'illusions. Elle fut tour à
tour pour lui Genèvre, Enilde, Iseulde, Mélisande et que sais-je encore?
Par sa ligne onduleuse et surtout par sa complète absence de formes,
Ninette était adéquate à l'inanité même de ses conceptions. On avait dit
de Dusemereau qu'il sculptait des chevelures à la place de seins et des
draperies au lieu de reins et de torses. Quand le modèle eut pendant six
mois traîné à travers l'atelier l'ondoiement de ses robes, le sculpteur
l'épousa. C'était le seul moyen de monopoliser l'inspiratrice de ses
chefs-d'oeuvre.
Le couple était pauvre, naturellement. Une femme de ménage au rabais
balayait rarement l'atelier, mais de vieilles tapisseries y
pourrissaient au mur. Des casques et des morions achetés au marché de la
ferraille; des armes hors d'usage cueillies à des devantures de
bric-à-brac s'y veloutaient de poussière et, groupées en épiques
trophées, mettaient çà et là des taches pittoresques. Des vieilles
chasubles déteintes et toutes les friperies du Temble voisinaient avec
des Christs désargentés et des débris de vieux retables. C'était le
faste et la misère des pires officines de l'école de la Rose-Croix;
Ninette Hastorg évoluait dans toute cette brocante, moulée d'étroites et
longues robes moyenâgeuses. De nuances glauques, elles s'échancraient
sur la gorge, bordées de petits galons d'or. Sa maigreur s'efforçait d'y
devenir sinueuse et, coiffée d'un petit béguin de fausses perles, un
large coquelicot de velours rouge piqué dans ses cheveux noirs, Mme
Dusemereau entretenait l'enthousiasme du maître par des attitudes volées
à Sarah Bernhardt. Le matin, une vieille criméenne de son mari jetée sur
ses simarres, Genèvre ou Gismonda courait les fournisseurs du quartier
et, une boîte au lait à la main, terrorisait par l'audace de sa coiffure
les enfants de la crémière et le chien du marchand de bois. Le ménage
Dusemereau! La chère y était plutôt maigre. Ninette répugnait aux
travaux du ménage qui auraient pu entamer le fuselé de ses doigts;
l'ordinaire était fait surtout de charcuterie et de frites, mais on
buvait du lacryma-christi dans un ciboire bossué de faux émaux et on
mangeait dans du vieux saxe les confitures vertes des îles Fidji.
Ninette Hastorg, quoique mariée, avait conservé une facilité de moeurs
déplorable; elle couchait indifféremment avec tous les amis du
sculpteur. C'était pour les convaincre du talent de Dusemereau.
Convaincus surtout de l'imagination de l'artiste, la plupart n'y
revenaient pas. C'est dans ce milieu bizarre qu'éclatait, comme la
foudre, le roman de Huysmans; le couple Dusemereau dévorait comme une
manne dans le désert la prose vénéneuse de _Là-Bas_. Le sculpteur
n'aurait pas été l'homme qu'il était s'il ne s'était immédiatement
enthousiasmé pour la Messe Noire. Il n'eut pas grand'peine à convaincre
les quelques ratés qui fréquentaient chez lui de la nécessité qu'il y
avait à pratiquer les rites du Sabbat. C'est si troublant, si captivant
et surtout si littéraire! Une messe noire s'imposait. Il décidait vite
Mme Dusemereau à y jouer les pires personnages. La pensée de forniquer
sans aucun risque, sous le couvert de messes noires, avec tous les
hommes de son entourage séduisit immédiatement Ninette. Du jour au
lendemain, le décor de l'atelier changea. D'épique il devint mystique:
des flambeaux d'église remplacèrent les vieilles ferrailles, un dessus
de piano, peluche et galon d'acier, emprunté à un ami, drapa un
maître-autel édifié sur deux caisses. On y dressa un crucifix la tête en
bas, et, gainée dans une étroite robe verte fleuragée de lis d'or,
Ninette présidait l'assistance, hiératiquement assise sur les coussins
d'une cathèdre. Des bagues magiques alourdissaient ses doigts, un
chapelet d'opales étranglait son cou frêle, tandis que ses talons nus
foulaient le vélin d'un évangile entr'ouvert. Un chat noir, celui de la
concierge, trônait auprès d'elle; on lui avait mis un fil de fausses
perles à la patte en guise de bracelet. Un vieux paon empaillé et
dépenaillé déployait la roue ocellée de sa queue au-dessus de la
cathèdre. Ninette était à la fois Junon, Circé, Mme Chantelouve, Eloa,
Lilith et toutes les héroïnes du Grimoire. Une petite cire mal ébauchée
par le maître de céans grimaçait entre les parois d'une cage de verre:
c'était le nouveau-né nécessaire au sacrifice. Les initiés, assis en
cercle, mangeaient des pains à cacheter en guise d'hosties et la Stryge
incarnée n'eût pas été la Stryge si elle n'avait tenu dans sa main une
tige d'iris noir. M. Joris-Karl Huysmans, invité par lettres pressantes,
était attendu trois fois par semaine pour indiquer les derniers rites de
l'office. Sa présence seule devait déterminer l'apparition des stigmates
sur la chair de l'officiante. Or M. Joris-Karl Huysmans ne vint pas. M.
Joris-Karl Huysmans est prudent. Il décrit les messes noires, il n'y
assiste pas. Comme tous les empoisonneurs, M. Joris-Karl Huysmans se
garde précautionneusement de toutes les substances vénéneuses.
Me pardonnerez-vous cette description loufoque? C'est la seule messe
noire à laquelle j'aie jamais assisté. Tout le monde n'a pas la chance
de M. Coquiot qui en vit célébrer une, l'année de l'Exposition, dans le
quartier du Jardin des Plantes.