UN CAS DIFFICILE

Mmes Gérard, Hermeline et Soeur, robes et manteaux, avenue de l'Opéra,

achevaient de déjeuner; il était près de neuf heures.

C'était un de «leurs rares moments de bons de la journée». Les premières

et les mannequins descendus dans les restaurants du voisinage, et le

menu fretin des apprenties, la «petite classe», comme disait Mme

Hermeline, éparpillé dans les gargotes des rues adjacentes, laissaient

enfin respirer les patrons. Passé midi, les courtiers ont fini leur

tournée; la clientèle n'arrive pas avant quatre heures; quelquefois un

essayage, mais alors convenu d'avance, entre deux et trois. Le travail

ne reprend vraiment jamais avant deux heures, tant dans les ateliers que

dans les salons, où les premières parent l'étalage.

Mmes Gérard, Hermeline et Soeur avaient donc devant elles une grande

heure de calme.

Je dis Mesdames pour me conformer à la raison sociale de la maison. Je

commets là une erreur, car la troisième associée, désignée sous le nom

de Soeur, se trouvait être le frère de Mme Hermeline, M. Puech, ancien

sous-officier de dragons, commis à l'achat des soieries et à la

vérification des livres de caisse, et dont la longue moustache brune et

les yeux bleus, cillés de noir, n'étaient pas indifférents à la

clientèle.

Ils n'étaient pas indifférents non plus, disait-on, à la quarantaine

bien sonnée de Mme Gérard: cet _on_-là, c'était tout le personnel de la

maison. Il y avait beau temps que la dernière des apprenties s'était

aperçue que la présence de M. Edouard soit à la caisse, soit au magasin,

y amenait immédiatement celle de cette bonne Mme Gérard, qui s'attardait

alors, elle pourtant si vive, en de molles indolences. M. Edouard Puech

était bien le frère de Mme Hermeline. Grande, mince, onduleuse, et,

malgré ses trente-cinq ans, demeurée aussi blonde que son frère était

brun, Mme Hermeline avait d'abord été mannequin, puis la première dans

la maison Gérard; elle en était devenue l'associée, six mois après

l'entrée de son frère dans l'établissement.

Elle l'y avait présenté à sa sortie du régiment: M. Edouard était

rengagé. Mme Hermeline, toute dévouée aux intérêts de Mme Gérard, Mme

Hermeline était encore fort jolie; les plus anciennes employées

l'avaient toujours connue veuve. Très soignée de sa personne, avec, dans

ses cheveux d'un blond clair, un très heureux mouvement de flot, Mme

Hermeline était l'élégance de la maison. Certaines clientes ne voulaient

avoir affaire qu'à elle, les dames du théâtre et du demi-monde surtout.

Mme Hermeline avait le regard frais et le sourire savant. Le frère et la

soeur constituaient le côté décoratif de la maison.

Mme Gérard représentait le côté solide. Entendue aux affaires, acheteuse

madrée et vendeuse plus roublarde encore, avec une sûreté de main

précieuse, et, dans la coupe et le choix des étoffes, un flair de la

mode qui allait presque jusqu'à la divination, cette bonne Mme Gérard,

malgré sa grosse enveloppe et les allures un peu communes de sa courte

personne, était le génie de l'association. Elle possédait aussi les

fonds. Elle traitait Mme Hermeline et son frère comme ses enfants. Eux

l'entouraient d'une affectueuse déférence et lui faisaient une

atmosphère ouatée et d'attentions et de petits soins. La bonne dame s'y

dilatait tout humide de tendresses.

Dans la maison, on avait maintenu à M. Puech la désignation de l'en-tête

commercial; on l'appelait _Monsieur Soeur_; les clientes elles-mêmes

s'amusaient de ce nom. Des mannequins malicieux nommaient entre eux Mme

Hermeline _Madame Frère_. L'association n'en faisait pas moins

quatre-vingt mille francs d'affaires par an: l'union fait la force.

Le trio achevait donc de déjeuner; on était au dessert: des bouteilles

d'eaux minérales en débandade, et, dans les compotiers, des cerises et

des fraises saupoudrées de glace pilée attestaient une table soignée. Le

frère et la soeur avaient allumé chacun une cigarette. Tassée dans une

bergère, cette bonne Mme Gérard suivait d'un oeil noyé la spirale

bleuâtre des deux chères fumées.

Le timbre d'entrée carillonnait; une violente sonnerie arrachait la

maison Gérard, Hermeline et Soeur à sa béatitude.

--Sacré nom de...! jurait l'ancien sous-officier, qui est-ce qui vient

nous embêter, à cette heure?

--On ne peut plus déjeuner en paix! soupirait Mme Hermeline.

--Les clientes d'aujourd'hui ont le diable au corps! approuvait la

congestion de Mme Gérard.

Un garçon de courses entrait précipitamment:

--M. de Saint-Yriex est au salon; il demande à voir ces dames.

De Saint-Yriex était un nom magique. Il avait mis debout les trois

associés. M. de Saint-Yriex, l'homme du jour, le dramaturge de la

_Fornarina_, des _Adieux de Fontainebleau_, de la _Princesse Maure_,

etc., M. de Saint-Yriex dans la maison Gérard, Hermeline et Soeur!

--C'est pour le corsage de sa femme. On ne l'a donc pas envoyé?

étouffait Mme Gérard.

--Mais si, c'est fait depuis samedi, répondait Mme Hermeline.

--Alors, il y a quelque chose. Anatolie, allez-y, et vous aussi,

Edouard; je vous suis.

Mme Hermeline et son frère sortaient, poussés par Mme Gérard.

M. de Saint-Yriex se morfondait dans le salon. La figure bouleversée,

les joues marbrées de rouge, il se tirait furieusement les moustaches en

arpentant la salle Louis XVI où tant d'épaules et de nudités féminines

semblaient demeurées, reflétées dans les glaces. Il courait vivement à

la rencontre du frère et de la soeur.

--Désolé de vous déranger, madame, mais une affaire particulière, un

service...

--Un service? faisait Mme Hermeline décontenancée, mais la note de Mme

de Saint-Yriex est insignifiante, nous n'avons pas demandé de

règlement...

--Il s'agit bien de cela! s'exclamait le poète. Il s'agit de Mlle Fanny

Marlay. Je viens vous demander de la reprendre dans votre maison.

--Fanny Marlay; qu'y a-t-il donc?

Mme Gérard venait de faire son entrée, le rouge de sa face empourprée,

vainement saupoudrée de veloutine, l'air d'une framboise roulée dans du

sucre.

--Vous avez bien Mlle Fanny Marlay comme employée? interrogeait l'auteur

avidement.

--Parfaitement; c'est une de nos essayeuses, une grande blonde, pas

jolie.

--Mais très bien faite, remarquait M. Soeur.

--Oui, c'est bien cela, faisait M. de Saint-Yriex.

--Vous connaissez Fanny Marlay? demandaient curieusement les trois

associés.

--Hélas!... (et les deux bras levés de l'écrivain prenaient à témoin les

nudités volantes du plafond)... si je la connais!... mais puisque vous

l'avez renvoyée à cause de moi...

--A cause de vous! s'exclamait la maison Gérard, Hermeline et Soeur.

Mais il y a méprise, monsieur de Saint-Yriex: Fanny Marlay n'a jamais

quitté notre maison.

--Jamais quitté votre maison!... oh! la petite rosse!

Et l'écrivain se laissait tomber sur une chaise, anéanti.

--Oui, asseyez-vous, remettez-vous, insistait Mme Hermeline, remarquant

qu'elle avait oublié d'offrir un siège à l'auteur. Il y a dans tout

cela, monsieur, un mystère à élucider, quelque chose que nous ne

comprenons pas; Mlle Fanny Marlay est une excellente employée, qui est

toujours dans notre maison et dont nous ne songeons pas à nous défaire.

--N'est-elle pas un peu romanesque? hasardait M. de Saint-Yriex.

--Dame! elle est comme beaucoup de nos jeunes filles. Ça lit trop de

romans, «ça ne parle et ne songe que de théâtre.»

--Vous préoccupez beaucoup ces demoiselles, souriait Mme Hermeline, et

dans nos ateliers votre nom est celui qui revient le plus souvent.

--Mais, croyez qu'il en est de même dans tous les ateliers de Paris et

de la province, appuyait aimablement M. Soeur; c'est le rayonnement de

la gloire.

--Alors, Mlle Fanny Marlay n'a pas quitté votre maison?

L'auteur dramatique revenait toujours à son idée.

--Jamais de la vie, faisait Mme Hermeline.

--Pardon, hasardait M. Puech, elle n'est pas venue hier.

--Ni aujourd'hui, observait Mme Gérard.

--Vous voyez bien! éclatait M. de Saint-Yriex en proie à la plus vive

surexcitation. Voilà deux jours qu'elle manque.

--Mais de son plein gré, se hâtait de dire Mme Hermeline; elle a fait

prévenir hier, dans la journée, qu'elle était un peu souffrante; elle

était venue dans la matinée, comme à l'ordinaire; elle avait même trouvé

une lettre à elle adressée ici. Nous n'aimons pas que les employées se

fassent adresser leurs correspondances à la maison de commerce; j'en ai

prévenu Mlle Marlay. Vous comprenez, c'est vis-à-vis des familles. Si

ces petites ont des lettres à recevoir, elles ont leur domicile ou la

poste restante.

--C'était ma lettre, monologuait l'écrivain. Alors, cette lettre, vous

ne l'avez pas ouverte?

--Mais, monsieur, pour qui nous prenez-vous? s'érupait Mme Gérard, nous

ne décachetons pas les lettres de notre personnel.

--Ce n'est pas ici une maison centrale, plaisantait finement M. Soeur.

--Mais alors, elle a menti, effrontément menti! Ah! la petite coquine!

Ah! elle est toujours ici, vous me sauvez la vie.

Et, devant l'ahurissement des trois associés, l'écrivain se décidait

enfin à raconter son aventure. Descendu au Palais d'Orsay pour échapper

aux importuns et aux quémandeurs, tandis que Mme de Saint-Yriex et les

enfants avaient rouvert l'hôtel de la rue Bassano, samedi soir, au

moment où il allait se mettre à table, on était venu le prévenir au

restaurant qu'une dame insistait fort et demandait à lui parler. Cette

dame était une employée de la maison Gérard, Hermeline et Soeur et

venait pour Mme de Saint-Yriex. Il avait cru qu'il s'agissait d'une

facture et s'était levé en maugréant.

Dans le vestibule, il s'était trouvé devant Mlle Fanny Marlay, qu'il

n'avait jamais vue. Balbutiante, en proie à un trouble extrême, la jeune

fille lui avait donné, pour expliquer sa présence à l'hôtel, je ne sais

quel prétexte d'adresse oubliée et de corsage à remettre et, comme il la

congédiait, elle l'avait supplié, presque défaillante, de vouloir bien

lui accorder une minute d'entretien particulier. Il y avait consenti

avec une vague méfiance, pressentant un vent de folie dans tout cela.

Dans le salon de l'hôtel, alors vidé par le dîner, Fanny Marlay, avec

des sanglots et des larmes, était tombée dans ses bras, et ç'avait été,

avec des spasmes et des râles, la scène prévue et trop connue, hélas!

des premiers aveux, la crise d'hystérie dont il avait été tant de fois

témoin chez des victimes du Poison Littéraire, jeunes filles (et

quelques vieilles femmes aussi) qu'a détraquées la fièvre de leurs

lectures, demandes de photographies, de dédicaces, d'entrevues et de

rendez-vous et toute la séquelle des requêtes amoureuses dont ce genre

de femmes harcèle et poursuit, dévotes, la chasteté des prêtres et,

mondaines, l'activité recueillie des écrivains et des artistes--sans le

moindre souci de déranger leur existence.

Abasourdi, épouvanté, dans l'angoisse d'être surpris dans ce salon

d'hôtel avec cette jeune fille entre les bras, il s'était résigné à

quelques caresses pour la calmer et, pour se débarrasser d'elle, avait

consenti à lui donner rendez-vous: il la reverrait le lundi à cinq

heures. Fanny Marlay était partie, transfigurée, le ciel dans les yeux.

Mais lui était bien décidé à ne jamais la revoir; il n'avait que faire

d'encombrer sa vie d'homme marié et d'écrivain de la passion d'une

midinette; ses heures étaient prises, que diable! Son secrétaire allant

justement le lendemain à Saint-Germain, il datait de Saint-Germain une

lettre à la jeune fille et priait ledit secrétaire de la jeter à la

poste en arrivant à la gare.

Dans cette lettre, il disait à Mlle Fanny Marlay que, forcé

d'accompagner sa femme et ses enfants à Saint-Germain, chez des amis, il

y serait retenu toute la semaine, qu'elle n'eût donc pas à se déranger

le lendemain, qu'il la préviendrait dès son retour à Paris. Il terminait

par des conseils paternels l'engageant à se guérir au plus vite de sa

folie passionnelle et littéraire surtout.

Le soir même, une lettre extasiée et deux pneus du mannequin, écrits

dans l'enthousiasme délirant de la visite de la veille, lui prouvaient

combien il avait été sage de simuler un départ: la midinette était au

septième ciel, elle nageait dans la béatitude des visionnaires en

hypnose mystique; elle se comparait à la fois à sainte Thérèse possédée

par Jésus et à Claudine aimée par Renaud: ses lectures lui sortaient par

tous les pores.

Le lendemain, quoi qu'il eût décommandé cette petite passionnée, il

jugeait prudent de s'absenter toute la journée et de ne rentrer au

d'Orsay qu'à huit heures.

Fanny Marlay était bien capable de venir s'assurer de son absence. Il

avait deviné juste. A l'hôtel, on lui disait que la jeune fille était

revenue et l'avait attendu quatre heures d'horloge dans sa chambre. Elle

n'était partie qu'à sept heures.

--Oui, dans ma chambre, mesdames, quelle audace! et ces imbéciles qui

l'ont laissée s'y installer! Elle avait prétendu que je lui avais donné

rendez-vous; j'y trouvai huit pages de reproches et d'objurgations

suppliantes; je l'avais trompée, j'étais la plus cruelle désillusion de

sa vie, moi qu'elle mettait au Pinacle et qu'elle vénérait presque à

l'égal d'un Dieu... _Alphonse, vous m'avez trompée_... C'est déjà bien,

mais il y a mieux. Ce matin, j'ai reçu un pneu; lisez-le, ce pneu!

Et de Saint-Yriex, les yeux hors de la tête, tendait un chiffon de

papier à Mmes Gérard, Hermeline et Soeur.

--Cette petite intrigante me disait qu'elle avait perdu sa place à cause

de moi; que vous aviez décacheté la lettre, celle que je lui adressais

chez vous pour la prier de ne pas venir lundi à l'hôtel: qu'on lui

croyait une intrigue avec moi, que vous l'aviez chassée, qu'elle n'osait

rentrer chez son père, et qu'elle venait s'installer près de moi, au

d'Orsay, moi, son seul refuge et maintenant son seul espoir, que je

n'aurais pas le courage de la repousser... Et elle doit être au d'Orsay

à l'heure qu'il est! Je n'ai pas qualité, moi, pour lui faire refuser

une chambre d'hôtel, et j'ai l'air d'avoir débauché cette petite. Elle

est venue me demander samedi; on l'a revue lundi; elle vient s'installer

aujourd'hui. Je suis, à l'heure qu'il est, la fable du personnel. Or, je

suis marié, j'ai une situation, tout se sait, à Paris. Qu'un journal

s'empare de la chose, voilà un scandale; c'est ridicule, et vous jugez

de la tête de ma femme! Alors, je suis venu vous trouver, vous dire la

vérité, vous prier de me sortir de là; il faut que vous me sortiez de

là, mesdames. Déjà, j'ai un poids de moins depuis que je sais qu'elle a

menti, car elle a menti, n'est-ce pas, effrontément, cyniquement menti!

--Elle a tout inventé, déclarait Mme Hermeline.

--Il faut la plaindre, c'est une malade, intervenait Mme Gérard.

--Malade, malade! s'emportait l'écrivain, mais je ne suis pas médecin,

moi!

--Mais vous avez du talent, trop de talent! Et M. Puech avait un sourire

flatteur. Elle s'est intoxiquée de vous.

--Ah! oui, je la connais... Le Poison de la littérature!

Pelléastres. Le poison de la littérature. Crimes de Montmartre et d'ailleurs. Une aventure. · 第 23 / 62 题