--Mme de Charmaille! Si j'ai connu cette intrigante? Mais je n'ai connu
qu'elle! J'en ai surtout entendu parler, car j'ai toujours mis tous mes
soins à éviter la dame. Je l'avais vue à l'oeuvre, et j'étais édifié.
J'ai, d'ailleurs, les préventions les plus injustes, je l'avoue, mais
les plus justifiées aussi, contre toutes les Muses de petites revues et
d'ateliers. Bas-bleus, conférencières, peintresses et sculpteuses, je
mets tout cela dans le même sac. Pour moi, ce sont des dévoyées, donc
des êtres dangereux en rupture, et, naturellement, en guerre avec la
société. Toutes les armes leur sont bonnes pour triompher des
circonstances; elles ont pour elles la plus grande des forces: celle de
leur prétendue faiblesse.
--Diantre! vous n'êtes pas féministe, vous, faisait de Warden au
monsieur à longue barbe poivre et sel qui venait de prendre la parole.
--C'est que j'ai été payé pour, répondait l'interpellé. J'ai été
longtemps attaché au ministère des Beaux-Arts, et j'en ai décacheté de
ces lettres de déclassées de l'ébauchoir et du pinceau, et j'en ai eu à
recevoir et à éconduire de ces hardies quémandeuses dont la vocation
artistique servait le plus souvent de trottoir, et je ne parle pas de
ces pseudo-romancières dont la littérature eût fait rougir un singe;
mais, parmi toutes ces aventurières de la plume et de la palette, c'est
à la Charmaille qu'il faut donner la palme. Quelle comédienne et quelle
maîtresse femme! Un tempérament d'avoué et une âme de plaideuse! Elle ne
s'endormait pas sur le rôti, la blonde Mme de Charmaille. Elle eût remué
le ciel pour en faire tomber une pièce de vingt francs.
--Mais elle avait des yeux d'étoile! ricanait le petit Baudran.
--D'étoile de ciel de lit! car je crois que peu de femmes ont couché
autant qu'elle! Ah! pour des relations d'alcôve, elle en avait des
relations!
Et de Warden tirait une longue bouffée de sa pipe.
--Oui, je me le suis laissé dire, reprenait l'ex-attaché au ministère
des Beaux-Arts, car notez que je ne l'ai jamais reçue. Je ne me suis pas
moins gardé d'aller chez elle, et pourtant ai-je été bombardé de ses
invitations! Mme de Charmaille était la maîtresse de Nordinger, et cela
m'était la meilleure des raisons. J'ai toujours eu l'horreur de ce
peintre; sa facture veule et flasque, cette absence ou plutôt cette
ignorance du dessin, m'ont toujours exaspéré comme une indélicatesse.
Pourquoi s'obstiner à peindre ainsi, quand l'agriculture manque de bras?
Exposer et courir les commandes, quand on commet de pareilles anatomies,
pour moi c'est voler le pain d'autrui. Et notez que je suis du pays de
Nordinger; nous avons même été élevés ensemble. Nous sommes tous les
deux de Bayonne. Tout jeune encore, Nordinger, fils de famille et
fortuné par les siens, faisait de la peinture et de la pire, de la
peinture dite littéraire, celle dont les sujets, à emprunter à des
chefs-d'oeuvre d'imagination, tiennent lieu de tout, de ligne et de
couleur. Il ne composait pas trop mal, car il a toujours eu le don de
l'arrangement; mais quelle palette! Les mauves et les violets
intransigeants faisaient de son atelier une succursale des usines de
Javel: c'étaient des tons de produits chimiques, des nuances hostiles de
précipités de laboratoire. A Bayonne, déjà, il avait un atelier. S'il
s'était contenté d'être un amateur, on eût pu lui laisser ses illusions;
mais il entendait se faire une place au soleil. Sa soeur, Mlle Emilie
Nordinger, de dix ans plus âgée que lui, croyait passionnément à
l'avenir de son frère. Elle s'y était sacrifiée toute, renonçant
d'elle-même au mariage pour faciliter les débuts de Pierre à Paris. Nous
respections tous sa pieuse illusion. Nordinger entrait donc aux
Beaux-Arts. Elève de Bouguereau, il y devenait, en quelques mois, Pétrus
Nordinger; Pierre ne suffisait plus à ses ambitions esthétiques. Mlle
Nordinger était restée à Bayonne pour soigner les vieux parents. Tous
les yeux de la famille étaient fixés vers Paris, Paris où s'évertuait
son grand homme. Il y exposait des _Andromèdes délivrées_, d'après M.
Ingres, et des _Entrées de chevaliers à Jérusalem_, d'après Eugène
Delacroix. Pétrus n'était pas encore versé dans la peinture wagnérienne.
Bien découplé, portant, soignée et parfumée, une belle barbe fourchue de
dieu syrien, ayant la lèvre rouge et l'oeil brillant des Basques,
Nordinger plaisait aux femmes. La fille d'un gros marchand de couleurs
de la rue Bonaparte crut à sa vocation. Nordinger l'épousa, et ce fut
l'idylle au foyer, avec la naissance successive de deux enfants. Mme
Nordinger était délicate; elle manquait rester au premier accouchement
et demeurait estropiée au second; elle traînait pendant quelque temps,
et, quatre ans après ses couches, malgré une opération d'Echergovine, le
grand chirurgien russe, s'éteignait à Asnières. Elle avait vingt-huit
ans.
Pétrus demeurait seul avec deux enfants, une fille de sept ans et un
garçon de quatre: Marthe et Marcel. Mlle Nordinger (les vieux parents
étaient morts) venait tenir le ménage de son frère. Elle quittait
Bayonne, où elle s'étiolait dans la maison familiale, loin de son adoré
grand homme, trop heureuse d'envoyer ses économies au jeune couple, mais
retenue par la crainte de le troubler. Elle accourut aux obsèques de sa
belle-soeur comme à une délivrance, bénissant peut-être (et Mlle
Nordinger était bonne) cette mort qui la rapprochait de sa nièce et de
son neveu. Et avec une sorte de passion farouche elle se consacrait au
veuf et aux orphelins.
C'est vous dire si, dix ans de ma vie, j'ai été obsédé par les
Nordinger, père, mère et fille, et sollicité par les miens eux-mêmes, et
prié par toutes nos relations de pousser le grand peintre bayonnais!
M'en demanda-t-on des démarches et des articles! J'écrivais alors aux
_Débats_, à la _Revue Bleue_, puis au _Temps_. Je n'en fis jamais rien,
malgré nos souvenirs communs d'enfance, et cela me brouillait même avec
pas mal de gens de Bayonne. Je considérais Pétrus comme un voleur de
renommée. Je n'admettrai jamais que la fortune et les relations
remplacent le talent; je n'ai jamais sacrifié ma conscience à la
camaraderie, et j'y ai gagné les joies d'une solitude, pis, d'un
isolement qui est pour moi la preuve de mon indépendance. Et quel
réconfort aux heures de découragement! Je résistai même aux démarches de
la vieille Mlle Nordinger, et Dieu sait si la vieille fille était
touchante!
--Quelle profession de foi! nous exclamions-nous en choeur.
--Mais ce Monpayrac est un apôtre! renchérissait le petit Baudran.
Le critique souriait.
--Aussi vous jugez comment j'accueillis les tentatives d'approche de Mme
de Charmaille, quand cette intrigante eût mis dehors cette pauvre Mlle
Nordinger et se fût installée en conquérante dans l'atelier d'Asnières.
Je connaissais la dame de longue date. Il y avait dix ans que je
subissais ses assauts et ses attaques, ses demandes de subsides, de
recommandations et d'articles pour elle ou les jeunes hommes chevelus
dont elle pastichait la prose et dévorait la jeunesse et les maigres
pensions venues de la province, tout en les protégeant. J'avais été
précieusement documenté sur elle, et mes tuyaux se renforçaient d'une
prévention instinctive contre sa personne physique. J'ai l'horreur des
êtres noués, de tout ce qui peut rappeler une difformité ou un
estropiement. Malgré sa très jolie tête et sa chevelure admirable, Mme
de Charmaille m'a toujours fait l'effet d'une naine. Je l'avais assez
entrevue dans les couloirs de premières pour redouter, comme une
approche malfaisante, le contact de ce petit corps malingre et
sursautant, d'une agilité effarante au milieu de toute cette foule, où
sa courte personne se faufilait, courait, abordant l'un, agrippant
l'autre, toujours affairée et saluant. Elle m'était même répulsive,
cette espèce d'araignée-crabe à tête de Méduse, avec sa bouche
expressive et ses larges yeux implorants. Un effronté maquillage
ajoutait encore à l'expression vraiment inoubliable de ce visage. Les
cheveux d'un or violent, les lèvres outrageusement peintes, les yeux
bleuis, comme trempés d'outremer, lui faisaient à la fois une tête de
noyée, de goule et de sirène. On se représente assez ainsi, dans l'écume
des vagues, les têtes tournoyantes, aux yeux hallucinants et fixes, de
Charybde et de Scylla, Charybde et Scylla, les Néréides meurtrières des
gouffres siciliens. Ce charme morbide devait plaire à l'imaginatif
qu'était Pétrus.
Il ne lui plût que trop. En effet, de tous côtés il me revenait bientôt
des échos des fêtes données par Mme de Charmaille dans l'atelier
d'Asnières: fêtes moyenâgeuses, fêtes païennes, fêtes scandinaves, où
l'aventurière apparaissait successivement sous les traits d'Agnès Sorel,
de Poppée, de Thaïs et de Frida. La peinture de Nordinger se ressentait
de cette influence. Ce n'étaient plus que des filles-fleurs, des
sirènes, des ondines, et tout le méli-mélo de la mythologie du Rhin: Mme
de Charmaille se retrouvait dans toutes les héroïnes. Du coup, ce
malheureux Nordinger se voyait fermer le Salon; sa peinture était
devenue tout à fait exécrable. Il était une des gloires de la
Rose-Croix. Quant aux deux enfants, Marthe et Marcel, la Charmaille les
avait affublés de je ne sais quels noms ridicules et bizarres et les
promenait par le monde, chamarrés d'oripeaux comme deux petits chiens
savants. Pendant quatre ans, les deux orphelins firent sensation à tous
les vernissages; la foule s'ameutait sur leur passage, à la grande joie
de cet imbécile de Nordinger, et cela jusqu'au jour où le peintre
mourait d'un ramollissement du cerveau.
La Charmaille avait mis quatre ans à vider et à tuer le pauvre homme.
C'était fatal: on ne vit pas avec une goule. Dans la maison d'Asnières,
ce fut la débâcle. Le capital de Nordinger, entamé par sa maîtresse,
filait par toutes les brèches. Mlle Emilie Nordinger, prévenue par un
ami de la famille, arrivait à temps pour sauver les débris de la fortune
et arracher son neveu et sa nièce aux griffes de la créature. La
Charmaille ne voulait pas les lâcher; elle entendait jouer des orphelins
comme elle avait joué du père. Mlle Nordinger eut toutes les peines du
monde à la mettre dehors; elle trouvait, d'ailleurs, la moitié de
l'atelier déménagé et les meubles du veuf disparus, vendus ou enlevés!
Mme de Charmaille n'avait pas perdu de temps.
Ces détails, Mlle Nordinger, elle-même, me les confirmait à l'un de mes
voyages à Bayonne. Elle me disait bien autre chose, la pauvre vieille
fille au coeur ulcéré, et de terribles choses sur l'éducation donnée par
cette femme à sa nièce, la petite fille (elle n'avait pas quatorze ans),
déjà contaminée par l'exemple et empoisonnée de pernicieux conseils.
L'enfant lui était revenue les cheveux teints au henné, habituée aux
maquillages, initiée aux plus étranges raffinements de toilette, et déjà
dressée aux oeillades et aux manèges de la pire coquetterie vis-à-vis
des hommes. Qu'est-ce que cette femme eût fait de sa nièce, si son frère
avait vécu? En vérité, pour ses enfants, le peintre était mort à temps.
Qu'y avait-il de vrai dans les allégations de la vieille fille? Je
faisais la part de sa rancune et de ses anciens ressentiments, et
pourtant, quand je rapprochais ces propos d'une assez curieuse rencontre
que j'avais faite de Mme de Charmaille et de la petite Nordinger chez
Eberstein, le grand critique d'art allemand, je ne pouvais m'empêcher de
faire des réflexions bizarres.
Eberstein (il est mort maintenant) avait (si doué qu'il fût, car c'était
un grand cerveau) la réputation d'aimer les primeurs. Aussi fus-je très
désagréablement surpris, lors d'une de mes visites chez lui, d'y trouver
la Charmaille maquillée, attifée selon son habitude, mais accompagnée,
en plus, d'une toute jeune fille, presque une enfant, sinon jolie, du
moins étrange avec sa chevelure ébouriffée, sa fraîcheur puérile et ses
yeux trop éclatants. Etait-ce la petite Nordinger? Je n'en sais rien,
car la Charmaille ne me la présenta pas. Elle était venue là pour
solliciter d'Eberstein son appui auprès du directeur des beaux-arts de
Berlin, afin que le Musée achetât le dernier tableau de Nordinger. Elle
se levait à mon entrée (elle me savait hostile), et Eberstein
l'accompagnait dans l'antichambre. La Charmaille devait avoir quelque
chose à lui dire, car c'est sur un coup d'oeil impérieux de la créature
que le vieux critique l'avait suivie. Cette sortie m'intriguait; j'eus
la faiblesse de tendre l'oreille un peu plus que je ne l'aurais dû. On
discutait dans l'antichambre, à voix basse, mais assez vivement; il
était question d'argent: «Il m'en faut! il m'en faut! stridait la voix
de Mme de Charmaille, devenue âpre; donnez, ou je parlerai». Eberstein
rentrait en traînant la jambe, allait à son secrétaire et y prenait cinq
cents francs. «Ils sont très gênés, me disait-il d'un air contrit; il
faut bien leur venir en aide». Il revenait presque aussitôt. Mme de
Charmaille avait consenti à partir. Tirez la conclusion vous-mêmes.
--Le serpent sous les fleurs! ricanait le petit Baudran.