--Quelle mouche vous pique! fit-il. Vous avez été le plus sincère et le
plus discret des amis--je devrais presque dire le juge et l’arbitre de
toute ma vie... Faut-il donc que les caprices... Allez-vous-en,
Francine, cria-t-il d’une voix suraiguë au moment où la fille rousse
entr’ouvrait de nouveau la porte. Posez le plateau sur la table.
Allez-vous-en! Je ne prendrai pas de tilleul ce soir.
Elle disparut.
--Pardonnez-moi ce mouvement d’impatience, reprit-il. Cette fille
regarde à travers les serrures. Depuis qu’elle m’a dénoncé certaines
extravagances de mon chauffeur russe, je rencontre à chaque pas son
regard larmoyant, ce sourire d’absurde complicité.
Il pliait et dépliait sa serviette avec une agitation convulsive.
--Répondez-moi quelque chose, je vous en prie: on ne saurait dire à quel
point le silence ici, dans cette maison, agace mes nerfs. Me voilà seul,
ou presque... Car je n’espère pas vous retenir longtemps. Or, rentrer à
Paris, en pleine canicule, serait me tuer. Pourrai-je seulement attendre
sans nouvelles crises la fin de cet abominable été?
--Cher monsieur, dit Cénabre, j’ai moi-même un pressant besoin de repos,
de calme. La petite phrase qui tout à l’heure a paru vous déconcerter
n’avait aucun sens injurieux. Je n’ai jamais épargné ni ménagé personne,
et personne ne m’a ménagé. Croyez bien qu’il me serait indifférent de
vous parler de mademoiselle Chantal avec une franchise entière, mais je
crains de vous tourmenter sans profit. Peut-être même avezvous trouvé,
il y a un instant, la conclusion naturelle du débat où je refuse de
m’engager: «Une bonne nuit arrangera tout.»
Cénabre faisait siffler cruellement chaque mot entre ses dents serrées,
tandis que ses longs doigts caressaient la nappe distraitement. Mais M.
de Clergerie se révolta.
--Oh! dit-il avec amertume, pour vous aussi je ne serai donc qu’un père
trop insoucieux, trop timide!... Et pourtant que se passe-t-il?
Qu’a-t-on observé de nouveau, d’extraordinaire? Il me semble que ma
fille est aujourd’hui ce qu’elle était cet hiver, un peu moins libre et
gaie, peut-être? mais la ridicule histoire de Fiodor, mon intervention
inévitable, mes conseils, l’expérience qu’elle a dû faire ainsi, hélas!
d’une certaine malice que sa pureté ne soupçonnait pas--toutes ces
vétilles ensemble font un drame pour jeune personne, un drame blanc.
Elle est si pure! Soyons justes. L’inquiétude dont je parle s’est formée
autour d’elle, à son insu. Elle n’a été entretenue que par nous tous.
Cénabre frappa doucement la table de son poing fermé.
--Permettez, fit-il, je ne suis intervenu que sur vos instances. D’autre
part, vous vous trompez étrangement lorsque vous me prétendez moi-même
inquiet. Inquiet de quoi?
--Cher ami, nous connaissons votre énergie: toute conjoncture vous
laisse maître de votre volonté, de vos nerfs. Ne suis-je pas en droit,
ce soir, de prendre au sérieux une espèce d’impatience dont vous avez
donné rarement l’exemple. A quoi bon le nier? Un obscur malentendu nous
éloigne les uns des autres. Monsieur Abramovitch a fui le premier, le
cher Espelette l’a suivi, La Pérouse change à vue d’œil. Après plusieurs
conversations singulières qui m’ont cruellement déchiré, il m’a fait
aujourd’hui une scène plus singulière encore.
--Monsieur La Pérouse me semble à demi fou, dit Cénabre en se levant.
Que nous importe?
--Une minute encore, cher vieil ami, supplia Clergerie. Vous ne savez
pas tout. Je n’ai pu parler librement, j’attendais une occasion
favorable. Si je devais prendre à la lettre certains propos... Bref, La
Pérouse m’a fait sur Chantal, sur mes gens, sur Fiodor en particulier,
les rapports les plus étranges. Il prétend avoir connu le Russe chez
madame Artiguenave, et le croit capable des actions les plus déshonnêtes
ou même d’un crime. Pour un peu, il eût exigé de moi que je congédiasse
ce malheureux. Sans doute ai-je eu tort de m’échauffer, mais je suis un
vieux libéral, je ne rougis point de mes préjugés, je hais ce qui
ressemble à un acte illégal de gouvernement, au fait du prince.
D’ailleurs, je ne puis condamner sans l’entendre un ancien serviteur de
madame la baronne de Montanel, et qu’elle a particulièrement recommandé
à ma bienveillance. Néanmoins vous avouerai-je que le départ si
précipité, pour ne pas dire incorrect de M. La Pérouse, m’a
prodigieusement surpris et me laisse dans un grand embarras? Que dois-je
retenir de ses propos incohérents? Ma fille vous a-t-elle...
Il n’osa poursuivre, conclut d’un geste indécis, détourna vers la
fenêtre ouverte un regard tour à tour méfiant, puis éperdu. Le silence
était tel qu’il entendait, ou croyait entendre la respiration égale du
prêtre, et il écoutait ce râle imperceptible comme l’artificier regarde
la mèche allumée, la petite flamme qui sautille entre les cailloux.
--Je ne suis pas loin de trouver ces racontars stupides, dit Cénabre,
toujours calme. Et néanmoins vous paraissez bien dangereusement ignorer
le caractère et les habitudes de monsieur La Pérouse. Je le crois assez
bon juge en la matière qui nous occupe.
Il tira de sa gorge un petit rire sec. M. de Clergerie sentait
littéralement peser sur lui, au niveau de ses tempes, le regard
inflexible, où il devinait avec une profonde stupeur, une colère
inexplicable.
--Vous pouviez faire l’enquête vous-même, reprit Cénabre, et depuis
longtemps. Mais il serait ridicule de penser une seconde que j’ai
entretenu votre fille d’une affaire dont le règlement n’appartient qu’à
vous.
--Sans doute, sans doute, protesta Clergerie au désespoir. D’ailleurs,
ce n’est qu’un rêve, un méchant rêve... Les psychiatres sont étonnants!
Ils sacrifieraient à leurs hypothèses la réputation de n’importe qui...
(son visage anxieux s’éclaira tout à coup d’un sourire absurde). Hélas!
les historiens eux-mêmes... Il est vrai que nous faisons rarement tort
aux vivants, les morts suffisent à nos travaux. Cher ami, j’ai pris ce
soir, avant dîner, une résolution dont vous approuverez, je pense, le
caractère de fermeté, d’énergie...
Il posa les deux coudes sur la table, le menton entre ses mains
tremblantes et reprit:
--Madame de Montanel traversera demain Paris, venant de la Bourboule.
Elle regagne son château de Lérinville, où il serait peu convenable que
j’allasse me présenter, puisque cette propriété sera, dans quelques mois
ou quelques semaines, notre habitation commune. Mais j’ai résolu
d’arrêter, pour ainsi dire, ma fiancée au passage. Je la verrai
probablement chez madame Marais-Courtin. Voilà pourquoi, cher ami, j’ai
décidé d’emprunter le train de onze heures neuf, cette nuit même. Je
serai de retour la nuit suivante. Ainsi mon absence sera très courte.
Dieu veuille que ces quelques heures me suffisent pour convaincre madame
de Montanel de la nécessité où je me trouve d’avancer coûte que coûte la
date de notre union! La présence ici d’une femme intelligente, sa
mesure, son tact, une expérience exceptionnelle du cœur des jeunes
filles qu’elle a prouvée par des travaux délicieux, son charme enfin
arrangerait tout... Cher ami, la malveillance m’accusera sans doute, une
fois de plus, de fuir les responsabilités du père, mais j’ai jadis
accepté celles de l’époux, et je ne puis risquer de voir reparaître les
déplorables malentendus qui ont gâté la paix de mon premier ménage,
assombri les derniers jours de madame de Clergerie, et détruit ma pauvre
santé.
Tandis qu’il parlait, Cénabre s’était avancé vers la porte, à petits
pas. Il se retourna brusquement, comme s’il allait mettre fin moins au
stupide monologue de son hôte qu’à un débat intérieur dont il savait
seul le secret. Une espèce de lueur douce traînait dans son regard, et
le malheureux Clergerie, à bout de forces, y crut voir un présage
sinistre.
--Dois-je partir? demanda-t-il d’une voix sans timbre. En raison de...
des circonstances exceptionnelles, m’excuserez-vous de vous laisser seul
un jour? J’avoue que la disparition inattendue de La Pérouse a ébranlé
cruellement mes nerfs. Quoi que je fasse, je ne puis m’empêcher de tenir
ma fille pour responsable d’un... d’un incident qui va... qui risque de
compromettre le succès d’un traitement commencé depuis deux mois, et
jamais interrompu. Car enfin, tout de même, cela compte!
--Cela compte, en effet, dit Cénabre. Partez donc. Peut-être
réussirez-vous la seule entreprise qui vous tienne vraiment au cœur,
bien que vous négligiez d’en parler? Peut-être ramènerez-vous La
Pérouse? Hélas! je ne saurais blâmer l’attachement d’un malade à son
médecin; j’ai connu jadis quelque chose d’assez semblable, et les liens
noués par l’espérance sont les plus durs à briser... Hé bien! ne les
brisez pas, voilà tout.
Il se mit à rire, comme il avait ri la nuit d’hiver, l’affreuse nuit du
dernier hiver... Mais cette fois, il appuyait solidement sur ses lèvres
son poing fermé, en sorte que M. de Clergerie n’entendit qu’un
ricanement bizarre qui d’ailleurs offensa cruellement sa fierté.
--Vous vous trompez, fit-il. A quoi bon me justifier? Un proche avenir
s’en chargera, et je vous connais assez pour ne pas mettre en doute les
intentions amicales de votre apparente sévérité. Peut-être avez-vous
raison? Peut-être La Pérouse a-t-il pris sur moi trop d’empire? La faute
en est aux miens, à vous tous. Un nerveux gouverne si mal sa vie! A
l’homme simple et fort que vous êtes, mes hésitations, mon scrupule, ma
perpétuelle inquiétude doit inspirer moins d’intérêt que de pitié. Mais
enfin! Un mot me rendrait la paix. S’il est vrai que mes craintes sont
vaines, que puis-je faire pour les surmonter?
--Vaines? répliqua Cénabre. Non. Je les crois seulement inutiles, non
pas vaines.
Il s’approcha de Clergerie, lui toucha doucement l’épaule.
--Permettez-moi encore d’ajouter ceci: votre fille ne sait peut-être pas
où elle va, mais elle y va... Et où elle va, vous irez. Nous en sommes
tous à ce moment décisif où chacun se tire d’affaire, selon sa chance et
ses forces.
Sur ces étonnantes paroles, il sortit, laissant M. de Clergerie béant.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les avait-il réellement prononcées, ou n’étaient-elles qu’un murmure au
dedans de lui, aussi vague, aussi trompeur que ces images mystérieuses
qui sans cesse, au cours de ce paisible entretien, s’étaient
merveilleusement substituées à la vision du réel, à moins qu’elles ne le
recouvrissent, ainsi qu’une buée translucide, pour en effacer
insidieusement les reliefs et les contours, et transformer peu à peu
cette salle campagnarde, si nette et si tranquille, en un petit univers
instable, aux plans superposés, tels les feuillets d’une ardoise. Car
tandis que par une douloureuse tension de tout l’être, il opposait au
petit homme, de plus en plus inquiet, une contenance ferme et même
impérieuse, l’abbé Cénabre avait senti plus cruellement que jamais son
impuissance chaque jour grandissante à se dégager entièrement de sa
monotone rêverie, comme s’il eût été condamné à poursuivre, de gré ou de
force, avec lui-même, une discussion désormais inutile, cent fois
interrompue, cent fois reprise. Depuis longtemps d’ailleurs, il
connaissait d’expérience cette difficulté singulière à suivre le rythme
de la vie d’autrui, retardant toujours sur le geste fait, la parole
dite, traînant derrière lui un fardeau invisible, un poids mort,
l’obsession d’un acte inachevé--lequel? Par un prodige de volonté, il
croyait parfois rattraper ce retard étrange, retrouver l’équilibre
perdu. Vain espoir! La solitude même ne dissipait qu’un temps ce malaise
fondamental, ou du moins il en gardait la conscience obscure, souhaitait
de nouveau la présence d’autres êtres, dans l’illusion du joueur qui
s’entête, refuse de s’avouer vaincu. Quelques heures plus tôt, tandis
qu’il s’appliquait de toutes ses forces à retenir devant Mlle Chantal
les paroles dangereuses, équivoques, capables de le trahir, il semblait
qu’elles sortissent d’elles-mêmes, vinssent d’elles-mêmes se ranger en
ordre, pareilles à des soldats disciplinés. Et c’était justement celles
que l’instant d’avant il avait essayé, sans y réussir, de formuler pour
lui seul, pour son propre soulagement, sa délivrance. De même le suprême
avertissement qu’il venait de donner à M. de Clergerie était venu comme
à son insu; il ne l’avait distingué que trop tard des paroles banales ou
prudentes. A présent, il doutait presque de l’avoir prononcé. Il se le
redisait, à voix basse, tout en grimpant l’escalier jusqu’à sa chambre;
il le répétait encore, penché sur l’appui de la fenêtre, au-dessus du
parc frémissant...
Quelle nuit! L’odeur des écorces et des résines surchauffées, l’odeur
des arbres centenaires, vigoureux et musqués comme des bêtes, avait
détruit tous les parfums plus fragiles composés par la délicate alchimie
du jour, et flottait seule à présent, dans l’ombre complice, s’y
déroulait lentement, pesamment, ainsi qu’un épais brouillard, qui avait
la tiédeur des choses vivantes, laissait sous la langue un goût de sueur
ou de sang... «Quelle absurde impatience me pousse à risquer sans cesse
par ennui, par bravade, pour je ne sais quelle revanche, un repos si
chèrement conquis? pensait Cénabre. Vais-je recommencer les sottises de
cet hiver? Ne puis-je donc vivre comme tout le monde? Qui m’en empêche?
Quelle folie!»
Une fois de plus, mais avec une attention languissante, il refit les
étapes franchies, et une fois de plus encore la vulgarité,
l’insignifiance des épisodes le révolta jusqu’à l’écœurement. Il avait
beau faire, il ne trouvait dans ce passé tranquille, régulier,
d’écrivain, de savant, d’érudit laborieux, rien qui justifiât une
fatigue profonde, essentielle, un épuisement si grave qu’il semblait
compromettre irréparablement non seulement l’équilibre moral dont il
était jadis trop fier, mais la liberté même de son esprit, ses facultés.
Enfant taciturne, honteux de sa naissance et de sa pauvreté, déjà résolu
à l’emporter sur des rivaux plus heureux par ses mérites solides, le
sérieux précoce, l’opiniâtreté du petit paysan, puis un peu plus tard
élève assidu, séminariste exact, prêtre en apparence irréprochable, il
semblait n’avoir connu d’autres passions que l’austère ambition de
l’homme d’études. Les seules joies vraiment fécondes qu’il eût jamais
tirées de la croyance étaient justement celles d’une curiosité tournée
tout entière vers le problème de cette vie surnaturelle dont il ne
songeait pas plus aujourd’hui que jadis à nier la réalité. Oui,
aujourd’hui comme jadis les thèses du rationalisme, les ridicules et
prétentieuses rêveries de la psycho-physiologie, ou pis encore de la
psychiatrie à la mode, l’exaspéraient par leur grossièreté, leur misère.
L’unique problème qui l’intéressât restait donc posé, le resterait
toujours; il ne dépendait que de lui de poursuivre des années et des
années encore, jusqu’à la fin, les recherches et les observations qui
l’avaient rendu célèbre. La contrainte même d’une autorité soupçonneuse,
la nécessité de composer habilement avec elle, d’échapper aux pièges
qu’elle tend, le préservait merveilleusement de tout parti pris
doctrinal, n’avait réussi qu’à discipliner et assouplir un génie parfois
un peu rude. Que désirait-il encore? A aucun moment, il n’avait connu le
grand déchirement d’une brusque rupture avec le passé, c’est-à-dire avec
soi-même. La foi, qui n’avait jamais été en lui qu’une habitude,
d’ailleurs profonde, s’était évanouie doucement, et lorsqu’il avait eu
le mouvement de recul inévitable, un dernier sursaut, il était engagé
déjà trop avant dans le doute, ou l’indifférence, il s’était senti
couler comme une pierre, en fermant les yeux. N’eût-il pas dépendu que
de lui de reprendre silencieusement sa place, l’épreuve passée? Oui,
sans doute. Mais il s’était livré à Chevance.
C’était sa première faute, ou plutôt sa faute unique. L’écart
imperceptible, hors de la route si soigneusement repérée, avait faussé
depuis tous ses calculs. Pourquoi? Qui pourrait le dire? Car il n’eût
voulu voir, il n’eût désiré de toutes ses forces ne voir dans cette
démarche insensée qu’une imprudence vénielle. Oui, ce n’avait été qu’un
cri d’angoisse, l’appel involontaire arraché à un homme moins par
terreur que par surprise et qu’une autre oreille avait entendu par
hasard. Ce qu’il ne pouvait avouer, en effet, sans compromettre l’espèce
de paix si chèrement reconquise, si fragile, c’était que par ce seul cri
dans la nuit, il avait fait bien plus que donner son secret à un vieux
prêtre indigent, il s’était découvert à soi-même, il avait connu une
fois, rien qu’une fois, l’accent profond de sa nature, la plainte de ses
entrailles que la prodigieuse adresse de son mensonge n’avait pu réussir
à étouffer. Il croyait ne penser qu’à Chevance. Avec une attention
maladive, un soin puéril, il se retraçait chaque détail de la scène,
ainsi qu’un auteur difficile remet vingt fois sur le métier un dialogue
important, mais il n’y faisait paraître qu’un seul acteur. Le seul
Chevance allait, venait, parlait, pleurait, dans un monologue
pathétique. L’autre présence restait muette. Non par calcul sans doute,
mais par un curieux instinct de défense, il refusait le risque de
pousser de nouveau un tel cri, même en songe.
A présent, à cette heure, le souvenir du dernier entretien avec Mlle de
Clergerie entrait lentement dans sa mémoire, à la même place
douloureuse, et son angoisse familière s’en trouvait si bizarrement
accrue qu’il la reconnaissait à peine. Avec ce nouvel aveu, il semblait
qu’il eût laissé échapper une part plus précieuse de son être, un sang
plus chaud, plus riche. A la lettre, il ressentait l’épuisement lucide,
la sensation de faiblesse lumineuse, éblouissante, qui suit les grandes
pertes de substance. Et en même temps les images à peine délirantes, à
mi-chemin du délire et du rêve, qui étaient comme les fantômes de ses
propres méditations, reprenaient sous ses yeux leur ronde étrange et
transparente, leur morne glissement silencieux. Il ne délirait pas. Il
déplorait seulement depuis des semaines l’extraordinaire sensibilité
d’un cerveau surmené dont les constructions abstraites finissaient par
avoir quelque chose du relief et du mouvement de la vie. Un moment il
réussit à s’éloigner de la fenêtre, se jeta sur son lit, ferma les yeux.
Mais la tête au creux de l’oreiller, ruisselant de sueur, il n’y put
tenir, et revint s’accouder sur la barre d’appui, en frissonnant.
Quelle nuit!... La haute cime des pins ne se distinguait plus qu’à peine
de l’écran ténébreux où une seule étoile n’en finissait pas de mourir.
Tout ce qu’un soleil terrible avait pu pomper en douze heures d’une
lutte implacable au flanc aride de la terre venait de monter lentement,
aspiré par le crépuscule, formait à mille pieds au-dessus du sol un
nuage invisible, dont le regard découvrait pourtant à la longue, vers
l’ouest, la frange encore cuivrée par le couchant. Sur la main de
Cénabre, une goutte de pluie tomba, chaude, pesante, parfumée comme une
goutte de nard, et qui était l’essence même du jour évanoui.
En se penchant un peu, il pouvait voir la fenêtre encore éclairée du
bureau de Clergerie, et tout à coup il reconnut le grincement du gravier
sous les semelles, le pas à la fois vif et incertain, saccadé du petit
homme, sa toux nerveuse. Une porte s’ouvrit, le moteur de l’automobile
ronfla, puis se tut, ronfla de nouveau, après un gémissement humain qui
ébranla la nuit jusqu’en ses profondeurs. Et presque en même temps le
double pinceau des phares s’élança, rejaillit vers le ciel, hésita une
seconde, puis les deux immenses antennes, tournant majestueusement sur
elles-mêmes, plongèrent brusquement, disparurent.
Pourquoi l’abbé Cénabre fit-il mentalement ce calcul? Il n’eût su le
dire. Et d’ailleurs il n’attachait aucune espèce d’importance à ces
chiffres, ils se présentaient d’eux-mêmes. Il calcula que la gare
n’étant éloignée que de huit cents mètres à peine, l’auto de Fiodor
serait de retour avant cinq minutes. Il tira sa montre. Et à la
cinquième minute en effet la lumière errante, comme fidèle au
rendez-vous mystérieux, surgit au haut de la côte, tandis que les
peupliers de l’avenue, s’allumant tous ensemble apparurent blêmes et
frissonnants, sur un fond de velours noir... «Me voilà débarrassé de ce
sot pour un jour!» dit Cénabre à voix basse. Et il crut en éprouver un
soulagement inexprimable.
* * * * *
C’est alors, c’est à cette minute même d’oubli, de rémission, comme il
refermait sa fenêtre pour mieux jouir du sentiment retrouvé de sa
solitude, que la chose étrange commença de le travailler, ébranla
doucement chacun de ses nerfs, courut le long de la moelle,
insidieusement, puis se mit à briller dans sa pensée, d’un éclat fixe,
insupportable. Pour effacer, pour écraser ce point fulgurant, il ne put
même pas retenir un geste imbécile: il porta vivement la main à son
front, il le serra entre ses larges paumes. D’ailleurs, ce premier
mouvement de surprise dura le temps d’un éclair: le choc avait été trop
dur, trop imprévu, pour que l’énergie de l’homme indomptable n’y
répondît aussitôt de toute sa puissance. Et en pleine déroute de ses
facultés inférieures, le rappel impérieux de la raison parvint jusqu’au
cerveau, suspendit l’instant fatal. «Une crise analogue à celle de cet
hiver, pense-t-il. Est-ce que je deviens fou?»
Il courut à la fenêtre, l’ouvrit de nouveau, plongea son regard dans la
nuit. A peine résista-t-il à la tentation de s’y jeter, d’y tomber les
bras étendus, de s’y perdre enfin, avec son haïssable secret. Et,
néanmoins, ce n’était pas ainsi qu’il avait désiré mourir jadis, quand
il appuyait froidement, fermement, le canon de l’arme sur sa face. La
chair seule, cette fois, appelait le néant comme un repos, ou même
n’appelait rien: elle fuyait. Il fuyait. Il fuyait devant un péril
inconnu, dont la cause n’était pas en lui. Ou, pour mieux dire, il
s’échappait.
Maintenant, les poings crispés à la barre de bois, il la secouait à
petits coups, sournoisement, comme s’il eût voulu l’arracher de son
scellement. Cette dépense grossière de force l’apaisa. Tout tremblant
encore de l’effroyable assaut, le regard exténué, la bouche amère, il
reprenait possession, une à une, des idées et des images que la soudaine
explosion de terreur avait éparpillées ainsi que des feuilles mortes: il
essayait de raisonner avec ces pauvres débris sauvés du désastre, ainsi
qu’un navire englouti à demi utilise ses derniers foyers.
«Que s’est-il donc passé? bégayait-il. Rien. Je n’ai rien vu, rien
entendu, je ne pensais même à rien. Cela m’a comme frappé dans le dos.»
Et, en effet, il avait dû réprimer le geste de se retourner, de faire
face. Si désireux qu’il fût de ne voir dans cette crise subite qu’une
rechute peut-être atténuée de la première, il ne pouvait néanmoins s’y
tromper plus longtemps. L’angoisse n’était pas, cette fois, montée
lentement de lui-même, au terme d’une interminable rumination, d’un
examen périlleux poussé jusqu’à la partie vive de l’âme: le coup avait
été porté du dehors... Oui, hors de lui, hors de son pouvoir, un
événement venait de naître--qu’il ne connaissait point, qu’il ne
connaîtrait peut-être jamais--aussi réel pourtant, aussi sûr qu’aucun de
ceux qu’il avait vus de ses yeux. Lequel?
Car il avait beau promener son regard sur les humbles témoins de sa
singulière aventure, la cretonne fleurie des murailles, le lit massif,
il n’y découvrait aucun des fantômes dont il eût souhaité la présence,
car l’orgueil vient à bout des fantômes ou du moins les peut défier en
face. Au lieu que grandissait en lui une certitude, une évidence mille
fois plus absurde que n’importe quel fantôme et qui humiliait bien
autrement son orgueil. Il semblait que tout contrôle lui fût retiré de
sa propre conscience, qu’il ne fût plus désormais le maître d’aucun de
ces secrets que le plus grossier des hommes sait encore défendre contre
la curiosité d’autrui. Nulle preuve ne lui était naturellement donnée de
cette évidence. Cependant, il ne pouvait la mettre en doute: elle
éclatait d’une lueur furieuse. Et c’est bien lueur qu’il faut dire,
puisque cette parfaite dépossession avait eu, dès le premier choc, son
signe physique, contre lequel la raison ne se révoltait même plus,
qu’elle acceptait du moins avec une espèce de résignation désespérée: un
flot de lumière était entré en lui, et il serrait les paupières pour
n’en pas voir le rayonnement sur ses mains pâles.
A cette minute, tout autre que l’abbé Cénabre eût appelé la folie comme
un secours, ou bien fût tombé à genoux. Mais sa puissante nature refusa
encore de se rendre, ou peut-être il n’y songea même point. Il ne pensa
qu’à se délivrer lui-même, par ses propres moyens, c’est-à-dire à entrer
volontairement, résolument, dans cette lugubre partie dont il était sans
doute l’enjeu. Trop familier, depuis tant d’années, de cette vie
secrète, impénétrable, où son étrange génie s’était dépensé à animer les
personnages de son rêve, ses saints et ses saintes, il était d’ailleurs
bien au-dessus des surprises ou des terreurs d’un spectateur non initié.
L’image de Mlle de Clergerie, ses dernières paroles, l’humble baiser de
sa bouche, ce triple souvenir n’avait cessé un moment de flotter
au-dessus de ces apparences extravagantes, et il était désormais sûr que
c’était là, et non ailleurs, à ce même point de son cerveau déjà blessé,
qu’avait éclaté l’embrasement. «Singulière petite fille, pensait-il, je
la reverrai demain. Je saurai... J’expliquerai... J’expli...»
Tout murmurant, il jeta son manteau sur ses épaules, s’engagea dans
l’escalier, chercha posément la rampe, à tâtons, descendit les marches
de son pas lourd. Encore à tâtons, il fit tomber la barre de la porte
d’entrée, poussa machinalement les verrous, sentit grincer le sable sous
ses semelles, entra dans la nuit, haute silhouette toujours magnifique
de calme, d’équilibre, et déjà pourtant vidée de sa force, prête pour le
désespoir ou pour le pardon. Ce qu’il gardait d’énergie et d’orgueil, sa
suprême réserve, il la prodiguait, la jetait comme à pleines mains, avec
une indifférence magnifique, pour tenir debout une heure, deux heures,
la nuit entière, décidé à user le temps, minute par minute, jusqu’à
l’aube. Car il ne pouvait désormais supporter l’idée de rentrer dans sa
chambre, d’y reprendre la lutte silencieuse, écœurante. Cela sera fini
demain, pensait-il. D’ici là j’userai mes nerfs...»--Demain!
* * * * *
Il allait droit devant lui, en aveugle, seulement guidé par le reflet
pâle du mur des communs récemment blanchi à la chaux, ses deux mains
posées à plat sur la poitrine, pareil à un blessé qui tourne le dos à
son assassin, et fait quelques pas, tout droit, l’air béant, avec un
poignard dans le cœur. Heurtant la bordure d’un massif il chancela,
tomba sur les genoux, reprit sa route sans rien sentir, tout absorbé
dans sa pensée, qui était à peine une pensée, comme un cadavre n’est pas
tout à fait un objet, mais non plus un être,--image unique, hors du
mouvement de la vie. Et, cependant, il eût cru volontiers que cette
application de l’esprit annonçait plutôt sa délivrance, car il sentait
se desserrer un peu son mensonge; il échappait en quelque mesure, par
une espèce d’immobilité intérieure, à l’effroyable contrainte subie
patiemment, héroïquement, depuis des mois. L’événement mystérieux, mais
certain, dont le pressentiment venait de l’atteindre, sans qu’il sût
encore rien de lui, n’en était pas moins de ceux qui rompent l’équilibre
du malheur, ne peuvent être qu’heureux, même s’ils consomment une ruine
dont l’attente est devenue peu à peu intolérable.
Comme un moribond qui a une fois senti au creux de sa poitrine, contre
son cœur, le premier frisson de l’agonie qui s’annonce, en désire le
retour sans se douter que le temps d’un clin d’œil, d’un geste
irréparable, il vient de s’ouvrir à la mort, le misérable prêtre à bout
de forces ne se défendait plus, s’abandonnait épuisé par cinq mois d’une
lutte dont il ne soupçonnait pas qu’elle n’était qu’un défi risible à sa
propre nature, une gageure inutile depuis que le premier coup avait été
porté dans l’édifice de son imposture, quand il avait laissé échapper
son secret. Car l’hypocrisie n’est qu’un vice pareil aux autres,
faiblesse et force, instinct et calcul, à quoi l’on peut faire sa part.
Au lieu qu’un mensonge si total, qui informe chacun de nos actes, pour
être supporté jusqu’à la fin doit embrasser étroitement la vie, épouser
son rythme. Que s’insinue entre nous et lui le plus léger désaccord, et
déjà l’attention s’éveille, la volonté se raidit, la conscience braque
au point sensible son regard fixe. Quelle volonté soutiendrait longtemps
un tel effort? Celle de l’abbé Cénabre venait de se briser, et il ne
s’en doutait pas. Il ne s’en doutait pas parce que cette volonté
magnifique cédait trop tard, après avoir usé la résistance d’un cerveau
déjà touché d’une tare ancienne. Et croyant sentir s’alléger peu à peu
son insupportable fardeau, c’était lui qui ouvrait les mains,
s’enfonçait.
D’ailleurs il n’eût pas commis cette fois l’imprudence d’appeler à
l’aide, il ne désirait la présence de personne. Le brusque sentiment de
solitude qui l’avait saisi jadis lorsque le nom de Dieu était venu de
lui-même sur ses lèvres, et qui n’avait fait depuis que s’accroître,
s’était évanoui peu à peu au long des dernières semaines. Le cercle se
trouvait trop étroitement fermé autour du prêtre impitoyable pour qu’il
eût désormais à chercher sa route. Mais il ne s’en souciait pas. Son
aveuglement était celui d’un homme hors de péril, déjà perdu. Quelques
semaines plus tôt, pendant une promenade au bord de la mer, entre
Ollioules et Toulon, il avait dit à un médecin de village, rencontré par
hasard à l’auberge, et qui l’écoutait sans comprendre, une parole
horrible qui fut répétée depuis au Père Domange: «Il est certaines
conjonctures où l’homme ne sent plus Dieu que comme un obstacle, une
dernière épreuve à surmonter.»
* * * * *
A ce moment, c’était bien contre un tel obstacle qu’il marchait, les
yeux mi-clos pour tâcher d’oublier l’espèce de lueur vague qu’il avait
cru voir sortir un moment plus tôt de ses mains tremblantes, comme s’il
en eût été intérieurement saturé, au point qu’elle débordât de lui. D’où
venait-elle? Comment était-elle entrée dans sa poitrine? Par quelle
brèche? Sans doute, si terriblement que chancelât sa raison, il n’était
pas encore dupe d’une hallucination si grossière. Mais il ne pouvait
néanmoins la rejeter entièrement parce que l’angoisse qu’il en éprouvait
s’accordait à merveille avec cette certitude nouvelle, imprévue, d’être
désormais percé à jour, incapable de retenir aucun mensonge, livré sans
défense à ce qu’il avait craint toute sa vie plus qu’aucun péril: la
curiosité d’autrui, la cruauté du jugement humain. Et moins pour
échapper à la clarté mystérieuse que dans l’humble espoir de retrouver
peut-être le secret si brutalement perdu, la sécurité de son mensonge,
il tournait le dos à la haute maison dont la muraille luisait vaguement
dans l’ombre et s’avançait d’instinct du côté de la nuit. Soudain,
tournant autour d’un massif d’ifs, il heurta de la poitrine un corps
vivant, et la surprise lui arracha non pas un cri (car il en était à ce
point de l’hémorragie nerveuse où le corps exténué ne saurait plus
réagir à la crainte) mais un gémissement lugubre.
--Monsieur l’abbé m’a fait peur, dit la cuisinière Fernande à voix
basse. Monsieur l’abbé ne m’avait donc pas vue? Vous veniez droit sur
moi, ajouta-t-elle aussitôt avec un accent de dépit, je pensais
réellement que vous m’aviez vue? La nuit n’est déjà pas si noire, la
lune se lèvera d’ici dix minutes.
Cénabre distinguait mal le visage tourné vers lui, mais il y lisait
cependant une sorte d’impatience et de terreur qui réveilla un moment
son attention défaillante.
--Que me voulez-vous? fit-il rudement. Qu’est-ce que c’est que cette
comédie?
Elle le repoussa doucement de la main et il sentit que la grosse femme
tremblait.
--Le bon Dieu vous envoie, dit-elle simplement. Je vais vous dire... Et
puis, non, tenez! c’est trop long, il faut maintenant que vous me
croyiez sur parole... Voilà Monsieur parti; est-ce qu’une pauvre femme
comme moi devrait se mêler d’histoires pareilles! Mais la satanée maison
est devenue pis qu’un nid à rats, monsieur... Hé bien, aussi vrai que le
bon Dieu m’entend, il y avait un homme dans la chambre de Mademoiselle,
je l’ai vu!
--Et c’est pour ça que vous m’arrêtez? dit Cénabre avec dégoût. L’orage
vous a donné sur les nerfs, ma pauvre femme. Allez vous coucher.
--Me coucher? riposta-t-elle en ricanant. C’est bien vite dit! Je l’ai
fait plus d’une fois, moi qui vous parle, alors que j’aurais dû ouvrir
les yeux et les oreilles. Si je me trompe aujourd’hui, tant pis pour
moi, je sais que je n’oserai plus seulement vous regarder en face. Oui,
monsieur, vous aurez le droit de me tenir en mépris! A présent, pensez
ce que vous voudrez, mais ne me laissez pas aller seule là-haut; j’ai
déjà essayé vingt fois, je n’oserai jamais. Qu’est-ce que cela vous
fait! Rien que dans l’escalier, monsieur! Vous resterez dans l’escalier,
vous écouterez si j’appelle.
--Lâchez-moi! commanda Cénabre d’un accent déjà étrangement vibrant.
Pour m’effrayer, ma fille, vous choisissez mal votre temps: j’ai ce soir
un autre fardeau à porter.
Perçut-elle la déviation pourtant presque insensible de la voix sur les
dernières syllabes de ces mots, d’ailleurs obscurs? Avant de répondre
elle approcha son visage de celui du prêtre, et l’interrogea du regard,
silencieusement.
--Hé bien, fit-elle, ce n’est pas le moment de perdre la tête, non, je
ne m’affole pas pour des bêtises. Le chauffeur était ivre, monsieur,
ivre à froid... Sa saleté d’éther lui sortait par les yeux, vous auriez
dit un vrai démon. Il a battu Francine, je l’ai trouvée à plat ventre
sur le lit; pauvre imbécile, elle crachait le sang à pleine bouche...
Attention à Mademoiselle!» qu’elle m’a dit, la malheureuse! On
l’écraserait pour en tirer autre chose; elle ne vendra pas son mignon.
Alors la voiture du patron rentrée, j’ai cherché le Russe partout,
bernique! On croirait qu’il passe par le trou des serrures, l’animal! Je
pensais: «Puisque je n’ai pas perdu de vue l’escalier, faut donc qu’il
soit resté dehors, à la fraîche.» Seulement, voilà! On peut gagner
l’étage par le petit grenier, rien qu’en enjambant la fenêtre... Oh!
monsieur! quand je vous ai rencontré, la minute d’avant, j’ai... j’ai...
--Je vous accompagne, dit Cénabre tout à coup d’une voix douce. Marchez
lentement. Il est très possible que cela ne soit qu’un rêve; je dois
ménager mes forces.
* * * * *
Il soupira profondément, puis la suivit de son pas toujours mesuré,
toujours calme. Mais au pied des marches, Fernande n’y put tenir, grimpa
l’escalier quatre à quatre. Elle entendit un moment le souffle court du
prêtre, une espèce de plainte enfantine, puis plus rien. Et d’ailleurs,
juste à cette seconde, elle poussait la porte, entrait dans la chambre
d’un trait. La lumière jaillit, et en même temps son cri:
--Monsieur! monsieur! Ils sont là tous deux. Ils sont là!
Elle courut jusqu’à la rampe, s’y pencha encore éblouie, incapable de
rien distinguer dans ce gouffre noir.
--Monsieur... Monsieur... il faut que vous m’aidiez, il ne faut pas
qu’on vienne avant... Que nous la remettions au moins sur son lit!...
Mademoiselle est morte.
Un silence. Puis la voix monta de l’ombre, méconnaissable.
--Tâchez d’abord de vous calmer. Que voulez-vous dire? Votre voix
résonne horriblement, je vous entends mal.
Elle descendit quelques marches, ayant d’un geste instinctif repoussé
doucement la porte, comme pour renfermer la lumière avec les deux morts.
L’obscurité parut de nouveau si profonde que la grosse femme ne se
dirigeait qu’avec peine, étourdie par le brusque détour de la rampe,
s’appuyant de tout son poids contre le mur. Deux marches... trois
marches... cinq marches... Et soudain elle sentit sur sa joue le souffle
brûlant de l’abbé Cénabre.
--Etes-vous aveugle? fit-il. La nuit n’est cependant pas si noire... Que
venezvous de dire là, ma fille? Perdez-vous le sens? Mademoiselle de
Clergerie morte! Comment morte? Qui est-ce qui l’a tuée?
La cuisinière, comme fascinée par cette voix sortie de l’ombre,
immobile, n’osant pas même tourner la tête, recevait chaque parole en
pleine face, avec la chaleur de l’haleine.
--Le fou, dit-elle enfin. Oui, monsieur, le Russe... Et il s’est suicidé
après, bien sûr. Le voilà maintenant qui barre le seuil avec son grand
corps de démon, si mou, si lourd, je n’arriverai jamais à déplacer ça
toute seule... Et il a encore sa cochonnerie de revolver entre les
doigts, il est encore capable de nuire, la sale bête.
Elle eut un petit gémissement de dégoût, et reprit sur un ton de prière
enfantin:
--Non, monsieur, je ne veux pas qu’on le trouve là, c’est impossible,
pensez donc! Si vous ne m’aidez pas, j’emporterai plutôt Mademoiselle,
j’aimerais mieux la voir n’importe où, pauvre chérie, elle serait plus à
l’aise au coin d’une haie, oui, à même dans l’herbe, comme un oiseau
mort. En plus du Russe, voyez-vous, la maison ne lui valait rien, je le
sais.
Elle étouffa un sanglot, puis se tut tout à fait, soudain craintive. La
nuit où elle enfonçait son visage ruisselant de larmes semblait plus
vide que jamais. La respiration même du prêtre était devenue
imperceptible. Un moment, elle crut discerner le contour du visage si
proche du sien, la mobilité du regard, sa lueur pâle, mais la voix
partit d’un autre côté, sur sa gauche. Elle semblait sortir du mur.
--Ayez donc la bonté de me donner la main, dit Cénabre. Je crains de ne
pouvoir faire un seul pas.
Elle se sentit saisir le bras avec une force convulsive. Aussitôt il se
mit à monter à ses côtés, lentement, pesamment, comme s’il eût repoussé
du front, à grand’peine, un poids immense. Et lorsque, la porte ouverte
de nouveau, la lumière vint frapper ce visage pétrifié par une anxiété
plus qu’humaine, si grande que fût la terreur de la pauvre fille, elle
ne retint pas un cri de pitié.
--Mon Dieu! laissons cela, je m’en tirerai bien moi-même... Aidez-moi
seulement à mettre la chérie sur son lit. Seigneur! sa pauvre petite
tête n’est qu’une plaie. Prenez-la sous les bras, monsieur, le cœur me
manque aussi; je n’aurai pas la force toute seule.
--Un instant, permettez..., dit Cénabre avec calme. Oui, patientez
encore une minute ou deux. Pour l’instant, je ne puis être encore utile
à rien; je ne vous vois même plus, madame.
A genoux près du misérable corps étendu, la cuisinière essayait de
soutenir au creux de son bras replié la nuque fracassée, mais à travers
sa stupeur et son désespoir, la voix de Cénabre vint la frapper en
pleine poitrine. Elle se leva d’un mouvement instinctif, absurde, comme
pour faire face à la douleur souveraine qui venait de parler plus haut
que la mort.
A peine le prêtre avait-il, en entrant, debout sur le seuil, embrassé la
scène d’un regard, ainsi qu’un homme qui sait ce qu’il cherche, ne se
laissera plus détourner. A présent, il examinait le corps étendu de Mlle
de Clergerie avec une attention sévère, qui glaça d’abord Fernande.
Mais, s’approchant, elle remarqua presque aussitôt, avec son habituel
sang-froid, que le regard qu’elle croyait fixe flottait au-dessus de la
petite victime, ne s’attachait plus à rien.
Alors la cuisinière haussa les épaules, saisit brutalement Chantal entre
ses bras. Lorsqu’il entendit rebondir sur le lit le lamentable fardeau,
Cénabre eut une espèce de gémissement sinistre et fit un pas en avant.
--Il le fallait bien, excusez-moi, dit la grosse femme tout honteuse.
Même si légère, j’ai eu du mal, j’ai les bras cassés. On voudrait plutôt
la porter à genoux, comme un Saint-Sacrement. Et encore, voyez-vous,
pauvre chérie, elle est à présent seule entre nous deux; elle peut être
contente. Demain les journaux vont parler, les langues marcher, pouah!
Monsieur, on ne m’ôtera pas de l’idée qu’elle a voulu cette mort-là--pas
une autre--celle-là. Elle n’était jamais assez humiliée, elle ne
désirait que le mépris, elle aurait vécu dans la poussière. Ce Russe,
c’était le plus méchant de nous tous, sûrement. Alors c’est de lui
qu’elle aura souhaité recevoir sa fin... Jamais elle n’a raisonné comme
vous ou moi, pauvre ange... Et maintenant les gens vont hocher la tête,
faire des cancans, on dira qu’elle était folle ou pis... Elle aura tout
renoncé, monsieur, je vous dis, même sa mort.
Le prêtre restait debout, sous la lumière dure. Aucune sagesse humaine,
ni même le génie de la compassion, n’eût rien trouvé à lire sur les
traits immobiles qu’une volonté prodigieuse, à l’agonie, sculptait du
dedans, marquait du signe de l’éternel. Une minute, une longue minute,
la balance oscilla entre la morte toujours vivante, et ce vivant déjà
mort.
--Approchez-vous, madame, dit-il enfin, à voix basse, comme s’il
ménageait jusqu’à son souffle.
Il tourna vers elle sa face aveugle, et tout à coup elle crut voir se
détendre l’arc de sa bouche, le pli de ses joues s’effacer, le visage
entier s’assombrir. Mais il remua ses épaules, ainsi qu’un homme qui
reprend son fardeau, et presque aussitôt elle entendit ces paroles
surprenantes:
--Madame, êtes-vous en état de réciter le _Pater_?
--Oui, monsieur l’abbé, fit-elle humblement. _Notre Père, qui êtes aux
cieux, que votre nom_...
Il avait posé sa main sur son bras, elle la sentait peser de plus en
plus.
--Répétez, dit-il avec douceur. Je ne peux pas.
--_Notre Père, qui êtes aux cieux_, commença-t-elle doucement, avec
l’accent du pays d’Auge.
--PATER NOSTER, dit Cénabre, d’une voix surhumaine.
Et il tomba la face en avant[3].
[3] M. l’abbé Cénabre est mort le 10 mars 1912, à la maison de santé
du docteur Lelièvre, sans avoir recouvré la raison.