LES FEMMES DE CHAMBRE DE MADAME ABLETTE

--Comment! chère amie, vous n'avez plus cette excellente Caroline?... Et

nous qui vous jalousions pour avoir trouvé la perle!... Précisément,

l'autre matin, sur la plage, c'était à qui ferait le plus grand éloge de

votre maison si bien tenue: «Madame Ablette a-t-elle de la chance! Elle

a une femme de chambre qu'elle peut garder: complaisante, vive, de bonne

humeur, et habile couturière...» Ah! ma chère, il n'y a pas à dire, elle

vous avait arrangé une robe en tussor, l'année dernière, à pareille

époque! Plusieurs personnes s'y sont trompées. Entre nous, elle avait

travaillé dans une grande maison de couture?... Parbleu! Je l'aurais

juré! Eh bien, ma belle, cette fille-là valait son poids d'or. Et

d'ailleurs, vous l'avez gardée combien?... cinq ans? Cinq ans! Qu'est-ce

que je vous disais? Cette Caroline était la perle. Elle a voulu se

marier, j'en suis sûre?...

--Se marier! Ah! en voilà une qui se souciait du sacrement! Savez-vous,

mesdames, ce que j'ai appris de Caroline, un beau matin?... Je vous le

donne en cent...

--Elle vous volait?

--Ma foi, non.

--Elle s'enivrait?

--Pas que je sache.

--... Une espionne, peut-être, au service de...

--Vous n'y êtes pas: elle découchait.

--Elle découchait!...

--Depuis cinq ans, chaque nuit que Dieu fait!

--De sorte qu'elle a manqué, un jour, son service du matin?

--Point du tout. Ah! vous ne la connaissiez guère, la sournoise! Pas de

danger qu'elle se laissât prendre en défaut. Elle n'a jamais négligé son

service; et, sans le secours de Georges, mon homme de peine,

j'ignorerais peut-être encore à l'heure qu'il est le désordre qu'était

la vie de cette fille. Vous savez quel homme précieux était ce Georges:

d'une fidélité, d'un dévouement!... Marié, père de cinq enfants, il

venait faire le gros et les extras à la maison, et, pendant dix-sept

ans, m'a épargné la dépense d'un valet de chambre.

--Vous dites: «Ce Georges _était_, ce Georges _venait_.» Vous l'avez

donc aussi perdu?

--Attendez, je vous prie, attendez pour ce qui est de Georges. Je vous

disais donc qu'un beau matin, Georges, en frottant le parquet, me

murmure ceci: «Je n'en aurais rien dit à Madame, mais, rapport à la

propreté, Madame ferait bien de faire passer l'aspiro par la chambre de

Caroline: l'architèque y a fait trois pas, pas plus tard qu'à ce matin,

pour l'examen du chéneau par la tabatière: Madame verra la trace de ses

chaussures dans la poussière.» Je monte à la chambre de Caroline. Je

dégringole quatre à quatre chez la concierge, je lui dis:

«--Ma femme de chambre découche!»

»Indignation de la concierge:

«--Oh! Madame, ça, c'est une chose bien impossible!

»--Elle découche, je le sais...

»--Ah! du moment que Madame le sait!...»

»Et la concierge me raconte qu'avec une ponctualité de fonctionnaire,

votre Caroline, une fois Monsieur, Madame et les enfants couchés, se

fait tirer le cordon et ne connaît plus de maîtres... Nous voyez-vous

malades, ayant besoin d'elle au milieu de la nuit?

--En fait, durant cinq ans, cela ne vous est jamais arrivé?

--Je vous trouve bonnes! Mais, outre cet inconvénient, un tel

dévergondage me dégoûte. Songez, je vous prie, que j'ai un garçon qui va

atteindre ses quatorze ans; songez que mon mari, somme toute, n'est pas

à l'abri de la tentation, tout sérieux qu'il soit... Et Georges, un

travailleur si ordonné, est-ce qu'elle n'aurait pas pu aussi bien me le

débaucher? Vous savez comme sont faits les hommes: une femme avec qui

ils n'ont jamais songé à mal faire, qu'ils apprennent qu'elle se commet

avec le premier venu, et les voilà à ses trousses!... Non, non. Assez de

cette engeance! Avant Caroline, j'avais renvoyé d'autres de ces

demoiselles; j'ai traité Caroline comme ses pareilles.

--Et depuis, avez-vous eu la main heureuse?

--Dites que cette traînée m'a tout simplement porté la guigne.

»D'abord, et comme j'avais juré de ne plus loger chez moi qu'une fille

honnête, je me suis adressée à ma tante de Rebecque, qui habite Cambrai.

Cambrai est une ville pieuse, qui a conservé de la décence; Dieu merci,

il y a encore quelques oasis, en France, où se sont réfugiées les

moeurs. Ma tante de Rebecque m'envoie en effet une fille d'une moralité

parfaite: elle n'était jamais sortie de l'orphelinat que pour aller aux

offices; une bonne travailleuse, point maladroite de ses mains,--je ne

dis pas, cela va de soi, qu'elle fût capable de me tailler un trotteur

comme le faisait Caroline,--enfin qui aurait été très passable, une fois

dégourdie par l'air de Paris.

»Figurez-vous qu'elle s'appelait Gudule. Jamais les enfants ni mon mari

lui-même n'ont pu l'appeler Gudule sans pouffer. Il est déconcertant de

voir à quel point les meilleurs d'entre nous sont esclaves de certaines

puérilités. Jusque pour nos domestiques, il nous faut des noms qui ne

soient pas trop démodés, et un aspect extérieur qui n'offense pas les

yeux. Gudule, je le veux bien, était légèrement contrefaite et se

coiffait comme une innocente: ils voulaient absolument qu'elle fût

bossue et idiote! Bref, ç'a été une ligue entre mon mari et ses enfants

pour faire retourner cette pauvre fille à Cambrai.

--Et d'une!...

--Comme je n'étais pas mécontente du choix qu'avait fait pour moi ma

tante de Rebecque, je m'adresse à elle une seconde fois, en essayant de

lui faire comprendre les motifs un peu futiles qui m'ont obligée à me

priver des services de Gudule. Je lui écris: «Ma bonne tante,

procurez-moi une fille de même moralité--à ceci je tiens par-dessus

tout--mais de mine un peu moins ingrate...» Ma tante de Rebecque est la

complaisance même; sa vie se passe à accomplir de bonnes oeuvres; elle

m'écrit, courrier par courrier: «Ma chère enfant, c'est la Providence

qui m'a fait mettre la main aujourd'hui sur une sainte femme qui me

semble répondre exactement à tes désirs. Pour le courage et

l'abnégation, elle est sans pareille, et elle est à l'épreuve de toutes

les infortunes, attendu qu'elle vient de subir la pire de toutes, celle

de voir rompre par la persécution la clôture de son couvent. C'était une

bernardine des environs de Bayonne, dont la maison avait la curieuse

spécialité de la confection du linge de femme. Monsieur l'archiprêtre de

Saint-Méry, par qui elle m'est recommandée, m'avait vanté son talent de

piqueuse à la machine avant que ta lettre m'apprît que ma coquette de

nièce avait précisément besoin d'une femme de chambre couturière.

(J'avais insisté, dans ma lettre, sur cette dernière qualité...) Quant à

la mine, elle est modeste comme il convient à une religieuse si

fraîchement sécularisée; mais je crois la personne apte à n'inspirer ni

répugnance ni désirs malsains.»

»Ma sécularisée n'était en effet ni bien ni mal, pas ridicule, malgré le

bonnet qu'elle portait sur ses cheveux courts. Oh! ces cheveux courts

de sécularisée, croiriez-vous que c'était la préoccupation constante de

cette malheureuse? Elle ne pensait qu'à ses cheveux courts, aux trucs

pour les dissimuler, aux élixirs pour en hâter la pousse. Elle chipait

de la brillantine à mon fils; elle appliquait, sur son crin noir et dru,

le contenu de tous les flacons de nos tables de toilette, pâtes et

parfums, jusqu'à, mesdames, de la vaseline boriquée!... «Vous êtes donc

bien pressée de vous marier, ma fille?» lui disait mon mari, en

plaisantant, car nous la tenions, malgré tout, encore un peu pour une

religieuse. Il ne croyait pas si bien dire. La sécularisée n'était pas à

Paris depuis six semaines qu'elle avait, hardiment, proposé le mariage à

trois individus, au maître d'hôtel de madame Flochs, qui habite le

rez-de-chaussée de l'immeuble; au boucher, qui est célibataire; au

facteur des imprimés, un joli garçon, ma foi, s'il vous plaît! J'ai

interrogé le brave Georges, mon homme de peine, parce qu'un doute me

venait si les désirs de ma nouvelle femme de chambre n'étaient que de

convoler en justes noces. L'honnête Georges m'a répondu textuellement:

«Après que j'y ai eu dit que j'avais femme et enfants, pour être juste,

elle a fini de m'asticoter, mais jusque-là, je ne l'aurais pas cru d'une

ancienne bonne soeur: ma parole! elle était en feu...»

»Que reprocher, après tout, à une fille qui n'aspire qu'à des ardeurs

légitimes?

»Ardeurs légitimes ou non, voilà un brasier qu'il n'est guère prudent

d'entretenir dans une maison comme il faut. J'ai voulu renvoyer ma

sécularisée à Cambrai, dont le climat, plus froid, lui eût été

favorable; bernique! Elle a prétexté, pour rester à Paris, qu'elle

n'oserait jamais reparaître là-bas avec des cheveux demi-longs. Je l'ai

adressée à mon curé, qui a bien voulu en prendre la responsabilité.

--Et votre curé, qu'en a-t-il fait?

--Il l'a mariée rapidement, avec un garçon qui allait s'établir en

Indo-Chine. Ce n'était pas une mauvaise fille; elle a pour monsieur le

curé, qui lui a rendu ce service, une reconnaissance touchante; elle lui

écrit tous les mois; dernièrement elle lui annonçait qu'elle attendait

un bébé. Elle ajoutait naïvement: «Ça commence à ne plus y paraître que

j'ai été religieuse...»

--Je vous crois!... si elle est grosse!...

--Oh! ce n'est pas cela qu'elle veut dire; elle est dépourvue de malice;

cela la démange de faire savoir, même à monsieur le curé, que ses

cheveux s'allongent!

»Avec tout cela, moi, me voilà une fois de plus sans femme de chambre.

Par bonheur, j'avais encore, dans ce temps-là, le fidèle Georges; vous

n'imaginez pas ce que cet homme était serviable et industrieux; du

service d'une femme de chambre, il n'y a que deux choses que je n'osais

lui demander: coudre et m'habiller. Je ne ris pas: je crois qu'il l'eût

fait.

--Ah ça! racontez-nous comment vous avez pu vous séparer de ce Georges.

--Une minute, s'il vous plaît! Je n'en ai pas fini avec mes

mésaventures. Mon mari m'ayant signifié qu'il s'opposait à tout envoi

des béguinages cambraisiens, je me mets en quête à Paris même. De quatre

points différents on me fait un éloge assourdissant d'une certaine

madame Pâtard, veuve, cinquante et un ans, munie des plus brillants

certificats; un seul défaut: elle est un peu chère. Je n'hésite pas;

j'aurais doublé les gages pour avoir la certitude de n'être plus servie

par une créature. En voyant madame Pâtard, je fus bien tranquillisée sur

ce chapitre; elle ressemblait beaucoup plus à un gendarme retraité qu'à

une femme qui eût jamais, même en sa jeunesse, possédé le moindre trait

d'une courtisane. Eh bien, écoutez-moi; vous m'en croirez si vous

voulez, mesdames: durant le service de madame Pâtard, mon appartement

fut un lieu public, un bouge, le déshonneur de la maison et du quartier.

Oh! celle-ci n'avait pas le défaut de Caroline; elle ne découchait pas,

non! mais tout le domestique mâle, à cent mètres à la ronde,--m'affirma

Georges, outré du scandale,--coucha chez moi. J'en eus la confirmation

et le récit détaillé par la concierge, à qui je dis:

«--Madame Pâtard reçoit quelqu'un la nuit?

»--Oh! Madame est certainement dans l'erreur; comment donc que, par le

carreau de la loge, un étranger m'échapperait?

»--Je vous dis que madame Pâtard reçoit, et chaque nuit, et tous les

hommes des environs. Est-ce que la maison, avec ces visites nocturnes,

est en sécurité, je vous le demande? Et je le demanderai à la

propriétaire!

»--Oh! du moment que Madame a découvert le pot aux roses, je n'en suis

pas fâchée, je l'avoue à Madame. On a bien de l'ennui avec les

domestiques qu'on ne veut pas trahir... Mais Madame n'a pas été plus

surprise que moi quand j'ai vu la queue qu'on faisait à la porte pour

une personne de plus de cinquante ans sonnés!...»

»Je demandai à l'incorruptible Georges:

«--Dites-moi, Georges, j'espère qu'au milieu de tout cela vous êtes

resté calme, vous, au moins?»

» A la seule idée de madame Pâtard, Georges eut un besoin incoercible de

cracher, et, effectivement, il alla jusqu'à l'office. En revenant, son

balai à la main, il me dit:

»--Si je devais jamais tant faire que de manquer à ma bourgeoise, ça ne

serait pas pour une plus laide qu'elle!»

»Qui j'ai pris comme femme de chambre, après cela? Mesdames, j'étais

folle, enragée; je voulais n'importe qui, pourvu que ce fût un monstre,

un épouvantail. J'ai mis le comble à l'imprudence, paraît-il, mais je ne

savais pas, je ne pouvais pas croire; il y a des horreurs, n'est-ce pas,

qui dépassent notre entendement... J'ai pris une négresse!... une

négresse plus repoussante que nature! Je ne pensais pas la garder

longtemps, car son visage était à peu près intolérable, mais je pensais:

«Au moins, pendant cet intérim, nous serons à l'abri des amours!»

»La négresse, mesdames? En moins de huit-jours, elle a empaumé mon

fidèle Georges; elle l'a enlevé, littéralement enlevé; il a fui avec

elle, abandonnant femme, enfants, clientèle!...

--Quand nous vous disions, madame Ablette, que Caroline était une perle!

Le dangereux jeune homme · 第 30 / 40 题