_A Jacques Boulenger._
--Et surtout, Emma, s'il est une chose contre quoi je tienne à te mettre
en garde et que j'ose même t'interdire d'une manière absolue, c'est de
te laisser lire dans la main. Cette manie de vouloir connaître l'avenir
autrement qu'en le préparant soi-même par toutes les mesures qui, à mon
avis, forcent la destinée, est lâche, est imbécile; personnellement, je
la trouve répugnante: elle me met hors de moi. Sans compter que cette
prétendue science est de la niaiserie. Vois-tu bien, ma petite, le seul
malheur que l'on doive redouter, c'est celui qui est causé par la bêtise
humaine, par notre propre stupidité.
--Comment se fait-il, Eugène, que tu t'échauffes à ce point-là contre ce
qui n'est, de ton propre aveu, que de la niaiserie?
--Parce qu'il y a des quantités de gens qui prennent cette niaiserie au
sérieux, et que cela peut suffire à troubler un cerveau, à bouleverser
une famille!... Suppose qu'une chiromancienne, cartomancienne,
somnambule ou autre toquée du même acabit, t'annonce ta mort
prochaine!...
--Oh! il paraît que l'on n'annonce les choses désagréables que sur
demande expresse...
--Suppose qu'on t'annonce que tu seras bientôt veuve!... Dame! la
pythonisse ne sait pas toujours si c'est une chose désagréable... Eh
bien, ça te donnerait des inquiétudes, je te fais l'honneur de le
croire, et moi, je ne m'en cache pas, ça m'embêterait.
--Ce qui prouve, mon bonhomme, que tu y crois tout comme les autres!
Eugène était un homme corpulent, sanguin, d'un naturel très bon, mais
d'humeur violente, et, pendant de nombreuses années, Emma, qui l'aimait
beaucoup, trembla que son mari ne s'aperçût qu'elle avait transgressé
une volonté si impérieusement exprimée dès les premiers temps du
mariage. Elle s'était laissé lire dans la main. Elle s'était laissé lire
dans la main une première fois, Eugène étant de l'autre côté de la
cloison et n'ayant que la porte du fumoir à ouvrir pour être témoin de
l'insubordination! Mais, après le dîner, quand les pauvres femmes entre
elles n'ont plus rien à dire, allez donc perdre l'occasion d'employer
des minutes trop longues! Pendant dix ans, quinze ans, vingt ans, elle
s'était laissé lire dans la main, sans que rien de fâcheux en fût
survenu; sans qu'Eugène même, qui, à la vérité, avait d'autres chats à
fouetter, étant à la tête de vastes entreprises, eût eu connaissance de
cette pratique devenue de plus en plus à la mode et qu'il continuait
d'abhorrer avec un croissant dégoût.
Oh! ce qu'on lisait, d'ordinaire, dans la main d'Emma, était tellement
innocent!... Une ligne de coeur sans un accroc, une ligne de vie
excellente; la moins bonne de toutes était la ligne de tête, assez
pauvre, lui démontrait-on, ce qui ne la flattait pas; on lui comptait
trois enfants sur le bord de la main: elle en avait eu deux, un fils
militaire, une fille récemment mariée, tous deux bien grands aujourd'hui
pour espérer ou redouter un petit frère, mais elle en avait porté un
jusqu'au cinquième mois, ce qui pouvait compléter le compte; elle ne
présentait pas le triangle de l'adultère, et il était vrai qu'elle était
demeurée constamment fidèle, du moins quant à l'amour, à son gros cher
Eugène.
Un beau soir, à souper, Eugène étant à Londres, une petite femme
noiraude, aux cheveux crépus, portant un nom de torero, qu'elle
connaissait d'une heure à peine, lui annonça sans sourciller que son
mari serait décédé avant l'année révolue.
Pan! ça y était. Emma ne prit pas, bien entendu, sur le moment,
l'horoscope au tragique; elle fit bon visage à la gitane; elle sourit
même en se répétant une des expressions d'Eugène, lorsqu'il flétrissait
l'art des diseurs d'aventure: «C'est de la niaiserie.» Cependant, seule
dans la voiture qui la ramenait à la maison, songeant que son mari
traversait le lendemain la Manche, elle se sentit glacée et ne put
dormir de la nuit.
Eugène fit la traversée sans naufrage, mais trouva à son arrivée chez
lui une femme méconnaissable qui lui affirma qu'elle ne le laisserait
pas retourner en Angleterre, comme il semblait en prendre l'habitude, et
qu'elle ne voulait sous aucun prétexte se séparer de lui.
--Dans ce cas-là, tu m'accompagneras, ma bonne! Je viens d'engager toute
ma fortune, une partie de la dot de Juliette et les quatre sous de son
mari, dans une affaire nouvelle, considérable, et qui exige mes soins
personnels: ce n'est pas l'occasion pour moi de commencer à me négliger!
--Je ne t'accompagnerai pas en Angleterre, et tu n'iras pas! La fortune,
la fortune, je m'en moque: ta santé, mon ami, avant tout. D'ailleurs,
tout le monde me le dit: «Votre mari est un homme qui a trop travaillé.»
--Il fallait me faire cette remarque il y a six semaines, avant que je
donne ma signature... Personne ne m'a jamais laissé supposer qu'on me
trouvait digne de prendre ma retraite... J'ai cinquante-cinq ans, une
santé de fer... Quand me suis-je plaint? Ai-je eu, à ta connaissance,
seulement besoin d'un médecin?
--Besoin d'un médecin ou non, tu en verras un! J'ai déjà fait avertir le
docteur Le Puy; il vaut mieux prévenir le mal qu'y remédier.
Bon gré mal gré, Eugène dut recevoir la visite du docteur Le Puy qui
l'examina de fond en comble, lui interdit l'alcool, les viandes noires,
le café, le surmenage intellectuel comme les excès de toute nature, et
l'engagea fort à surveiller de près sa tension artérielle. D'une telle
fragilité de sa personne et de tant de précautions indispensables,
Eugène demeura frappé, et il perdit cette insolente assurance et cette
confiance en soi qui avaient fait sa force.
Le régime du blanc de poulet et de l'eau claire, la privation de sa
tasse de café et de son petit verre de cognac l'assombrirent, le
diminuèrent en peu de temps, d'une manière sensible. Tout le monde à la
maison le remarquait; des étrangers même en hasardèrent l'observation.
Juliette, tendrement attachée à son père, s'alarma tout à coup et dit à
son mari:
--Écoute, Gustave, je suis bien tourmentée; maman, j'en suis sûre, ne
s'aperçoit de rien; mais mon pauvre papa file un mauvais coton.
--Je parlerai doucement à ta mère, dit Gustave. Toi, ne va pas te
monter la tête: dans l'état où tu es, tu en sais les inconvénients...
Gustave dit à sa belle-mère qu'il arrivait une chose très ennuyeuse, que
Juliette s'était mise à s'inquiéter de la santé de son père et que, vu
son état...
Emma, démoralisée, leva les bras au ciel:
--J'allais précisément recourir à vous, dit-elle, j'hésitais à cause de
l'état de Juliette, mais puisque de ce côté-là le premier mal est fait,
il faut que nous nous liguions, Juliette, vous et moi, pour soustraire
mon pauvre ami au danger qui le menace; à toute force empêchons-le de
faire la traversée...
--La traversée?... quel rapport?...
--Malheureux! dit Emma, vous ne savez pas!... Je ne devrais pas
parler... Mais, au point où nous en sommes, il vaut mieux tout vous
dire: vous ne vous doutez pas d'où je sors, telle que vous me voyez?...
Non! Vous chercheriez pendant quatre ans, vous ne le devineriez pas. Je
sors de chez une femme qui, une loupe à la main, devant la flamme d'une
bougie, voit l'avenir se dérouler aussi nettement que les images du
cinéma...
Gustave éclata de rire.
--Oui, oui, moquez-vous! Sans doute le procédé a quelque chose de
disgracieux et de vulgaire, mais lorsque vous aurez appris qu'au travers
de cette lentille et dans la flamme d'une bougie achetée par moi chez
Potin, cette femme, à qui je suis aussi inconnue que le loup blanc, a
vu, entendez-vous, a vu point par point ce que m'avait prédit, il y a
deux mois, une Espagnole, ce qui m'avait été confirmé par madame Sixte,
que vous connaissez et ne soupçonnerez pas d'imposture, par le mage
Maxence, par la célèbre cartomancienne Slyva...
--Ah ça! mais vous passez votre vie chez les sorcières!...
--Je voudrais vous voir, vous, beau sceptique! si le premier venu vous
avait annoncé un malheur!... «Avant l'année révolue», voilà les paroles,
entendez-vous bien. Et toutes, et le mage lui-même, ont employé la même
expression... Et la femme à la bougie, elle, a vu le geste suprême: le
bras vivement ramené vers la bouche grimaçante, puis écarté tout à coup,
et la tête piquant de l'avant... le geste de la natation, vous l'avez
reconnu. Pour moi, c'est clair comme le soleil qui luit: la traversée
par un brouillard intense, un abordage, le bateau coupé, Eugène fait un
effort pour nager, il se débat et s'engloutit... C'est horrible, mon
cher Gustave, et voilà le destin!
Gustave, se tenant les côtes, revint chez lui tout heureux de pouvoir
tranquilliser sa femme.
--Juliette! dit-il, tout s'explique: ta mère est folle, folle à lier, et
c'est elle qui fiche la venette à ton pauvre papa. Elle consulte les
tireuses de cartes, les nécromanciens, le marc de café!...
Juliette ne riait pas. Elle dit:
--Eh! bien, eh! bien?...
--Eh! bien, parbleu, ce sont les charlatans qui lui ont monté la tête,
et c'est ton père qui en subit le contre-coup sans qu'il s'en doute. Par
bonheur il ne s'en doute pas, car si le bruit de ces pratiques venait
jamais jusqu'à lui, quelle scène, mes amis!... Jusqu'ici ça n'est que
burlesque.
--Mais qu'a-t-on prédit à maman? Tu es là qui parles!... Je ne te
demande pas tes réflexions à toi...
--On lui a prédit des insanités!... Ces gens-là devraient être
enfermés... C'est une opinion que j'ai entendu maintes fois émettre par
ton père. Ah! il avait joliment raison!
--Des insanités, dis-tu, mais lesquelles?...
--Oh! mon Dieu, il n'y a pas de mystère, tu n'es pas assez bête, toi,
pour prendre ces choses-là au sérieux: qu'avant l'année révolue, ton
père...
--Ah! mon Dieu!
--Qu'est-ce qu'il y a?
--On me l'a annoncé à moi aussi!... On me l'a lu dans la main... dans
les cartes, dans le marc de café!...
--A toi aussi!... Mille millions de tonnerres de D...! Que le diable
emporte les femmes!
Et Gustave n'eut que le temps de se précipiter pour empêcher que la tête
de Juliette ne portât contre le parquet. La jeune femme, enceinte de six
mois, était prise d'une syncope.
Juliette ne se remit de sa syncope que pour retomber dans une angoisse
que ne firent qu'aggraver les épanchements confidentiels avec la mère,
touchant l'extraordinaire coïncidence des prédictions. Joignez la
sombre humeur de Gustave! Joignez la somme des ménagements, des
précautions, des cachotteries, nécessaires pour épargner au pauvre papa
et le coup que pourrait lui porter l'indisposition de Juliette, et
celui, plus redoutable encore, que lui porterait sans nul doute la cause
de cette indisposition, s'il venait à l'apprendre! Et il fallait, de
surcroît, l'empêcher d'aller à Londres!
Les choses se chargèrent elles-mêmes de mettre obstacle à ce voyage.
Juliette fit une fausse couche la veille même du jour où devait
s'embarquer son père; elle fut à deux doigts de la mort et demeura trois
semaines dans un état désespéré.
Lorsqu'elle se trouva enfin hors de danger, son père avoua que le voyage
de Londres, manqué, représentait pour lui une perte sèche de trois cent
quatre-vingt mille francs, le quart de sa fortune: il fournissait la
démonstration de la catastrophe à qui voulait l'entendre. Toute
exagération admise, il ne resta pas moins inconsolable d'avoir raté une
belle affaire, et, d'autre part, d'avoir subi cet autre désastre
familial qui--on sait ce que sont ces maudits accidents-là--le privait
peut-être à jamais d'un petit-fils.
Par une chance relative, du moins ignorait-il toujours le premier motif
d'un si cruel enchevêtrement de circonstances. Et l'année fatidique
courait à son terme. La mère, la fille, le gendre lui-même, impuissant
devant la passion de crédulité de ces femmes, aspiraient à cette fin
d'année comme à la levée d'un siège par une horde étrangère.
Le 31 décembre arriva, et passa. Les douze coups de minuit tintèrent. La
terre ne trembla pas, et Eugène ronflait paisiblement. Le cap fatal
était doublé.
Alors ce fut la réaction débridée. Au diable les sinistres augures!
fini, ah! bien fini, le cauchemar idiot! Avait-on été assez bête! Ah!
certes, oui, Eugène avait de tout temps eu raison de s'élever contre de
telles inepties!
--Je le confesse, disait Emma, avec bonhomie, je suis une sotte;
d'ailleurs, c'est écrit en toutes lettres, on me l'a dit vingt fois, sur
ma ligne de tête...
--Ah! prenez garde, disait son gendre, vous allez me faire croire qu'il
y a quelque chose de sérieux dans les lignes de la main!...
Emma invita une dizaine d'amis à venir partager la galette des rois.
Juliette était rétablie, et il s'agissait de ragaillardir le papa qui
pleurait ses trois cent quatre-vingt mille francs, son petit-fils, sa
santé affadie, les derniers mois écoulés au milieu d'une loufoquerie
dépassant l'entendement humain, le papa qui, enfin, demeurait tout seul
à ne pas savoir les raisons que tous avaient de changer de visage.
La fête fut en effet brillante. Le papa mangea abondamment et but sec,
ce qu'on ne l'avait laissé faire depuis longtemps. Emma, toute à la
joie, communiquait, à la dérobée, son bonheur autour d'elle. Vint le
moment, c'était inévitable, où il lui fallut à tout prix le faire
partager à son cher mari. Franchement, elle ne pouvait plus se taire, il
fallait qu'Eugène connut ses transes pour s'associer à son allégresse,
et d'ailleurs pour qu'il osât recommencer demain à manger, à boire, à
vivre comme il avait fait pendant cinquante-cinq ans, sans inconvénient,
voire à aller à Londres pour ses affaires. Elle fit un signe. Toute la
table, haletante, garda le silence.
--Voilà, il faut que je te dise, Eugène, je m'étais laissé lire dans la
main...
Eugène au premier mot, comprenant tout ce qui s'était passé depuis trois
mois, devint pourpre, et une colère, une colère propre à l'homme, une
colère qui monte soudain du fond profané de la raison virile,
l'étrangla. Il porta la main à son faux-col, comme pour faire sauter le
bouton, puis rejeta horizontalement, comme un nageur, son bras inutile,
sa lèvre se retroussa aux deux commissures, sur les dents canines, et il
tomba, frappé de congestion.