LES TROIS PERSONNES

_A Émile Henriot._

A la Potinière d'une ville d'eaux, entre midi et une heure, trois

messieurs se trouvèrent pressés, et, comme ils causaient là, ventre à

ventre, ils convinrent d'aller déjeuner ensemble.

Ils avaient passé la cinquantaine et modifié leur visage depuis peu,

s'étant rasés à la manière des générations neuves et ayant rejeté vers

l'occiput ce qu'il leur restait de cheveux grisonnants ou gris. Ils

étaient nu-tête et en pantalon blanc.

Ils convinrent d'aller déjeuner près de là, sous les arbres de l'auberge

à la mode, entre une verte pelouse de la largeur d'un mouchoir et un

orchestre excellent. Les automobiles passaient, bruissaient,

empestaient; le vent d'est secouait tentes et parasols et rabattait la

nappe sur les assiettes. Les trois messieurs, en léger costume d'été,

s'installèrent fermement.

De quoi parler, entre quinquagénaires, lorsqu'on mange bien et que le

vacarme des machines, uni d'une façon paradoxale aux langueurs de la

valse-hésitation, stupéfie vos pensées? De quoi parler, sinon de

souvenirs?

Remembrances gaillardes, aventures de régiment, de chemin de fer ou de

chasse, l'écume de la mémoire, sont mises en commun tout d'abord; puis,

à mesure que l'intimité naît en dépit du tintamarre, et si la musique,

par hasard perçue, vient à vous caresser les nerfs, voilà des sources

plus limpides qui jaillissent, et vous éprouvez le besoin d'exprimer

enfin quelque chose qui compte.

Tout beau! Au premier geste de confidence, l'un des trois hommes, M. de

Soucelles, leva la main comme un chef d'orchestre qui arrête net ses

musiciens:

--Messieurs, dit-il, nous glisserions trop vite à l'épanchement

mensonger qui embellit une aventure dans le temps même que celle-ci

prend consistance! Interdisons-nous de toucher à aucune affaire où nous

ayons joué un rôle avantageux. Il faut à tout prix, si l'on veut bien

dire, limiter son discours. Et que penseriez-vous, pour écarter les

vantardises, de raconter exclusivement des mésaventures? Chacun de nous,

que diable! connaît bien une femme qu'il ait un jour voulu attaquer, ou

qu'il ait attaquée, et sans succès, s'étant heurté, comme dit mon fils,

guerrier, «à un bec de gaz»!...

--Ne reste que l'embarras du choix! dit modestement M. Bernereau.

M. Briçonnet, le troisième, se souvint aussitôt d'avoir goûté un amer

plaisir, au moins une fois, près d'une femme qu'il eût aimée plus

qu'aucune, mais qui était éprise, à la folie, de son mari.

--Oh! fit M. de Soucelles, s'il s'agit d'une amoureuse légitime, à vous

l'honneur, ô Briçonnet: la mienne aimait son amant.

--La mienne aussi, dit M. Bernereau.

I

M. Briçonnet laissa passer une soixante-chevaux à échappement libre,

dont le bruit, sans proportion avec les capacités du tympan humain,

étouffa le «Clair de lune» de _Werther_; et il allait entamer son

histoire, quand trois automobiles, lancées à toute allure, et qui se

voulaient distancer, déchirèrent l'atmosphère de leur impertinent

klakson. Ces messieurs attendirent avec la résignation touchante des

hommes de progrès, qui ont accepté une fois pour toutes les

inconvénients de la vie moderne.

Enfin il fut un instant possible d'écouter l'orchestre excellent que les

clients de la célèbre auberge payaient cher, et alors M. Briçonnet

commença:

--Je jure de dire la vérité, toute la vérité, fit-il en levant la main,

comme à la barre, mais je modifie les noms propres et la topographie.

--Ce sera règle admise; opinèrent les deux autres; nous sommes, au moins

en cela, de la vieille école, et nous observons quelque discrétion en

racontant des histoires de femmes.

--Je vous préviens que c'est une idylle, genre bien passé de mode. Si

elle vous ennuie, interrompez-moi. Admettons que mon héroïne

s'appelait... madame des Gaudrées. C'est le nom d'une ferme que j'ai

possédée en Anjou. Je situe ma pastorale aux environs de Pont-l'Évêque.

Messieurs, je fus, un des premiers, invité chez cette personne après son

mariage avec un de mes camarades de collège. Nous nous traitions de

camarades: Gaudrées était jadis entré en cinquième au lycée Henri IV,

alors que j'y faisais, moi, ma philosophie; c'est vous dire que j'étais

pour lui un ancien.

--Et que, en cette qualité, vous étiez admis à vous chauffer aux rayons

de la lune de miel...

--Des Gaudrées, je vous en ai avertis, était un homme aimé.

--Un vaurien, je parie?

Pas même: un rien du tout. Mis à la porte du lycée, il avait, comme on

dit, achevé ses études dans une boîte à bachot, rue Lhomond, à Paris, où

il ne décrocha, d'ailleurs, jamais aucun bachot. Il possédait une terre

en Normandie; il était laid; il n'avait pas l'air plus intelligent qu'il

ne l'était. Une jeune fille, belle comme une fée, se toqua de lui lors

de la première visite qu'il fit, une fois de retour en sa province.

Comme il lui racontait, en parfaite bonne foi, ses échecs

universitaires, et qu'il ajoutait: «Je m'en bats l'oeil», il paraît que

la demoiselle avait estimé cette singulière expression spirituelle au

possible, et le jeune blackboulé irrésistible. Qui ne sait, en effet,

que de beaucoup moins que rien naissent parfois les très grandes amours?

»Le vieux manoir des Gaudrées reçut bientôt là plus ravissante

châtelaine qu'eussent contenue jamais ses murailles élevées sous Louis

XIII, s'il vous plaît.

--Ah! vous nous avez avertis que vous défiguriez les lieux; ne trichez

pas, je vous prie!

--Je change les noms et me promène à ma guise sur la carte de France,

entendu. C'est bien dans une gentilhommière déjà construite au temps de

Mansard et de Le Nôtre que j'arrivai, par une soirée d'août de... de

quelle année?... Hé! hé! il s'en est bien écoulé plus de vingt depuis

lors!...

»L'heureux mari vint me prendre à une petite gare au moyen d'une

automobile, véhicule encore rare à l'époque, et en compagnie d'un parent

à qui cette merveille appartenait. Je n'avais pas encore l'honneur de

connaître madame des Gaudrées. Je l'aperçus de la grille du parc, avant

que j'eusse mis pied à terre. Elle se promenait dans l'allée d'un

parterre fleuri formant tapis devant la demeure, et elle tenait une

haute canne à la main;

»--Ah! sapristoche! m'écriai-je.

»--Qu'as-tu? me demanda mon hôte.

»--Mais, mon vieux, ta femme est une beauté!

»J'entends encore mon ancien camarade ricaner, d'un air fat:

»--Croyais-tu, me dit-il, que j'avais épousé un laideron?

»--C'est bien pourtant ce que tu méritais!...

» Je vous ai dit que ce Gaudrées était laid et bête. Répondez-moi:

croyez-vous que de tels hommes puissent être aimés?

--Heu... heu! fit M. Bernereau, j'en ai connu de ce calibre qui ont été

cocufiés royalement. Le mari, entre autres, à qui votre histoire me

faisait penser soudain, et dont j'aurai sans doute à vous entretenir

prochainement.

--N'anticipons pas! s'écria M. de Soucelles. Si vous nous dites que

votre Gaudrées fut aimé, nous le croyons, du moins provisoirement; le

caprice des femmes est sans bornes, et j'ajouterai que c'est bien

heureux pour la plupart d'entre nous.

--Messieurs, je me vois approchant de cette idéale créature dans le

petit parterre... J'entends crier le gravier sous mes semelles. Je sens

l'odeur des buis à laquelle se mêlait celle d'oeillets d'Inde

fraîchement arrosés, et qui d'ordinaire ne me plaît pas du tout. Vous

dirai-je que c'est un mélange qui, tout détestable qu'il soit demeuré

pour ma narine, ne va jamais sans me faire, encore aujourd'hui,

quasiment pâmer, par la nostalgie qu'il me communique de ce précieux

instant...

--Bref, vous êtes tombé amoureux de votre madame des Gaudrées avant de

lui avoir baisé la main!

--Amoureux?... Je ne sais. Il y avait ce sacripant qui me gênait, qui

ricanait toujours, et de qui c'est elle qui était amoureuse!

--Elle était amoureuse. Mais le saviez-vous déjà en posant le pied dans

le petit parterre?

--Si je le savais! si je le savais!... Laissez-moi parler. Pendant que

j'entendais crier le gravier sous ma botte, pendant que je respirais

l'odeur du buis et des oeillets d'Inde, savez-vous ce qu'elle faisait,

madame des Gaudrées?... Oui, oui, elle tournait vers nous son charmant

visage? Oui, elle nous souriait? Évidemment, messieurs. Elle tournait

son charmant visage vers lui, à lui seul elle souriait! Et ensuite elle

se laissait par moi baiser la main? Elle m'adressait un petit mot

d'accueil? Parbleu! elle savait vivre. Mais, aussitôt, elle se jetait,

je dis, messieurs, «se jetait» à la tête de son époux, et elle

l'embrassait, devant moi, de quelle manière? Cyniquement. J'aurais giflé

ce misérable.

--Elle l'embrassait, voyons! C'était d'une gentille femme!

--Cyniquement! vous dis-je; je vous dis qu'elle l'embrassait

cyniquement. Ce n'était pas en gentille femme, c'était en amante

oublieuse de toute retenue.

--En un mot, vous étiez jaloux!

--Et cet imbécile de mari qui continuait de ricaner!... Je ne sus

d'ailleurs pas me contenir. Je dis:

«--Ah! de l'amour! Mais songez que je suis célibataire et que

j'enrage...»

»Cela fit ricaner de nouveau l'horrible homme aimé.

--Et elle?

--Elle ne sourit pas. Elle me regarda avec de beaux yeux de bête qui ne

parle ni ne comprend. Elle avait dans la physionomie quelque chose de

farouche et d'innocent. Elle était tellement indifférente à mon malaise,

que je ne pouvais lui en vouloir. Sa beauté, messieurs, était

étourdissante...

»Ce ne fut même pas elle, maîtresse de maison, mais lui, le monstre, qui

pensa à me prier de passer dans ma chambre. Et il poussa la

condescendance jusqu'à m'accompagner. Oh! il y avait son avantage.

C'était pour me demander:

«--Comment la trouves-tu?»

«J'étais seul avec lui, dans ma chambre; ma taille valait le double de

la sienne. La civilisation, messieurs, a du bon, puisque je ne l'ai pas

tué.»

Deux autos venaient de s'aborder au carrefour voisin avec un court

fracas qui avait mis debout la clientèle du restaurant: les musiciens,

distraits, jouaient faux. Il y eut une pause.

--Ce n'est rien, annonça quelqu'un.

Grâce à l'adresse des chauffeurs, l'aile seulement de l'une des voitures

était arrachée.

Durant ce temps, M. Bernereau, singulièrement attentif au récit de M.

Briçonnet, avait réfléchi:

--Vous nous racontez, cher ami, que votre ancien camarade des Gaudrées

était disgracieux et peu propre à recevoir l'amour d'une si jolie

personne, mais vous négligez de nous faire le portrait du sire.

J'aimerais savoir la couleur de son oeil, le dessin de son nez et quel

poil il portait. Votre taille était, dites-vous, le double de la sienne:

est-ce exact?

--Il faut tenir compte des exagérations ordinaires au narrateur qui

s'échauffe un peu. Les quatre cheveux de ce Gaudrées ne m'eussent pas

atteint le menton. Voilà comment il convient de rétablir les

proportions.

--Parfait, parfait, dit M. Bernereau.

--En quoi le physique de ce cancre peut-il vous captiver? Il était laid

et bête, ai-je dit, et cela suffit à mon récit.

--Permettez. Je tiens à m'assurer que la chaleur que précisément vous

apportez à votre narration, n'en altère pas la véracité. En outre, les

quelques traits de ce Gaudrées--dont je voudrais bien savoir le nom

véritable!--me font souvenir d'un certain... J'ai le nom sur le bout de

la langue... Mais mon homme à moi était Sganarelle en personne...

--N'essayons pas, observa M. de Soucelles, d'interpréter des souvenirs

authentiques comme nous ferions de romans à clef. Quel désir malsain,

que de vouloir toujours découvrir une de nos connaissances dans une

galerie qu'on nous fait visiter!

--Bon, bon. Continuez, Briçonnet. N'empêche que j'ai connu un certain

cornard qui ressemble à votre des Gaudrées jusque par la personne de son

épouse...

--Notez, répliqua M. Briçonnet, que si je n'ai pas achevé le croquis du

mari, je n'ai pas soufflé mot qui puisse peindre la femme, hormis

l'épithète «jolie» qui est la banalité même. Et je vois qu'il faudra

m'en tenir là, car nous devons prévoir l'hypothèse d'une curieuse

coïncidence dans nos souvenirs. Je confesse que j'éprouverais un mordant

dépit si je venais à apprendre que madame des Gaudrées trompa quelque

jour son imbécile de mari,... attendu que ce ne fut pas avec moi.

--Continuez, pauvre Briçonnet.

--Messieurs, je ne me trouvais pas le seul hôte au manoir des Gaudrées.

En descendant, après m'être habillé pour le dîner, je rencontrai sur le

perron, pendant qu'une cloche sonnait à toute volée, une respectable

dame, mère de mon ancien camarade, puis une fille de quelque trente

années à qui l'on en eût bien donné quarante: mademoiselle des Gaudrées,

et, en outre, le parent qui nous avait amenés, depuis la gare, en auto,

et que nous ferons répondre, si vous le voulez bien, au nom de vicomte

d'Espluchard, parce que ce vocable me vient à l'esprit. Il était cousin

de madame des Gaudrées, la jeune. C'était un gaillard...

--Diable! s'écria M. Bernereau.

--Bernereau, vous êtes insupportable. Vous aurez la parole quand votre

tour sera venu.

--Bon, bon! fit Bernereau, mais pour moi, l'histoire se corse.

--Parbleu! dit Briçonnet, vous tenez un cousin un peu «costaud», vous

imaginez d'emblée une jeune femme perfide, et vous nous voyez déjà

bernés, le mari... et moi-même! Cependant vous n'attendez pas de moi le

plat fait divers! Je vous ai annoncé une idylle. C'en est une. Elle est,

par définition, sans complication ni surprise. Elle a seulement un

témoin malheureux; c'en est toute la particularité.

--J'aurai la parole, dit Bernereau. Très curieux, votre début, très

curieux!

--Ce vicomte d'Espluchard, reprit M. Briçonnet, ne manqua pas de

m'apparaître sous le jour où le voit pour l'instant Bernereau. Je

n'avais pas, moi, le programme que vous tenez entre les mains et qui

annonce une simple idylle, et je regardai du plus mauvais oeil ce tiers

aux larges épaules. La jeune madame des Gaudrées à laquelle il faut

bien donner un petit nom: admettons Hélène, allait et venait sur la

pierre grise et moussue de cette terrasse qu'ornaient des géraniums et

qu'embaumaient des résédas. Elle répandait elle-même un parfum qui me

parut nouveau. Et, contemplant la grande pelouse où un ruisseau

serpentait, les ormes magnifiques qui l'encerclaient, une statue

rustique et délabrée parmi des roses, j'eus, pendant que la cloche

annonçait si joyeusement le dîner, un moment de bien-être dont la

qualité, après tout, un peu commune, était relevée de je ne sais quelle

âpre saveur.

«En prenant place à table, la jeune madame des Gaudrées, ou Hélène, qui

n'avait pas prononcé une parole, qui paraissait encore timide, regarda

son mari. Oh! je voudrais vous faire entendre, messieurs, tout ce qui

peut être contenu dans ce «regarda son mari». Elle regarda son crétin de

mari d'une façon qu'aucune amoureuse, à ma connaissance, n'employa

jamais pour faire à son amant le plus passionné des aveux. Avez-vous été

aimés, messieurs? Cela arrive. Moi-même, je crois bien l'avoir été une

fois en ma carrière. Ni vous ni moi n'avons été regardés comme cela! Ne

protestez pas; il n'est pas possible que nous ayons été regardés comme

cela!...

--Hé là! et pourquoi, s'il vous plaît?

--Cela se saurait! Quelque témoin se fût rencontré qui m'eût rapporté

cet exceptionnel épisode de votre histoire et de l'Histoire. Quelqu'un

vous l'eût dit de moi, si pareille aubaine m'était advenue.

--Et sous cette oeillade, que faisait le mari?

--Il mangeait son potage, le regard absorbé par l'image d'un coq aux

couleurs vives ornant le fond de son assiette de faïence. Sa femme le

regardait, non pour correspondre avec lui, mais pour son plaisir

personnel: elle l'admirait, elle l'adorait...

--C'était peut-être, dit Bernereau, pour laisser croire à son entourage,

pour vous faire croire à vous, qu'elle l'adorait. Le manège est

classique. Il s'agissait, ce soir-là, d'éviter qu'un nouveau venu pût

soupçonner une intrigue avec le d'Espluchard.

--Ouais! Sachez que madame des Gaudrées était sans hypocrisie avec son

cousin d'Espluchard. Ce fut même sa liberté d'allures avec d'Espluchard

qui nous tira de l'embarras que crée dans un petit groupe la présence

d'amoureux transis. Elle avait avec ce beau garçon une intimité qui

datait de leur enfance commune; entre elle et lui rien de contraint,

rien de guindé. Grâce à lui--qui, ma foi, était un homme agréable--la

glace fut assez vite rompue, et la jeune maîtresse de maison montra un

enjouement qui s'accordait avec sa plantureuse jeunesse.

--Ouais! dirais-je à mon tour, fit M. Bernereau.

--C'est entendu, Bernereau; vous suivez votre idée. Moi, je suis la

belle des Gaudrées, et je vous avertis loyalement, dussé-je enlever du

piquant à mon récit, qu'elle ne me mène pas du tout où vous prétendez

aller.

--Je vous arrête, excusez-moi, dit l'entêté Bernereau. Vous vous êtes

abstenu de nous donner aucun détail physique sur votre héroïne. Je vous

avoue qu'il m'est impossible de m'intéresser à une femme sans savoir si

elle est brune ou bien blonde.

--Elle était brune. Vous voilà bien avancé!

--Ah! fit Bernereau.

--Vous croyiez, Bernereau, avoir identifié mon Hélène des Gaudrées.

Dites-moi: avez-vous connu une femme aimant, mais aimant par goût

fondamental et exclusif, la pêche à la ligne?

--Pas personnellement, non.

--Eh bien! j'ai l'honneur de vous informer que le goût fondamental,

exclusif, de madame des Gaudrées, à part celui qu'elle avait pour son

triste mari, était la pêche à la ligne.

--Oh!

--Vous êtes dépisté. Je continue. Ce goût me fut révélé au cours du

premier repas. Il fallait bien que la conversation tombât sur les

passe-temps ordinaires que l'on pouvait s'offrir au manoir. Là, le

vicomte d'Espluchard dit familièrement:

«--Les patrons pêchent à la ligne, les invités font ce qu'ils peuvent.»

» Et madame des Gaudrées la vieille mère, et la vieille fille

mademoiselle des Gaudrées, jetèrent un coup d'oeil attendri sur le

couple qui, tout le long des jours, prenait en commun un plaisir

innocent. J'avais cru tout d'abord qu'il s'agissait d'une plaisanterie;

mais je me souvins qu'antérieurement à son mariage, cet animal de des

Gaudrées m'avait un jour confié, au milieu d'une conversation sur les

préoccupations politiques et sociales, que, «quant à lui, il se fichait

de tout, pourvu qu'il pût s'asseoir sur la berge d'une rivière

poissonneuse». Le bandit avait eu la veine non seulement d'épouser une

femme jolie et amoureuse, mais une femme possédée du même étrange

fanatisme que lui!

» Vous ne direz pas que c'était comédie, attitude destinée à nous donner

le change: pendant la quinzaine que je passai au manoir, notre admirable

Hélène pêcha à la ligne à côté de son mari, et seule à côté de son mari;

elle pêcha à la ligne le matin et l'après-midi sans relâche. Le couple

était à la pêche quand nous descendions prendre notre premier déjeuner,

le matin. Il nous quittait après le repas de midi pour aller à la pêche.

Il ne se laissait revoir de nous qu'à la tombée du jour. Rappelez-vous

que la jeune madame des Gaudrées m'était apparue dans son petit

parterre, une longue canne à la main: c'était un bambou divisé en trois

fragments s'avalant l'un l'autre: une magnifique canne à pêche.

--Et que faisait, s'il vous plaît, le vicomte d'Espluchard?

--Le vicomte d'Espluchard fut tout bonnement mon grand secours. Le

vicomte d'Espluchard, ainsi que je vous l'ai dit, possédait une

automobile, et son bonheur consistait à faire des randonnées par toute

la région. Il m'offrit une place à côté de lui, dès le premier jour.

Parfois il emmenait galamment la vieille mère et sa fille. Ces dames le

bénissaient.

--Ah! dit Bernereau, et le soir, dites-moi un peu, que faisiez-vous au

manoir?

--Le vicomte était aussi bon musicien qu'homme de sport. La vieille

fille, chose curieuse, jouait du violon de façon remarquable. Tous deux

nous exécutaient des sonates.

--Les amoureux, durant ce concert, ne vous gênaient-ils plus?

--Ils ne nous gênaient pas, en effet. Des Gaudrées se prétendait sourd à

tout instrument; il sortait; il allait, disait-il, se dégourdir les

jambes dans le parc. Vous pensez: il était assis depuis le petit matin

«sur la berge de la rivière poissonneuse!»

--Et sa femme?

--Sa femme l'accompagnait.

--Ah!

--Madame des Gaudrées, mère, disait:

«--Nous avons connu Hélène jeune fille; elle adorait la musique...

«--Et aimait-elle la pêche à la ligne? demandai-je.

«--Elle n'y avait jamais songé, me répondit en souriant la vieille

dame.»

--Ah! ah! fit Bernereau.

--Qu'avez-vous à faire: «Ah!» et «Ah ah!», Bernereau?

--Moi? je marque, simplement.

--Mais, observa M. de Soucelles, quand donc aperceviez-vous la belle

madame des Gaudrées de qui vous vous êtes dit si entiché?

--Hélas! nous ne la voyions guère qu'aux repas, un peu avant, parfois,

et aussi un peu après, et puis le dimanche à la messe. Son mari était

fort pieux.

--Et elle?

--Elle l'était devenue.

--Ah! ah! ah!

--Bernereau!

--Je marque, mon bon ami, je marque.

--En quoi vous importe ce détail? Ce n'est pas la première fois qu'une

femme embrasse en même temps que l'homme qu'elle aime tout ce que

celui-ci peut aimer!

--Ce n'est pas la première fois; mais, dans le cas présent, cela

m'intéresse.

--A votre aise, Bernereau! J'en reviens à la question posée par M. de

Soucelles et qui correspond à ce qui, moi, m'intéressait le plus dans

l'affaire: effectivement, nous voyions trop peu Hélène des Gaudrées.

Mais, soit aux repas, soit ailleurs, quand elle ne regardait pas son

mari, la voir, seulement la voir, était, je l'avoue, un délice. Le son

de sa voix aussi m'enchantait; ses formes me remplissaient d'admiration;

et il n'y avait pas jusqu'à son regard, même avili par l'usage qu'elle

en faisait, qui ne me causât un sombre ravissement...

--Le cousin sportif, lui, à tout cela, était indifférent?

--Vous devinez qu'au cours de nos nombreuses sorties en voiture et de

nos déjeuners dans les auberges, je n'allai point sans faire part à mon

compagnon des attraits exercés sur moi par sa cousine. Il me dit:

«--Vous êtes comme les freluquets qui bourdonnaient autour d'elle avant

son mariage.

«--Elle a dû être fort courtisée?

«--Énormément!

«--Comme vous dites cela! En seriez-vous étonné?

«--Moi, me répondit le vicomte, ça m'a toujours paru drôle, vous

comprenez, parce que j'ai joué avec elle gamine...»

«Je suis convaincu que d'Espluchard était sincère.

--Mais, sapristi! que faisait-il là?

--Il était cousin. Il faisait là de l'automobile et de la musique comme

il en eût fait ailleurs. Il jouait le rôle de boute-en-train. Et la

vieille dame le favorisait. Fort bel homme, séduisant, il faisait fi de

la galanterie. J'eusse voulu quelques mois d'intimité avec lui pour être

autorisé à lui dire que la passion de sa cousine me semblait baroque et

était irritante, mais, il me dit un jour, à propos d'une autre aventure

amoureuse:

«--Ces choses-là sont toujours risibles.»

«Voilà quel était d'Espluchard. Si j'ajoute que mademoiselle des

Gaudrées, trente ans passés et plus laide que son frère, était folle du

personnage, cela ne vous offrira rien d'étonnant ni qui vous puisse

captiver.

--Si fait! s'écria Bernereau, et rien ne peut m'intéresser davantage.

--Du diable si je comprends le jeu de Bernereau.

--Qu'importe! Je marque. Allez, toujours.

--Bernereau, observa M. de Soucelles, est un vieux chien de chasse. Il

tient la piste. Laissons-le.

--Le diable m'emporte, reprit M. Briçonnet, si j'ai désigné mes gens de

façon qu'on les reconnaisse.

--Ah! si vous les travestissez complètement, c'est malhonnête...

Écoutez: vous nous jurez, sur l'honneur, que la jeune madame des

Gaudrées était brune?

--Je le jure, et je vois que cela vous chiffonne. Toutefois, je m'en

vais vous conter une alerte qui va vous remplir de joie. Attention!...

Une nuit, messieurs, une nuit d'été splendide...

--Oh! oh! ah! ah!... firent les deux auditeurs.

--Une nuit d'été splendide, chacun étant remonté en ses appartements, je

ne pouvais me résigner à me coucher, tant le parc était beau sous la

lune, et tant l'odeur des fleurs du parterre--qui ne rappelait, à cette

heure, je ne sais pourquoi, ni les buis ni les oeillets d'Inde--me

montait au cerveau et soulevait la tempête en mes sens. Lire?

impossible. Rêver ne fut jamais mon fait. Nous avions entendu de la

musique toute la soirée, et, par extraordinaire, Hélène des Gaudrées

était demeurée, au salon afin d'écouter le concerto de Beethoven que le

vicomte et la belle-soeur avaient spécialement répété. Et, au cours de

cette audition, j'avais regardé l'admirable Hélène allongée... Enfin

j'étais à ma fenêtre ouverte. Le silence était parfait, c'est-à-dire

rompu par les bruits légers sans lesquels il n'a guère de goût.

J'entendis un poisson déchirer la plane surface du cours d'eau très

lent. Puis, tout s'assoupit. Beauté, béatitude... Un rossignol chanta

dans les grands ormes. De nouveau, le silence. Un rossignol répondit,

plus lointain. Le vol de velours d'un oiseau de nuit amollit l'air

immobile. Une bouffée de parfums s'éleva jusqu'à mes narines: résédas ou

bien héliotropes... C'en était trop: je fis le geste d'enjamber l'appui

de ma fenêtre. Elle ouvrait à un mètre du sol. J'allais m'élancer dans

cette nuit enchanteresse. Je suspendis soudain mon mouvement; et voici

pourquoi. J'avais vu une chose remuer. Une forme plus claire que la nuit

avait bougé là-bas et elle semblait courir vers l'extrémité de la

pelouse, au delà du ruisseau. Mon dos se hérissa. Je réfléchis. «Suis-je

dupe, me dis-je, des apparences, ou bien le jouet des charmes de la

nuit? Voyons: ce que j'ai aperçu a trop de sveltesse pour être d'une

fille de chambre ou de campagne...» Je n'y pus tenir: me voilà enjambant

la barre d'appui; et j'entends mes deux pieds à la fois, comme une masse

de plomb, écraser les tiges frêles et odorantes des résédas.

»Une femme était dans le parc, traversait en courant une portion de la

pelouse privée de l'ombre des ormes; elle s'y cachait donc, à moins

qu'elle ne folâtrât, telle une nymphe. Cette femme, gui pouvait-elle

être, sinon Hélène des Gaudrées?

»Hélène des Gaudrées folâtrait, la nuit, comme une nymphe des fontaines

et des bois? ou bien elle gagnait quelque endroit furtivement? Mais,

furtivement, pourquoi?... Ah! messieurs, j'eus une émotion. Sur-le-champ

mon parti était adopté de savoir ce qu'il en était, coûte que coûte.

»Mes pieds, lourds en tombant de la fenêtre, étaient devenus élastiques

et sans poids. Je ne m'entendais pas avancer dans les régions ombreuses,

mais ce que je percevais très bien, c'était les battements de mon coeur.

Sottement, à l'étourdie, je me heurtai au ruisseau. Il gazouillait entre

les roseaux qui m'avaient empêché de voir son reflet sous la lune. C'est

que, pour le traverser, il n'existait pas trente-six ponts! Je dus

exécuter un long détour afin de franchir une passerelle en me maintenant

à couvert. A peine avais-je touché l'autre rive, que le bruit d'un rire

m'atteignit: une pluie de perles en plein visage. Le rire ne provenait

pas d'une femme éloignée de moi; et, à n'en pouvoir douter, c'était le

rire d'Hélène des Gaudrées.

»M'avait-elle vu? Se moquait-elle de moi? Ou bien poursuivait-elle,

enivrée, son jeu plaisant de déesse nocturne?

»Je m'arrêtai; je demeurai figé comme un bronze. A ce moment, il est

hors de doute, messieurs, que je me suis attendu à voir surgir la

silhouette du vicomte.

--Enfin!...

--Oui, Bernereau, je l'avoue, je me souviens même parfaitement que je

prononçai, et quasi tout haut: «Eh bien, c'est un peu raide!...»

»Tout à coup, je vis, à quatre pas de moi, non point une silhouette,

mais deux. Il est vrai qu'elles étaient enlacées de manière si étroite

qu'on les pouvait réduire à l'unité. Quant à les identifier, bernique.

Je retenais mon souffle. Ah! que c'était peine superflue!

»Le baiser échangé, une voix, la voix du rire de perles, me dit, mais me

dit du ton posé d'un propriétaire qui fait sa tournée au potager:

«--La belle nuit, monsieur Briçonnet!»

»Et, Hélène des Gaudrées suspendue au bras de son mari, nous remontâmes

tous les trois, en parlant de petites choses quelconques, jusqu'au

manoir.

»Au moment de me quitter, l'homme heureux dit à sa femme:

«--Il faudra absolument marier ce garçon-là...»

»Ils ne m'ont pas marié. Je les quittai deux jours après. Jamais je n'ai

voulu les revoir.

M. Briçonnet croisa les mains sur le bord de la table en regardant

tomber dans sa tasse le café qu'on lui servait. Et il demeura pensif

tandis que les petites bulles blondes agglomérées à la surface du

liquide, se séparant, changeaient de groupe, et fuyaient vers les bords.

A quoi on connut qu'il avait fini.

--Je demande la parole, dit M. Bernereau.

--C'est convenu.

--Messieurs, je vous prie de m'excuser si je manifeste un si grand désir

de ne pas laisser se refroidir l'intérêt de l'aventure Briçonnet, mais

celle-ci est pour ma propre histoire un excitant tout particulier; c'est

elle d'abord qui me l'a fait choisir entre tant d'autres, et j'oserais

presque dire qu'elle lui sert de préambule...

Il alluma son cigare, en tira quelques bouffées, et parla.

Le dangereux jeune homme · 第 9 / 40 题