Les événements se suivent sans interruption selon un programme que j’ai
prescrit. Je pourrais croire à un hasard heureux. J’imagine que je régis
toutes choses, conduisant une machine habituellement fort compliquée et
qui n’a pas de ratés... Cette bienveillance du sort, on l’attribue sans
peine à sa volonté propre ou à son intelligence personnelle, jusqu’à ce
que...
J’ai quitté Zarzis sans bruit. Devant le Limousin Planier qui reste
encore dans ce désert («On se reverra. A bientôt»), devant le brigadier
de spahis («Au revoir») et l’infirmier au képi de fantaisie («A un de
ces jours») je ne dévoile rien de ce départ prémédité et je simule la
surprise lorsqu’à l’appel du soir, mon nom est officiellement prononcé
pour le convoi du lendemain.
Mais ce départ n’est un événement que pour moi seul. Dans leur
existence, à eux, ceux qui restent, un banal incident... Toutefois,
s’ils parlent entre eux de ce «Frankaouï» bizarre qui a regagné
l’Europe, ils ne pourront pas dire que j’ai aidé à mon rapatriement.
Surtout, s’ils y font allusion dans le salon où ils se réunissent,
devant Angèle, Mireille, Béatrice ou Gâtouse... Mais tiendrais-je à
l’opinion de Gâtouse?
Illisible cœur des hommes, le mien en premier lieu.
* * * * *
Il est sept heures du soir lorsque nous arrivons à Gabès. Un muezzin,
sur quelque terrasse, appelle les croyants à la prière. Sa voix module
une mélopée glapissante qui ressemble au chant prolongé de certains de
nos crieurs des rues. Il assure qu’il n’y a pas d’autre Dieu qu’Allah et
que «Mahommed rassoul Allah.»
Bientôt les magasins de Gabès seront éclairés. La petite ville encore
brûlante deviendra pareille à certaines rues de Tunis ou de Marseille...
Je connais le café où Maurice Thuaire doit m’attendre devant son
apéritif, avec une cigarette, un journal et ses habitudes de sédentaire
bousculé.
--Je savais que vous viendriez, me dit tout de suite cet homme
extraordinaire. Ce soir ou un autre soir. Et voici ce que j’ai combiné.
Il nous faut aller visiter Djerba, l’île de Djerba, la Lotophagitis que
célébra le vieil Homère.
--Vous êtes sûr qu’Homère plaçait à Djerba ses lotophages?...
--Non... Je ne suis nullement sûr... Elle n’est pas loin de la terre
ferme et Méninx était reliée à la côte par une voie en partie démolie.
C’est à Méninx que Flaubert situe le rêve de Matho, vous savez: «Je
t’emporterai dans l’île merveilleuse, où les fleurs, etc...» C’est sur
la côte également, près de Méninx que l’on vous montrera, sérieusement,
la grotte de Calypso... La difficulté, poursuit Maurice Thuaire, c’est
le voyage... Je me suis renseigné... Les rives de Djerba sont
sablonneuses, les bateaux à voiles qui partent de Sfax par vent
favorable ne peuvent atterrir et sont forcés de rester, parfois
quarante-huit heures, au large, avec leurs marchandises, en attendant
que la mer se soit calmée.
--Auprès de qui avez-vous trouvé ces renseignements?
--C’est un juif de Gabès qui achète à Djerba les jarres d’huiles,
spécialité de cette ville, depuis l’antiquité, mon cher ami, la plus
reculée...
«L’île de Djerba est très curieuse. C’est un immense jardin cultivé. Il
y a des palmiers, pas très grands, mais beaucoup d’oliviers et des
vignes à perte de vue...
--Et la grotte que vous voulez voir?...
Nous sommes sortis pour respirer un peu l’air humide et chaud. A notre
gauche commence la forêt africaine; mais sur notre droite, c’est la mer,
les cabines de bain, comme sur la Goulette, près de Tunis et la plaine à
perte de vue. De longues raies rouges dans le ciel témoignent de la fin
du crépuscule. On distingue une coupole blanche et le plumeau d’un
palmier, avec son air bête de balai renversé. Il n’y a pas très
longtemps, dans les mêmes parages, je me promenais...
--Quant aux fameuses grottes (car il y en a plusieurs) reprend Thuaire
en souriant, je crois bien que ce juif ne savait rien ou s’est un peu
payé ma tête. Il m’a promis cependant de me conduire à la demeure de la
déesse. Il s’arrêtera sans doute devant n’importe quel trou de mer... La
croyance seule suffit...
Des femmes indigènes, vêtues de guenilles colorées, les bras nus
retenant la cruche pleine d’eau, s’en vont, les pieds blancs de
poussière... A notre vue, elles voilent à demi leurs visages tatoués où
sont peintes des étoiles et des feuilles, mais découvrent leurs reins
souples et la belle ligne de leurs hanches...
--Parce qu’elles n’ont pas de corset, explique Thuaire positif, elles se
dandinent en marchant...
Oui, elle était ainsi bronzée et pareille à ces filles de fellahs, la
mystérieuse enchanteresse qui habitait la grotte de Djerba dans les
temps très anciens...
Maurice Thuaire cite maintenant, de mémoire, quelques vers de
l’_Odyssée_... Souvenirs classiques! J’essaie d’évoquer la belle nymphe,
son visage pur, son regard étrange... et je revois, tout naturellement,
les lorgnons de mon professeur, sa barbe ennuyée devant le texte grec,
la classe, ses rangées de pupitres et l’attitude recueillie que savaient
garder, néanmoins, ceux pour qui la traduction de l’_Odyssée_ fut
toujours un remède contre l’insomnie.