ICI L’ON DANSE

Non. Pas ce soir.

C’est la réponse que j’ai donnée hier au brigadier amateur de cravaches

et à l’infirmier qui se promène avec un chien. Mais aujourd’hui?

Par le convoi du matin,--il a marché toute la nuit--Maurice Thuaire que

j’ai égaré avec quelques autres à Ben-Gardane (mais ce n’est pas avec

mon consentement), débarque à Zarzis. Il a pensé qu’il me devait une

visite à l’hôpital où je suis relégué.

--Quoi de nouveau?

--Je ne suis plus infirmier, me dit-il. Je suis avocat. Je retourne à

Médenine et de là, peut-être à Gabès, ce paradis du Sud.

--Veinard! Et les autres?

--Il y a du changement.

Sur l’horizon une ligne rouge. Au loin, la mer est mate, noire. Des

moutons rentrent... Mais pourquoi s’attarder sur ces déprimants

crépuscules africains? Le soleil descend au fond de l’oasis, derrière

deux hauts palmiers que sa couleur fait disparaître. De longues traînes

roses, puis la palmeraie devient bleue. La rue est paisible. Trois

officiers se promènent. La lune va se lever sur la mer et la glacer d’un

reflet brillant, c’est bien certain. Nous sortons, Maurice Thuaire et

moi. Le brigadier de spahis, avec son visage imberbe, son air jeune et

blond se présente pour nous conduire, le temps de prendre son manteau et

sa cravache.

Où aller? Le village est noir, si calme. Il n’y a qu’un endroit où l’on

danse... On paye soixante-dix centimes à la porte. Cela donne droit à

une consommation. Un noir, très digne, dans son burnous surveille

l’entrée et l’intérieur. Il reçoit aussi notre monnaie.

C’est une maison avec cour intérieure. Sur un banc de pierre, contre le

mur, une personne aux joues de carmin, à la chevelure tombante, montre

des jambes de gamine.

--C’est Mireille! nous avertit le brigadier qui nous présente.

Mireille nous regarde en dessous et ne se dérange pas. Elle boude, ou

bien elle attend quelqu’un qui ne vient pas.

Mais une grande femme, épaisse et brune, nous reçoit avec de gros rires.

Les présentations continuent:

--Carmen! On l’appelle aussi Angèle. C’est une Espagnole.

Carmen traîne sur les _r_ et, familière, interpelle tout le monde, en

français, en arabe, en italien... Elle ferait un interprète étonnant.

Mais elle a un autre métier.

--Qu’est-ce que ces messieurs prennent pour leur rhume?

Angèle sait déjà, je ne sais pas comment, que Thuaire a été infirmier.

Elle s’informe:

--Avec quel docteur?... Ah! c’est un chic... Je l’ai connu à Alger...

Alors vous parlez d’une visite au dispensaire...

Et c’est le cortège des souvenirs. Angèle-Carmen s’assied entre nous.

Elle a déjà fini le verre de Thuaire qui n’a pu placer un mot. Elle

continue:

--Le nouveau, il est dur. Il vient avec un grand poseur aux cheveux

blancs...

Puis, sans transition, Carmen nous parle de Mireille qui est furieuse,

parce qu’on vient de la consigner, de Mignon qui est de repos, de

Béatrice qui va partir, enfin:

--Qu’est-ce que tu paies?

Et sans attendre, elle court danser avec un pesant territorial qui vient

d’arriver... La salle où nous sommes installés est misérable. Quelques

bancs, des tables de bois. Dans le fond, un comptoir où trône une courte

femme aux yeux furieux que les filles appellent la «mama».

Dans le coin opposé, deux chaises. Un violon pleure sur un air

sautillant, un accordéon nasillarde des valses. Des femmes

tourbillonnent avec des zouaves... En regardant mieux, on distingue

Angèle-Carmen qui patauge un tango et une autre femme mince et vive avec

cheveux noirs que souligne un ruban rouge...

A présent, les danseurs se séparent, regagnent leurs tables. J’ai bien

fait de venir ici. C’est une distraction. Et l’on peut toujours croire

que l’on entre pour «des études de mœurs». Une jeune personne qui me

tourne le dos, secoue une jupe courte d’un vert de prairie...

--C’est Gâtouse, me confie le brigadier... L’infirmier au képi de

fantaisie est chargé de conduire son caniche Puick à la promenade. Car

Puick appartient à Gâtouse.

Le spahi parle haut. Comme Gâtouse entend son nom, elle fait demi-tour

prestement... Ce visage long, ces yeux de velours noir, ce teint de

bronze... où donc ai-je déjà vu cette figure un peu mélancolique et qui

s’efforce au sourire? Il me semble même que Gâtouse me regarde avec

étonnement et cherche à se souvenir. Mais non, je dois me tromper...

Cependant ces tatouages sur le front, cette croix de lorraine sous les

cheveux à la chien, cette branche décorative sur le menton...

--Vous la connaissez? me demande Thuaire.

La voix d’Angèle glapit, bousculant un soldat trop pressé:

--Alors, ça y est! Tu me crois la femme à tout le monde!...

--Gâtouse et Mireille sont deux moukères, Mignon et Béatrice, italiennes

ou maltaises, Carmen est espagnole. On ne tolère pas les Françaises ici,

nous explique le brigadier de spahis qui a vu notre attention fixée sur

Gâtouse.

Cependant, la boudeuse Mireille est restée près de la porte d’entrée. Le

violon recommence sa ritournelle à sanglots qu’accompagne l’accordéon.

Les territoriaux font cavaliers seuls et Angèle l’Espagnole crie de sa

voix déplaisante, dans la cour obscure, à l’adresse de Mireille qui est

dispensée de tout service, mais non pas de la danse:

--Allons! dans la salle, s’il vous plaît.

La «mama» aux cheveux tirés approuve bruyamment. Gâtouse rit sans rien

dire et se laisse emporter par un petit zouave qu’elle dépasse de toute

sa tête ébouriffée. Quand le hasard de la valse la ramène près de ma

table, je surprends son regard, et nos yeux inquisiteurs se cherchent.

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Chasseurs de nomades · 第 19 / 27 题