LA PORTE DU CONTROLE

A peine si j’ai eu le temps de sommeiller un peu, cette nuit. Déjà cinq

heures du matin! Ceux qui partent pour le Sud, Planier et moi, doivent

prendre à six heures, au terminus, le tramway qui s’arrête à Oran, à

l’intérieur de la ville. De là, on grimpe à la caserne Neuve où Mutzig,

dit Affaissé, se propose de passer une de ses chères inspections.

La caserne est loin, haut perchée sur un plateau fortifié qui domine la

vieille colonie espagnole et la mer. On y accède par de petits chemins

où des voies tournantes compliquées d’escaliers, servent de raccourcis.

En route, avec Planier, nous passons non loin de la ruelle où Mercédès

séjourne. Toutefois, ce n’est pas une heure raisonnable pour déranger

une femme qui vient peut-être de se coucher. Pas de halte. Ayons le

courage de ne pas nous arrêter. Comme mes pieds sont lourds! Comme mon

cœur chavire tout d’un coup! C’est si près d’ici!... Non, il ne faut

pas. Comment serais-je reçu d’ailleurs! Et puis que découvrirais-je? De

cette passade, j’emporterai un souvenir poudré et repeint, celui qu’il

me plaît de mettre sur un nom à trois syllabes...

Le limousin Planier intervient à propos:

--C’est Wassermann, tu sais, qui a inscrit ton nom sur la liste de

départ. Sans lui, on t’oubliait et moi aussi.

--Pas pour longtemps, dis-je, m’accrochant au dérivatif de cette

conversation.

--Est-ce qu’on sait? Et puis, un mois à vivre, ça fait toujours un

mois...

--Il a tant d’influence que ça, ce Wassermann!

Je parle les lèvres closes sans presque ouvrir la bouche, car nous

sommes plus près que jamais de la maison de Mercédès et je sens bien que

c’est la dernière fois, la suprême occasion. Après, ce sera fini...

--Il fait ce qu’il veut, assure Planier, comme tous les scribes. Bah! on

le retrouvera. Son tour viendra. Mais tu n’avais pas de lettre à mettre

à la poste?

--Précisément, nous sommes près de la maison où ma lettre doit être

remise.

--C’est loin?

--A trois pas de la mosquée du Pacha...

--Oui, c’est un peu loin. On serait en retard.

Excellent Planier! Il ne dit pas «nous serions...» ni «tu serais en

retard»; mais il a trouvé une réponse qui me laisse libre d’aller seul

faire ce détour. Minute grave pour moi. Mais non, je ne céderai pas.

--Je mettrai le tout au courrier. Marchons...

C’est ce que j’ai déclaré à haute voix, d’un air résolu; mais tout bas,

j’ajoute, en regardant le minaret qui surgit parmi les arbres étranges

de la promenade: «Adieu, Mercédès...»

Chasseurs de nomades · 第 8 / 27 题