MERCÉDÈS

Fragile amour que le nôtre, pareil à tant d’autres. Aussi, dans cette

dernière lettre, il ne m’est point permis d’être sincère. Je ne puis

pas, en effet, quand j’évoque notre entrevue d’avant-hier, rappeler

combien elle fut douloureuse... D’abord Mercédès en a peut-être oublié

les détails et ma lettre risque de fixer pour son souvenir une version,

tout opposée, qui durera bien ce que dure un souvenir...

Et puis, on ne leurre pas les femmes. C’est elles qui consentent à se

tromper. Mercédès qui n’est ni de mon pays, ni de mon sang a bien senti

ce que notre rencontre avait d’incohérent. Elle a bien deviné que je ne

l’aimais qu’à travers un mirage. Par quel sortilège? Elle n’a pu

toutefois se garder de me le laisser entendre:

--Tu es bien gentil, disait-elle de sa voix toujours rocailleuse, même

dans les minutes où nos corps, à défaut de nos âmes, étaient nus.

«Tu es prévenant, tu es attentif, tu ne fais pas de scènes, tu n’es pas

jaloux.

--Que vas-tu me reprocher?

--Rien. Pas grand’chose: tu n’aimes pas.

--Comment? Tu oses dire?

--Tu n’es pas attaché à Mercédès. Tu n’aimes pas Mercédès.

--Pourquoi veux-tu que je fasse preuve de jalousie puisque je ne dois

pas?...

--Ce n’est pas une raison, répondait-elle.

--Explique-toi un peu mieux.

--Il y a un langage pour lequel tu es sourd.

--Tout de même...

--Tu as laissé ton cœur en France.

Je riais. Un peu trop vivement, un peu trop fort. Mercédès, étendue sur

son divan, très européen,--pas du tout mauresque ni oriental, car, ici,

c’est trop commun,--protestait et cette femme indolente de se fâcher:

--Ne ris pas, «Frankaouï», je sais ce que je dis. Ne ris plus.

Comme je cessais de rire, Mercédès, avec un geste excessif, pareil à un

boxeur qui s’entraîne, frappait ses coussins:

--Nous avons tous notre peine. Et la tienne n’est pas la mienne. Tu le

sais. Alors, ne ris pas. Cependant, si tu voulais! si tu voulais!...

--Si je voulais? Quoi?

--Tu sais bien! Nous serions heureux et je serais à toi entièrement.

Je n’avais pas envie de sourire. Je songeais tout d’un coup. Devant ce

visage serré d’angoisse et tendu par les doigts de la douleur, je

revoyais certain soir pas trop reculé encore et repéré de moi seul, un

homme tristement satisfait d’être enfin contraint de partir, de mettre

entre une femme trop chérie et lui-même une longue distance: quatre

journées de mer, deux nuits de wagon et tous les aléas d’une

correspondance jamais équilibrée qui exigerait une semaine pour apporter

la réponse d’une lettre envoyée huit jours plus tôt.

Dans l’anxiété d’une terre nouvelle, cet homme que je connais, a essayé

depuis d’échapper à un souvenir. Changement de climat. Vieille recette

que l’on dit infaillible. Il pourra comparer ensuite, plus tard,

beaucoup plus tard, s’il le peut ou s’il le croit nécessaire, quand il

aura renouvelé ses yeux et maintenu un courant d’air dans son cœur,

l’image qu’il a emportée avec celle qu’il a laissée.

Infidélité intraduisible des hommes qui n’a d’égale que celle des

femmes. Celui-là s’est donc jeté avec violence dans une affection qui

passait à sa portée, car c’est encore une seconde ancienne recette qui

fit ses preuves, paraît-il.

Mercédès avait senti que cet homme était malheureux, mais celle que je

ne puis nommer, si elle avait eu connaissance d’un si prompt revirement,

qu’aurait-elle pensé? Sans doute, elle se serait dit: «Eh bien, il ne

tenait pas trop à moi. Pas autant qu’il l’assurait en tout cas. Les

hommes sont inconstants et perfides...» Aurait-elle eu raison?

Je n’ai pourtant pas agi par dépit. Sans chercher des excuses, c’est

plutôt par désœuvrement, par ennui et par volonté d’oublier. Mais je ne

puis pas, cette nuit, effleurer, même de loin, dans ma lettre d’adieu,

ce pauvre malentendu. D’abord ma lettre est finie. Quant à Mercédès, je

n’ai rien à lui apprendre. Et si, par hasard, elle tenait à conserver

quelques mensonges choisis!...

Ainsi dans l’isolement nocturne d’un bureau de sous-officier, je

rassemblais des fragments d’existence. Quelques bruits dehors près de ce

jardin de presbytère ou de maison centrale. Je les connais. Je m’y suis

promené avec mes soucis, souvent, à toute heure du jour. La nuit

également ayant eu soin, dans l’après-midi, de ratisser les allées, en

laissant près des corbeilles de fleurs, une bordure franche de terre

silencieuse où je pourrais passer, pour atteindre la porte, sans

déranger les gardiens, les sentinelles ou les sous-officiers, tous gens

qui ont le sommeil léger.

A cette minute, est-ce bien Mercédès que je regrette? Je ne sais rien

d’elle. Je ne lui ai rien demandé. Quelle rare discrétion! Il faut que

ce soit Mercédès et non une Autre... Mais sans doute ce départ d’Oran

pour le Sud-Tunisien, est-ce un avantage?

Chasseurs de nomades · 第 6 / 27 题