La Tourterelle et la Fauvette.
Une fauvette, jeune et belle,
S'amusait à chanter tant que durait le jour;
Sa voisine la tourterelle
Ne voulait, ne savait rien faire que l'amour.
Je plains bien votre erreur, dit-elle à la fauvette;
Vous perdez vos plus beaux momens:
Il n'est qu'un seul plaisir, c'est d'avoir des amans.
Dites-moi, s'il vous plaît, quelle est la chansonnette
Qui peut valoir un doux baiser?
Je me garderais bien d'oser
Les comparer, répondit la chanteuse:
Mais je ne suis point malheureuse,
J'ai mis mon bonheur dans mes chants.
A ce discours, la tourterelle,
En se moquant, s'éloigna d'elle.
Sans se revoir elles furent dix ans.
Après ce long espace, un beau jour de printemps,
Dans la même forêt elles se rencontrèrent.
L'âge avait bien un peu dérangé leurs attraits;
Long-temps elles se regardèrent
Avant que de pouvoir se remettre leurs traits.
Enfin la fauvette polie
S'avance la première: Eh! bonjour, mon amie,
Comment vous portez-vous? Comment vont les amans?
--Ah! ne m'en parlez pas, ma chère,
J'ai tout perdu, plaisirs, amis, beaux ans;
Tout a passé comme une ombre légère.
J'ai cru que le bonheur était d'aimer, de plaire...
O souvenir cruel! ô regrets superflus!
J'aime encore, on ne m'aime plus.
J'ai moins perdu que vous, répondit la chanteuse:
Cependant je suis vieille, et je n'ai plus de voix;
Mais j'aime la musique, et suis encor heureuse
Lorsque le rossignol fait retentir ces bois.
La beauté, ce présent céleste,
Ne peut, sans les talens, échapper à l'ennui:
La beauté passe, un talent reste,
On en jouit même en autrui.