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Au lecteur: Voir la note de transcription à la fin de ce livre.
MEMBRES DU COMITÉ
DE LA SOCIÉTÉ DE
PROPAGATION DES LIVRES D’ART
7, RUE CORNEILLE, PARIS.
M. E. GUILLAUME, Membre de l’Institut, ancien Directeur des
Beaux-Arts, _Président d’honneur_.
MM. DARCEL (Alfred) O I, _Président_.
ROSSIGNEUX, _Vice-Président_.
FAYET, _Vice-Président_.
SANDOZ (Gustave), _Trésorier_.
VASNIER, _Secrétaire du Comité_.
MAUBAN (Georges), _Secrétaire adjoint_.
BLAIS (Th.).
CHAMPIER (Victor).
CORROYER.
ÉTIENNE (Lucien).
FALIZE.
FOURDINOIS.
GIERCKENS.
GUIFFREY (J.-J.).
HAVARD (Henri).
HUSSENOT.
MACIET.
SALIN (Patrice) I.
VILLEMINOT.
* * * * *
HÉDOUIN (Edmond), _Membre consultant_.
GUÉRILLON (Ev.) A _Secrétaire de la Société_.
QUELQUES DAMES DU XVIe SIÈCLE
ET LEURS PEINTRES
SCEAUX.—IMPRIMERIE CHARAIRE ET FILS
[Illustration: ÉLISABETH DUVAL, peintre de crayons, fille de MARC DUVAL
Crayon de la Bibliothèque Nationale attribué à François CLOUET
IMP. PHOT. ARON FRÈRES, PARIS.]
HENRI BOUCHOT.
QUELQUES DAMES
DU XVIe SIÈCLE
ET LEURS PEINTRES
OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 16 PLANCHES GRAVÉES EN FAC-SIMILÉ
[Illustration]
PARIS
SOCIÉTÉ DE PROPAGATION DES LIVRES D’ART
7, RUE CORNEILLE, 7
1888
QUELQUES DAMES DU XVIe SIÈCLE
ET LEURS PEINTRES.
I.
Comment les dames de Brantôme nous ont laissé leurs portraitures et
quelques détails sur leurs peintres, leurs modes, leurs goûts et leurs
plaisirs.
Imaginez une cour créée de toutes pièces, une société polie de
jeunes seigneurs et de belles filles succédant à la maison pleine de
sévérité et de pruderie de la reine Anne de Bretagne, quelque chose
comme une envolée joyeuse d’amourettes et d’adolescences laissées la
bride sur le col, encouragées même par le nouveau maître, c’est, à
ne rien exagérer, l’abbaye de Thélème, la cour du roi François Ier
de Valois-Angoulême. Et parmi ces têtes folles, les nouveaux venus
des lettres et des arts, poètes diseurs de riens charmants, peintres
accourus d’Italie, dessinateurs descendus des Flandres, qui ne
chômeront point dans le brouhaha des fêtes; ceux-là occupés à chanter
les déesses du jour sur le rythme doux des odes latines ou françaises,
ceux-ci chargés de les peindre dans leurs allégories décoratives,
d’autres désignés pour en conserver les traits dans des esquisses
rapides.
Et bientôt l’envie naîtra chez «un chacun» de garder par devers soi
les visages charmants dont tout le monde parle; les provinciaux
exilés, les heureux même vivant à la pleine lumière de la cour,
tiendront à honneur de former des cahiers où le peintre favori jettera
ses croquis. Pastels légers, périssables, œuvres à peine caressées,
surprises à la hâte dans une cérémonie, parfois copiées sur d’autres
plus anciennes, embellissant ou déformant le modèle, tous ces
_crayons_, comme on disait, se répandirent à travers le monde. Ce
fut un engouement irrésistible. Les plus délicats joignaient à ces
figures un peu mornes, un peu trop posées, quelques devises à la mode
du jour redisant les vices ou les vertus du personnage. Une légende
depuis colportée[1] attribue au roi François lui-même la première
idée de ces facéties. Hélène de Hangest-Genlis, femme du grand maître
de Boisy, son précepteur, s’était mise à dessiner, elle aussi, la
bonne dame, comme un simple homme de mestier. Elle avait ainsi réuni
dans un album les gens célèbres du temps, depuis la grand’sénéchale,
la belle Diane de Poitiers, alors dans tout l’éclat de ses vingt
ans, jusqu’à Marguerite de Valois, sœur du roi, et plusieurs autres
beautés célèbres. Agnès Sorel même, prise sur quelque travail ancien,
apparaissait parmi les autres comme un motif de comparaison, avec sa
calotte emboîtant la tête et son gros nez de fille plantureuse. Ému
à la vue de la maîtresse royale, après s’être longuement extasié sur
cette figure d’autrefois, François Ier—qui jouait au poète comme Mme
de Boisy au peintre,—aurait écrit au bas le quatrain célèbre:
Gentille Agnès plus de los tu mérite
La cause estant de France recouvrer...
Cet album inimitable, ce cahier merveilleux existe encore; on y
retrouve la belle Agnès, le quatrain, la grand’sénéchale, tout
le monde; il est à la bibliothèque Méjanes d’Aix en Provence. Et
parlant de lui, je me prends à regretter mon scepticisme; je déplore
de ne point accepter pour authentique la charmante histoire que je
viens de conter, tout en notant pour ce qu’il vaut le très curieux
recueil, le plus ancien, le mieux conservé qui soit. Mais s’il nous
était montré d’une façon péremptoire que le roi l’a vu chez Mme de
Boisy, qu’il en tourna les feuillets et y écrivit ses réflexions sur
les dames ou les seigneurs de son temps, il marquerait pour nous
l’origine incontestable des crayons. Nous n’irions pas jusqu’à en
donner l’honneur à la dame dont nous parlions; ces jeux n’étaient ni
de son temps, ni de son sexe, mais pourquoi ne les reporterions-nous
pas à ce Pierre Foulon, natif d’Anvers, dont les comptes nous ont
gardé la mention, et qui travaillait en 1538, chez le fils de Mme
de Boisy[2]? L’hypothèse n’a rien que de vraisemblable en soi, elle
serait corroborée par ce fait que Foulon fit tige d’artistes, entra
dans la famille des Clouet et laissa un fils aussi crayonneur et non
moins médiocre que lui-même, dont nous aurons occasion de dire un mot
tout à l’instant.
Pourquoi faut-il ne procéder que par _peut-être_ en ces matières?
Il semble qu’un immense dédain ait enseveli à jamais le nom de ces
hommes; eux-mêmes ne se considéraient guère plus que ne faisaient
les maçons ou les menuisiers. Le pastel était une des branches de
leur industrie; ils exécutaient la peinture sur panneaux,—sujets ou
portraits,—le moulage sur nature après décès, le modelage; rien ne les
rebutait; on les voyait enluminer des livres imprimés, peinturlurer
des statues, mettre en couleur des piliers de cathédrale. De l’exquise
finesse au vulgaire brossage, de la table du miniateur à l’échafaudage
du plâtrier, ils allaient partout sans murmure. Jean Fouquet,
l’artiste merveilleux et sublime, la gloire de l’école française du
XVe siècle, coloriait les armoiries nécessaires aux fêtes de la ville
de Tours, et dans l’intervalle composait un étourdissant chef-d’œuvre
pour les _Heures_ d’Étienne Chevalier, ou l’histoire des Juifs de
Josèphe. Cent ans plus tard, rien n’était changé, et au temps où nous
voici, les peintres sont demeurés les gens de métier modestes et
tranquilles qu’étaient les vieux. Quand ils s’essayent à décrire dans
leurs pastels les beautés à la mode, ils font une besogne commandée,
une œuvre officielle, et ils quittent la palette pour les crayons,
comme ils abandonneront ceux-ci pour autre chose encore.
Ces hommes humbles et soumis viennent des Flandres; les Italiens,
engoués de leurs formules hiératiques, amenés à grands frais pour
composer des histoires singulières sur les murailles des châteaux,
se fussent difficilement condamnés à la portraiture. Les artistes
du Nord au contraire, moins idéalistes, recherchent volontiers la
nature. Descendants de Van Eyck ou de Memling, ils impriment à la
figure humaine la hautaine sévérité, et le regard abstrait des
poses prolongées. Méticuleux à l’excès, ils fouillent le détail,
précisent les joyaux, festonnent les dentelles avec un soin ingénieux
et une délicatesse infinie. C’est le moyen le plus sûr de plaire
aux dames, ils le savent, et les moins habiles jouent de ce procédé
à défaut d’autre chose. Peu à peu leur manière spéciale s’affinera
au contact des élégances françaises; ils seront moins durs, moins
précis; les carnations flamandes d’abord imposées par eux à leurs
modèles laisseront la place aux fraîcheurs moins excessives de nos
contrées. Au bout de vingt ans de séjour ils auront oublié les leçons
de leurs maîtres du Nord et seront devenus eux-mêmes; Jean Clouet à
Paris et à Tours, Corneille de la Haye à Lyon, pour ne nommer qu’eux,
créeront un genre, je n’ose dire une école, où leur génie trouvera
des inspirations splendides. Mais ils ne savent que le portrait,
l’imagination leur fait défaut pour les inventions compliquées.
Autant ils analyseront une physionomie dans ses plus infimes recoins,
mieux ils sauront dire le regard, le sourire, moins ils chercheront
à paraphraser sur les conventions hiératiques des Italiens. Qui
bénéficia de ces moyens particuliers? Ce furent les belles et
nobles femmes des cours royales, les plus honnêtes suivant le mot,
c’est-à-dire celles-là dont la chronique avait le plus à dire, les
reines ou les maîtresses, femmes ou damoiselles. Elles sont venues
jusqu’à nous parfois bien désillusionnantes, conservées par ces gens
qui ne comptaient pas pour elles, et qui leur ont donné la seconde vie
humaine, celle de la postérité.
«Il suffist que ce soit un créon pour avoir plus tost fait», disait
Catherine de Médicis. C’est cette presse qui amena l’emploi des
pastels, et fit peu à peu tomber la peinture. Les femmes de cour
trouvaient-elles jamais l’heure de poser devant un peintre? A peine
levées elles saluent la reine, s’occupent de leur office, assistent à
l’habillement; elles dînent, vont à la promenade, soupent, changent
dix fois de toilette, courent sans cesse, babillent sans relâche.
Le temps de demeurer immobile ne se rencontre jamais. Si l’artiste
est chargé par un amoureux de dessiner sa dame au passage, il est
posté dans un couloir, arrêté sur un escalier, caché derrière une
tapisserie; il surprend plus qu’il ne prend. Quand il est connu on lui
accorde quelques instants, il doit saisir l’occasion sans y faillir
en rien; la moindre faute vue et revue par cent yeux indiscrets et
gouailleurs, commentée et augmentée par des bouches malignes, serait
le signal de sa perte. Pour peu que la qualité de ces esquisses
dénote «la peinture d’après le vif», c’est-à-dire sur nature, elles
nous donnent toute confiance. Si la ressemblance leur eût manqué, les
remarques écrites eussent tombé dru comme grêle: _Mieux contournée
que paincte; Plus belle à voir s’elle estoit céans; Belle face et
meschant créon_, et autres pointes, signal définitif de la déchéance
du malheureux crayonneur.
Mais l’engouement ne s’en tint point à ces œuvres modestes et faciles,
la mode élargit le cercle. Les cahiers de crayons, d’abord destinés à
la curiosité, servirent à composer des travaux durables; ils devinrent
plus simplement des recueils où les émailleurs, les miniaturistes
ou les graveurs pouvaient trouver sans peine les éléments d’une
commande officielle. Quand la reine Catherine de Médicis ordonne à
son orfèvre de lui préparer une série de médaillons pour la duchesse
de Savoie, sa belle-sœur, elle ne prend aucun soin de fournir à
l’artiste les portraits demandés[3]. Celui-ci consultera ses albums
anciens, il y découvrira que bien que mal les ressemblances du roi
François, de Henri II, de la reine Claude. Et ce sont ces besognes de
pratique, ces misérables copies de copies, ces assemblages bizarres
de gens, de temps et de costumes divers, que nous retrouvons en grand
nombre aujourd’hui à la Bibliothèque nationale, au Louvre, chez les
particuliers. L’art n’a que faire de ces figures, mais l’histoire ou
la chronique trouvent parfois leur compte au milieu de ce fatras.
Par contre les peintres arrivés, les maîtres du genre, François
Clouet pour ne parler que de lui, composèrent eux aussi des albums de
crayons, des études sur nature destinées à des esquisses peintes, à
des panneaux définitifs; mais ils ne les répandaient pas. C’étaient
leurs archives, et à ce titre ils les gardaient chez eux pour
pouvoir les reprendre en temps opportun. Peut-être la Bibliothèque
conserve-t-elle aujourd’hui un de ces albums inimitables, celui
auquel nous empruntons la plus grande partie de nos dessins, et que
nous cherchions à identifier autrefois par des rapprochements et
des comparaisons[4]. Une chose paraît acquise, c’est que ce livre
passa aux mains de Benjamin Foulon, neveu de François Clouet, qui
l’annota et mit sur les pages restées blanches des esquisses de sa
façon singulièrement différentes des autres. Entre les belles dames
choisies parmi les duchesses et les reines, François Clouet nous a
gardé la physionomie enjouée d’une rivale modeste, cette Élisabeth
Duval que des mentions partout éparpillées nous signalent comme un
crayonneur célèbre. Et pourtant il faut renoncer à mettre son nom sur
une œuvre quelconque, pas plus qu’on ne saurait montrer une esquisse
indiscutable de ses contemporains, des Quesnel, de Caron, de Clouet
lui-même. Un seul d’entre eux a signé, signé une fois, c’est Benjamin
Foulon; mais son médiocre talent, la touche pénible à la fois et
enfantine de son procédé lui assignent une bien petite place dans
l’École française.
Cette éclosion formidable de portraitures amena la satiété vers la fin
du siècle. Ceux-là même qui avaient le plus recherché les effigies
de leurs contemporains les délaissèrent. Les œuvres se banalisaient.
Pierre de Lestoile, si curieux de ce monde «fraisé et gauderonné» de
la cour des Valois, abandonne à Gabriel de Cerniolo, peintre italien,
tout un lot de portraits pour quarante livres. Et il n’en a aucun
regret: «Encore que je sçache, dit-il, que ces vieilles portraictures
m’ont cousté bien davantage, si voudrois-je m’estre deffaict de tout
le reste que j’en ay à pareil pris, tant pour l’affaire que j’ai
d’argent, que pour l’inutillité de telle marchandise qui va tous les
jours au rabais.»
Si l’on s’ingénie à mettre un peu d’ordre dans ces éléments
disparates, les plus naïfs savent encore nous intéresser. Un
véritable artiste les dédaignerait, l’historien les interroge avec
joie. Souvent même les plus innocents crayons sont ceux qui nous
racontent le mieux le vieux temps, qui nous conservent le ragoût
des choses. Voyez les dames de François Ier dans les collections
de la Bibliothèque nationale! Elles paraissent forgées sur le même
moule. Coiffées de bandeaux, et du chaperon à templette enserrant
la tête comme un diadème plat, uniformément placées, pareillement
souriantes, décolletées de même, elle se ressemblent toutes; n’était
la lettre mise au bas, on les prendrait les unes pour les autres. Mais
à les fréquenter, chacune conserve son caractère propre et sa vie;
le pastel effacé par le frottement des siècles laisse apparaître
les personnalités; telle sourit, telle autre boude. Celle-là porte
droite sa tête hautaine, celle-ci se montre bonne fille et joyeuse
amie. Sans doute nous nous étonnons de certaines réputations de
beauté, même la belle Diane de Poitiers n’est pas sans nous donner
quelques regrets; mais à descendre au fond des choses nous voyons que
le vieil artiste ne nous trompe pas; il parle en franchise avec la
simplicité d’un âme candide, et nous arrivons à comprendre combien
le beau est chose variable. Sous Charles VII le gros nez d’Agnès
Sorel était la distinction suprême; sous Louis XII le front bombé de
la reine Anne marquait la supériorité; sous François Ier, la chair
opulente triomphe. Et d’année en année le portrait note ainsi les
fluctuations de la mode et les préférences officielles. Quelque jour
Éléonore d’Autriche apportera d’Espagne les résilles castillanes que
les Françaises adopteront; plus tard, Catherine de Médicis imposera
son béguin de veuve, Marguerite de Valois—la reine Margot—inventera
mille coquetteries aussitôt suivies et répandues. Aux échancrures
égrillardes des corsages succéderont les emprisonnements pudiques.
Des collerettes enfermeront le col, soulèveront le menton. Au temps
de Margot les larges et opulentes poitrines ne sont plus de grâce,
on les claquemure dans des armatures de fer ou de bois, on les
écrase. C’est la torture, le carcan, mais le corps est délicieusement
«espagnolisé», arrondi en cornet pointu. Parfois en ouvrant un cadavre
Vésale rencontrait les côtes chevauchant les unes sur les autres, en
suite de ce supplice monstrueux, mais qu’importe! Pas une coquette
n’eût consenti à mettre de côté son _buste_ de fer; il fallait
qu’un corps de guêpe émergeât tout à coup des jupes très amples,
que les vertugades ou paniers parussent de larges tonneaux. Quant à
l’ajustement des cheveux, il se montre plus extraordinaire encore.
Perruques moutonnées, poupinées, teintes en blond d’or, relevées
en arcelets, frisottées, chargées de pierreries, d’escofions et de
chaperons, tout se porte et se supporte. Le visage est peint au blanc,
passé au rose, enfermé la nuit dans des masques de velours noir; aux
oreilles, les perles ou les pendeloques macabres; au col, les chaînes
d’or, les carcans de joaillerie et d’orfèvrerie; et quand les fraises
raisonnables auront fait place aux incroyables fantaisies du règne de
Henri III—quand on devra faire des cuillers spéciales pour manger le
potage par-dessus ces «gauderons» forcenés—plus rien ne demeurera de
la belle ordonnance des modes françaises du précédent règne. Ce sera
là pourtant l’époque choisie par Brantôme comme le critérium du goût:
«Vénus n’avait été si belle autrefois, disait-il, que pour s’être
délicatement accoutrée.» Aussi mieux valait la reine Margot dans son
brocart d’or, que non pas mille autres dames ou princesses en la
nudité des déesses. Bien plus, elle surpassait les belles Romaines,
les Grecques, la mère de Cupidon elle-même, et cela pour savoir
s’affubler d’un chapeau de soie à aigrette, d’un corsage rond, d’une
large collerette, d’une perruque rousse et de vertugades immenses!
Les artistes nous les ont gardées ainsi et montrées telles quelles
dans leurs atours sans y rien changer. Au temps du roi François, c’est
Jean Clouet le père, dit Janet, c’est Pierre Foulon, c’est le vieux
Robinet qui nous décrivent leurs épaules arrondies, leurs bonnes
figures françaises un peu communes, leurs bouches épaisses et leurs
nez retroussés. Puis ce seront Pierre Pilaty, Jean Scipion, peintre de
la reine Catherine, Nicolas Denizot, crayonneur et miniaturiste chanté
par Ronsard, François Clouet, le plus grand artiste et le plus complet
du siècle, Corneille de La Haye, qui avait pris la cour entière à
son passage à Lyon[5], les Duval, les Dumonstier Côme et Étienne,
les Quesnel père et fils, Jean de Court, successeur de Clouet,
Benjamin Foulon et autres qui nous montreront les filles de Catherine
de Médicis, les maîtresses royales, les héroïnes de la chronique
scandaleuse, les femmes de la Ligue, et jusqu’aux tard venues du
siècle, Mme d’Estrées et sa fille, la belle Gabrielle, duchesse de
Beaufort. Celles-ci se sont affinées; deux générations ont passé qui
ont laissé leur empreinte polie, Brantôme les explique à sa fantaisie:
«Quant à nos Françaises, écrit-il, on les a vues le temps passé fort
grossières... mais depuis cinquante ans en ça elles ont emprunté
et appris des autres nations tant de gentillesses et mignardises,
d’attraits et de vertus, d’habits de belles grâce et lascivetez, ou
d’elles-mêmes se sont si bien estudiées à se façonner, que maintenant
il faut dire qu’elles surpassent toutes les autres en toute façon,
et ainsi que j’ay ouy dire mesme aux estrangiers, elles valent
beaucoup plus que les autres.»
Mais au milieu d’elles toutes quelles sont les plus honnestes,
c’est-à-dire, hélas!—entendez bien le mot, lecteur,—les plus hardies,
les plus habiles, les plus audacieuses sur le fait, les moins
scrupuleuses, les moins timides? Ce sont les dames de la cour de
France, petites ou grandes, grosses ou maigres. Pourvu que le scandale
ne soit point trop fort et ne dégénère pas en esclandre, les yeux
les plus clairvoyants se ferment, les Catons eux-mêmes baissent le
chef sans murmure. «L’on voit dans un bal un amant déclaré se tenir à
genoux devant sa dame et avoir soin de lui agréer par sa bonne mine
et par ses discours étudiés. Les autres qui, pour certains respects
ne peuvent parler à celles qu’ils aiment et dont ils sont aimez se
contentent du muet langage des œillades[6].» Malheureusement on
s’arrête rarement en si beau chemin, et les mécomptes ne sont pas
rares; les portraitures sont parfois de gênants témoins pour les
investigations malignes des courtisans en bonne gaîté. Brantôme a
sauvé,—du moins il le prétend,—la reine d’Espagne d’une honte, car
«elle avait une poussière en sa flûte» comme on dit, et les infantes
ressemblaient à tout autre qu’au roi Philippe II. Et pourtant lui, le
brave Gascon, de s’écrier que jamais plus enfant ne fut la miniature
de son père, et de s’extasier à bon escient, sachant quel office il
rendait à la petite reine effrayée[7]; car tous ces princes étrangers,
venus se pourvoir d’épouses agréables en France, n’étaient pas sans
crainte pour leur couronne; Ferdinand de Médicis, marié à Christine de
Lorraine, appela à son aide les plus habiles médecins de son duché,
devant que de risquer la partie définitive; ceux-ci ne trouvèrent
que tout bon et tout honnête, mais combien ils eussent été sots de
soutenir le contraire.
Et d’ailleurs les femmes de la cour, les princesses, les duchesses,
les baronnes sont-elles seules à mener le branle? Brantôme rit à
merveille de ces Méridionaux obtus qui, de son temps, eussent refusé
de prendre une fille du Nord. Au delà du Port-de-Pile, en Poitou,
plus rien n’était sûr pour eux à cause de la Touraine, du Blaisois
et de l’Ile-de-France. Pauvre gens idiots! comme si la marchandise
en question eût été plus rare aux rives de la Garonne! comme si dame
Vénus n’habitait pas «jusque dans les cabanes des pastres et giron des
bergères voire des plus simplettes!» Il en sait quelque chose, et s’il
ne nomme pas les coupables ou les victimes de par là, ce n’est pas
l’envie qui lui en manque.
Claude Hatton, le curé de campagne qui nous a laissé de curieux
mémoires sur les mœurs de son temps[8], s’en prend à la cour du
débordement croissant du luxe et de la bonne chère: «Il n’estoit
question en France que de danser, jouer, gaudir et prendre bon temps,
tant à la court du roy, des princes, que ès villes et villages.» Les
ducs imitent les rois, les simples seigneurs jouent les princes,
les bourgeois singent les gens d’épée. Tel hobereau, qui peut à
grand’peine maintenir son train et relever les murs croulants de son
castillon, se fait peindre en grand costume de soie, en pourpoint
à crevés comme un gentilhomme de la Chambre. Ce sont ces inconnus
majestueux, ces anonymes condamnés à l’oubli, qui font aujourd’hui
le désespoir des archéologues. A les voir ainsi, plus braves que
des Montmorency, on s’ingénie à leur chercher un état civil; leurs
armoiries, le nom inscrit dans les marges de leurs portraitures font
douter de l’attribution; les moins entreprenants d’entre les érudits
modernes les décorent parfois de titres sonores et les baptisent
magnifiquement. Le musée de Versailles abrite une légion de ces
parvenus posthumes, qui doivent à leur bonne mine et à leur habit
de passer pour des la Trémoille ou des d’Harcourt, tandis que leur
modeste origine a seule pu les sauver du désastre. Les dames, plus
que les hommes encore, ont bénéficié de leurs ajustements. Quelle
tentation de reconnaître Diane de Poitiers dans une belle femme à
nez droit! Quelle envie de retrouver Gabrielle d’Estrées dans une
damoiselle à cheveux frisés et à collerette en éventail! Les meilleurs
esprits ne résistent pas à aider l’histoire en pareil cas, et nous
vivons un peu sur ces fantaisies.
En ce qui concerne les artistes on est allé plus loin encore. Toutes
les peintures du XVIe siècle représentant des personnages des règnes
de François Ier, de Henri II, de Charles IX, de Henri III, et même
de Henri IV sont attribuées à Clouet dans les inventaires. A lui seul
ce prodigieux travailleur, cet infatigable portraicturier eût mis
la France entière sur toile ou sur panneau, en quatre-vingts ans de
labeur soutenu. Les dates ne font rien à la chose, et on ne cherche
pas à comprendre comment un artiste, autrefois occupé à peindre les
héros de Pavie, Tournon, Bonnivet ou la Trémoille, dans le premier
quart du siècle, eût conservé assez de souplesse pour nous montrer
le Béarnais dans son âge mûr. C’est un peu ce qui arriverait si l’on
donnait à Isabey ou à Prudhon les portraits exécutés par Bonnat ou par
Cabanel.
La vérité c’est qu’il y eut deux Clouet, le père et le fils, comme il
y eut deux Foulon, trois Quesnel et quatre Dumonstier. Voilà déjà bon
nombre d’aides qu’on ne connaît pas assez et qui eurent aussi leur
réputation et leur gloire. En y ajoutant Corneille de la Haye, les
Duval, Jean de Court, Caron, et ceux que nous nommions avec eux tout
à l’heure, on peut s’expliquer sans peine les innombrables œuvres si
différentes d’aspect, de main, d’époque et de mérite que renferment
nos musées. Jean Clouet, le père, travailla surtout à la cour de
François Ier et mourut avant ce roi[9]. Son fils, François, hérita
de sa charge et du sobriquet familier de Janet que lui donnaient les
grands. Quand il mourut, en 1572[10] Henri III n’était pas encore
arrivé au trône; c’est donc une erreur que de lui faire honneur des
panneaux représentant les mignons du roi, la reine Louise de Lorraine,
les ligueurs ou les contemporains de Henri IV. Sous Henri III, c’est
Jean de Court qui tient la place; après lui, ce sera Antoine Caron,
les Dumonstier, les Quesnel et Benjamin Foulon. Et si grand qu’ait
été François Clouet, si connu qu’il soit, je n’oserais lui attribuer
une seule portraiture sans réserve; il y a des présomptions, des
probabilités sérieuses en sa faveur, mais pas de preuve indiscutable.
J’avais lu qu’un album de crayons, annoté par Brantôme, avait passé
sous les yeux du collectionneur Mariette, vers le milieu du dernier
siècle. Brantôme écrivant ses impressions sur des portraitures! Je
m’étais imaginé que si cette pièce rarissime réapparaissait jamais,
elle nous apporterait les révélations les plus piquantes, peut-être
même des renseignements inédits. Brantôme avait une démangeaison
d’écrire; il n’eût point manqué de noter chaque personnage, de fournir
quelque anecdote sur lui, de le décrire. Comme le recueil avait
disparu en Angleterre, je m’étais demandé si les crayons de Castle
Howard, avec leur écriture particulière, longue et hâtive, n’étaient
point cause d’une méprise de Mariette, et s’il n’avait point voulu
parler d’eux dans la note citée à ce sujet. Depuis, le cahier a été
heureusement retrouvé, et les appréciations de Mariette sont sur la
première page. «Ce recueil... a appartenu sans doute à Brantôme; ce
qui me le fait préjuger, c’est que plusieurs des inscriptions sont
écrites de sa main; je m’en suis assuré par la confrontation que j’en
ay faite avec un manuscrit authentique tout corrigé de la main de
ce célèbre écrivain.» Malheureusement le conteur, ordinairement si
prolixe, s’en serait tenu à la sèche énumération des noms, ce qui me
fait croire à une erreur de Mariette. Et puis, si je n’ai point vu le
cahier aujourd’hui conservé à Liverpool[11], je puis bien dire qu’on
y rencontre surtout des gens inconnus à Brantôme, même des seigneurs
du XVe siècle tels que Montaigu exécuté à Montfaucon et le maréchal
Pierre de Rohan. François Ier, Claude de France, Louise de Savoie,
Bonnivet, tué à Pavie, Mme de Canaples, sont pour lui des ancêtres. A
peine Diane de Poitiers représente-t-elle ses contemporains immédiats.
Il y a, toutefois, une preuve plus forte contre l’attribution, c’est
qu’on voit, dans le nombre, des femmes du règne de Louis XIII;
Brantôme était mort depuis longtemps.
Laissons donc une bonne fois cette question du cahier de portraitures
possédé et annoté par Pierre de Bourdeille, qui a tourmenté nombre
d’écrivains spéciaux depuis trente ans en çà. Mariette, amateur
de gravures, n’était point un déchiffreur impeccable d’écritures.
Contentons-nous de chercher ailleurs les gracieuses figures des femmes
de Brantôme. Il y en a, et de telles, que le brave seigneur n’en eût
su posséder de meilleures, ni de plus authentiques.
II.
De quelques «belles et honnestes» princesses, grandes dames et
damoiselles, de leur vie et de leurs portraits.
DIANE DE POITIERS.
[Illustration: DIANE DE POITIERS en 1537
Crayon de la Bibliothèque Nationale copié d’après Jean CLOUET, le père]
C’est une physionomie toute de convention dans l’histoire de France
que celle de la maîtresse de Henri II. Les légendes se sont formées
sur elle de son vivant même, se sont grossies et sont venues jusqu’à
nous, augmentées de jour en jour par mille fantaisies singulières. Un
sculpteur de son temps, Jean Goujon, nous la montre dans la splendeur
idéale d’une déesse antique; Brantôme, qui l’avait connue, la proclame
une beauté merveilleuse, et, avec la passion qu’il mettait dans ses
descriptions, il laisse entendre que cette charmeuse avait su tirer
son père du plus mauvais pas qui soit, de l’échafaud où l’avaient
entraîné ses accointances avec le connétable de Bourbon. De nos jours,
Victor Hugo, enchérissant sur cette donnée, la prostituait toute jeune
encore,—et jeune fille, s’entend—à François Ier; il cherchait par une
habile transposition à rendre sympathique le Saint-Vallier hâbleur,
poltron et traître de l’histoire au détriment du roi.
Ce sont là jeux de poètes dont on a fait depuis longtemps justice[12].
Au temps où Jean de Poitiers, sieur de Saint-Vallier, embrassait la
cause de Charles de Bourbon, Diane était mariée depuis neuf ans au
grand sénéchal de Normandie, Louis de Brézé, petit-fils de Charles
VII et d’Agnès Sorel par sa mère Charlotte, bâtarde de France. Quand
elle épousa le grand sénéchal, elle n’avait pas quinze ans, étant
née en décembre 1499, et François Ier n’était pas encore monté sur
le trône. A supposer que la belle Diane eût cherché, dix ans plus
tard, à sauver son père de la peine capitale par les moyens spéciaux
dont parle Brantôme, elle agissait à bon escient et non contrainte ni
forcée par les circonstances. Malheureusement la lettre de rémission
royale en faveur du condamné portait le nom du mari de Diane lui-même;
c’est à la prière de Louis de Brézé que Saint-Vallier dut sa grâce.
Toutes les histoires racontées à ce propos tombent d’elles-mêmes
devant le fait. Qui ment sur un point peut aussi bien fausser le
vrai sur un autre, et nous rejetterons comme apocryphe la prétendue
exclamation de Saint-Vallier apprenant sa commutation de peine, que
Brantôme nous a conservée dans sa forme gauloise. Le bon homme avait
eu trop peur pour faire de l’esprit en pareille occurrence; il se
contenta de baiser l’échafaud par trois fois, comme fou de joie, et
rentra dans sa prison.
Jean Goujon a joint son mensonge artistique à ces légendes bizarres,
pour nous égarer sur les traits de Diane de Poitiers, comme d’autres
nous trompaient sur ses mœurs de jeunesse. Le type de Diane
chasseresse a été tenu pour authentique; les peintres, les graveurs
l’ont copié à l’envi depuis trois siècles; aujourd’hui même encore,
cette femme nue au corps svelte, au visage invraisemblablement
régulier, est reprise à chaque instant par les sculpteurs en quête de
reconstitutions, c’est le thème officiel. Et pourtant, jamais effigie
ne trahit la vérité avec plus de sans-gêne. Ceux qui prétendent que le
corps fut moulé directement sur celui de la sénéchale nous la baillent
bonne! Diane de Poitiers, c’est le triomphe de la chair, la Française
du XVe siècle, un peu Flamande de carnation, robuste d’aspect, assez
vulgaire de physionomie, un type de paysanne madrée et plantureuse.
En lieu de ce profil droit inventé par l’artiste, des lignes moins
correctes, un front large, un nez légèrement retroussé, une bouche
sensuelle et franche. Ses cheveux sont blonds:
Cheveulx dorez, rayans sur le soleil
Si très luysans qu’ils font esblouir l’œil
Qui les regarde et les voit coulourez
Non pas d’or fin, mais encor mieulx dorez
De je ne sçais quelle couleur divine
Qui luyt en eux et qui les illumine[13].
Deux ans après la misérable odyssée de son père, Diane de Poitiers
a été portraite dans le célèbre album de Mme de Boisy. Elle a
vingt-cinq ans, elle est toute rayonnante de jeunesse, mais elle n’est
point encore célèbre. Coiffée du chaperon à templette, qui allait
devenir l’ajustement ordinaire des coquettes pendant près de vingt
ans, décolletée au carré et laissant paraître sa gorge arrondie,
la grand’sénéchale est une bourgeoise qui ne rit pas; rien ne peut
faire prévoir la future dame d’Anet, la duchesse de Valentinois,
la maîtresse redoutée du roi Henri. Au bas du dessin, l’auteur des
devises écrit cette phrase ambiguë:
Belle à la voir,
Honneste à la hanter.
Honneste à la hanter ne signifie malheureusement pas grand’chose dans
la langue de Brantôme.
Tant que son mari vécut, elle fit peu parler d’elle. Le sénéchal
de Normandie n’était point homme à porter facilement l’infamie; on
prétend d’ailleurs que Diane aimait son mari et qu’elle lui sacrifiait
ses ambitions. Mais elle tenait à la cour un rang prépondérant;
elle avait cette grâce suprême des femmes à la mode, une langue
suffisamment affilée pour paraître spirituelle. Les poètes aimaient à
jouer sur le nom de Diane, cher aux amis de l’antiquité. A trente ans,
l’âge terrible, elle perdit Louis de Brézé et mena un deuil bruyant,
éleva des mausolées dignes d’Artémise, sema ses tapisseries et ses
livres de devises où l’on voyait un arbrisseau sortir d’une tombe
avec la légende «sola vivit in illo», _Elle vit en lui seul_. Et puis
l’apaisement se fit; elle reprit des charges à la cour, rentra dans
la vie, plus libre, recherchée de tout le monde, assaillie d’amoureux
trop médiocres pour qu’elle songeât de leur sacrifier la mémoire du
sénéchal.
Et tout à coup, vers les trente-six ou trente-sept ans, au moment
précis où fut dessinée, par Jean Clouet peut-être, la figure ici
reproduite, on la donna comme compagne au jeune Dauphin Henri,
qui était demeuré un enfant triste et doux, sans volonté et sans
initiative. Son rôle devait être de le dégourdir, ou comme on disait
alors, de «moyenner» son éducation mondaine. Qu’y avait-il à craindre
d’une dame dont les deux filles, à peu près du même âge que le
prince, cherchaient des épouseurs depuis une ou deux années? Les
relations commencèrent en tout bien tout honneur; le prince se laissa
doucement caresser par cette opulente matrone qui avait le mot gai et
la phrase leste, peu ou point de scrupules, et que les ambitions de
l’âge mûr mordaient cruellement. Elle eût pu être sa mère, elle devint
sa confidente, sa conseillère intime, et s’abandonna certain jour au
jouvenceau, en pesant les conséquences probables de sa chute.
C’est l’automne de sa vie, mais un automne plein de soleil et de
fleurs; Marot le lui dit en vers charmants pour les étrennes de
l’année 1538:
Que voulez-vous, Diane bonne,
Que vous donne?
Vous n’eustes, comme j’entends,
Jamais tant d’heür au printemps
Qu’en automne!
Elle est encore fraîche et agréable, mais elle a recours aux artifices
italiens pour conserver son teint rose et ses joues rondes. Brantôme
prétend qu’elle buvait des bouillons d’or pur; d’autres soutiennent
qu’elle avait des philtres spéciaux, des herbes magiques. Le poète
Vulteius, inféodé à son ennemie terrible, la duchesse d’Étampes,
maîtresse de François Ier, l’appelle «la Poitiers, vieille femme de la
cour» et lui décoche en latin cette épigramme sanglante: «Tu es folle
de te peindre le visage, de te mettre de fausses dents, de cacher la
neige de ton poil sous un cheveu rapporté dans l’espoir de tromper
la jeunesse.» Quant à Mme d’Étampes, elle dit négligemment: «Je suis
née l’année où Mme la grand’sénéchale s’est mariée», ce qui était
d’ailleurs absolument faux.
Mais si conservée et agréable qu’elle fût, quand même son hiver,
suivant Brantôme, eût valu «plus certes que les printemps, estez
et automnes des autres», elle donnait mal l’idée de la Diane fine,
distinguée, sortie du ciseau de Jean Goujon. Quand Henri II fut monté
sur le trône, et qu’il l’eut faite duchesse de Valentinois, on frappa
une médaille en son honneur. Quelle désillusion! Une commère grasse,
replète, lourde, une figure banale et flasque, une duègne en un mot,
qui ne saurait plus tromper personne. Les moins prévenus cherchent à
comprendre quelle faiblesse tient le roi pour lui faire préférer
cette femme de quarante-neuf ans, cette vieille coquette, cette
grand’mère, à la reine Catherine de Médicis si désirable et si bien en
point. On la croit maîtresse d’un charme, d’un talisman, et de Thou
se fera plus tard l’écho de cette niaiserie. Quant à la reine, en
bonne Italienne, elle suppose que Satan se mêle à l’histoire, qu’il
est le serviteur très humble de la duchesse. Et elle sait à quoi s’en
tenir sur l’amour du roi. Un jour, raconte Brantôme, la cour étant à
Saint-Germain et la grand’sénéchale ayant son appartement au-dessous
de celui de Catherine[14], celle-ci fit un trou au plancher pour
assister aux ébats de Henri II et de sa maîtresse. La pauvre délaissée
en vit apparemment plus qu’elle n’eût voulu, car elle se releva les
larmes aux yeux, et se prit à sangloter et à maudire cette créature si
heureuse au prix d’elle!
Arrivée au faîte de la puissance, la grand’sénéchale eut ses artistes
spéciaux, ses peintres attitrés qui prodiguèrent ses effigies. Par
une singulière anomalie, ses portraitures sont toutes antérieures à
sa période d’influence, ou postérieures à elle. J’ai cité la plus
ancienne, celle du recueil d’Aix; celle que nous donnons ici vient
après, comme aussi celles de la collection Lallemand de Betz à la
Bibliothèque nationale, celle de la Bibliothèque des arts et métiers
(Me 3, vol. I, fol. 6), celle de Castle Howard, en Angleterre, publiée
par lord Ronald Gower (_French portraits_, I, fol. 76). Tous les
autres nous montrent Diane dans le costume de veuve qu’elle adopta
à la mort de Henri II, avec le béguin sur le front, et ce corsage
noir «en soye tousjours, assurait Brantôme, affin qu’elle peust
mieux adombrer et cacher son jeu. Et y paroissoit plus de mondanité
que de refformation de veufve, et surtout monstroit tousjours sa
belle gorge». Un crayon de Castle Howard la représente ainsi[15]
(_French portraits_, I, 39), mais elle n’a rien gardé de ses fleurs
printanières, son front s’est ridé, ses yeux se sont plissés, de longs
sillons creusent les joues; c’est une vieille belle qui n’a plus guère
conservé que ses épaules et se raccroche à cette branche suprême de la
splendeur passée.
Elle mourut en 1566, «aussi belle, aussi fraîche et aussi aimable
comme en l’âge de trente ans». Mais Brantôme qui donne, par politesse
pour les filles, cette entorse énorme à la vérité, ne l’avait guère
vue que préparée, émaillée, poudrée et gauderonnée comme une enseigne
de coiffeur. Les ennuis avaient laissé leur trace ineffaçable. A la
mort de Henri II, elle s’était enfuie, chassée de la cour, en grand
danger de malheur pour elle. Tavannes voulait qu’on lui coupât le
nez, ce qui était excessif, d’autres qu’on l’emprisonnât, ce qui ne
l’était pas moins. Mme la grand’sénéchale, dame d’Anet, duchesse de
Valentinois, pseudo-reine de France, ne valait plus l’honneur de ces
rigueurs outrées; seule, délaissée, punie de rides et de couperoses,
méprisée de ses anciens amis, elle s’éteignit dans son palais d’Anet
où un mausolée fut élevé qui racontait ses vertus. Une statue
agenouillée,—son dernier portrait,—la montrait dans ses atours de
duchesse, combien changée hélas! ou mieux, combien différente de la
déesse nue idéalisée par Jean Goujon dans un moment d’enthousiasme!
Ainsi passent les gloires, les rêves des poètes, les hautaines
conceptions des artistes, qu’il se faut bien garder de prendre à la
lettre quand on veut prudemment écrire...
LES REINES.
Marie Stuart.—Élisabeth d’Autriche, reine de France.—Élisabeth de
Valois, reine d’Espagne.—Marguerite de Valois, reine de Navarre.
[Illustration: MARIE STUART, Reine de FRANCE et d’ÉCOSSE
Crayon original de François CLOUET]
Marie Stuart partage avec Jeanne d’Arc,—révérence gardée,—une auréole
de martyre qui lui a fait une popularité énorme chez les peintres.
Depuis trois cents ans les grands et les moindres exploitent à leur
profit cette lamentable histoire de la reine d’Écosse; l’imagerie
s’est emparée d’elle à son tour, indice certain d’une faveur marquée.
Les historiens, les romanciers, les poètes l’ont discutée, dramatisée,
idéalisée de mille manières, et, hâtons-nous de le dire, ni les
artistes, ni les écrivains ne nous ont donné la note juste. Cette
nature complexe, irrésolue, n’a point été comprise; on a confondu la
reine de France et la reine d’Écosse, l’enfant et la femme; on a mêlé
les époques avec une désinvolture singulière. A l’heure présente je ne
pourrais citer ni un tableau moderne ni un livre qui mette à son plan
définitif «la petite sauvage d’Écosse», la contemporaine de François
Clouet, de Brantôme et de Ronsard.
Pour se convaincre de ce fait il suffirait de jeter les yeux sur
la collection des portraits peints ou gravés de la petite reine,
et de lire les centaines de brochures ou de livres publiés sur
elle. Effigies, romans ou histoires diffèrent sur le détail et, ce
qui est plus grave, sur les points principaux. L’art a fait d’elle
une physionomie de convention, je ne sais quelle dame affublée de
collerettes, de voiles, de béguins dont l’idée première se retrouve
dans quelques médiocres gravures du XVIIe siècle. Les livres nous la
présentent au gré de leurs caprices et de leurs opinions comme une
sainte ou comme un démon. Tous se trompent. Même dans la recherche
des œuvres immédiatement contemporaines, dans le groupement des
portraitures ou des chroniques qui la concernent, la plus élémentaire
critique fait défaut. Les Anglais et les Russes ont surtout accumulé
les erreurs sur ce point, en donnant le nom de Marie Stuart aux
figures les plus opposées[16]. On la voit tour à tour petite ou
grande, brune ou rousse, grasse ou maigre, costumée à la mode de 1530
et à celle de 1600: c’est le chaos complet.
Fille de Jacques V et de Marie de Lorraine-Guise, Marie Stuart était
née le 15 novembre 1542. Son père mourut presque aussitôt, laissant
aux mains du comte d’Arran son royaume exposé aux tentatives des
Anglais, aux intrigues presbytériennes. A peine âgée de six ans,
la princesse devint le point de mire des princes ambitieux et
entreprenants; mais, grâce à la politique de ses oncles de Guise, son
mariage fut décidé avec le jeune dauphin François de Valois, fils de
Henri II, de quelques mois plus jeune. Les lords écossais résolurent
donc de l’envoyer en France pour lui faire donner une éducation plus
conforme aux exigences de son état futur. En juillet 1548, une flotte
commandée par Villegaignon cingla vers le nord, reçut la petite reine
à Dumbarton et revint aborder à Roscoff, sur les côtes de Bretagne. De
là elle fut dirigée en grande pompe sur Saint-Germain-en-Laye, où les
enfants royaux faisaient leur demeure. Elle se mêla à leurs jeux, et,
laissant là ses conseillers intimes, les officiers de sa maison, elle
oublia vite son royaume pour une poupée.
Quatre ans après elle s’est dépouillée de son _barbarisme_ grossier,
suivant l’expression de Brantôme, elle est devenue une petite fille de
neuf ans, très sérieuse, très hautaine, légèrement dédaigneuse envers
les enfants chétifs dont elle est la compagne. Elle porte coquettement
l’escoffion brodé des grandes dames, elle a un buste de fer qui moule
sa taille, des bijoux épandus partout. La reine Catherine, qui voyage
en France dans le milieu de l’année 1552, et qui a confié la nichée
royale à Mme de Humières, veut revoir tout ce petit monde au moins
en effigie. Elle est à Châlons le 1er juin; elle mande qu’on lui
envoie les portraits des enfants, «tant fils que filles avec la royne
d’Écosse, ainsy qu’ils sont, sans rien oblier de leurs visages;
mais il suffist que ce soit un créon pour avoir plus tost faict». Peu
importe le peintre d’ailleurs[17].
Je crois avoir retrouvé la plupart d’entre eux dans les dessins
aujourd’hui conservés à Castle Howard en Angleterre. On voit dans
cette collection célèbre le petit dauphin François, fait en juillet
1552; Charles-Maximilien, depuis Charles IX, également daté du
même temps, et enfin «Marie royne d’Escosse en l’eage de neuf ans
et six mois, l’an 1552 au mois de juillet[18]». C’est la première
fois que ces rapprochements sont faits, ils fixent un point curieux
de l’iconographie de Marie Stuart, mais l’œuvre hâtive du peintre
ne permet point d’y attacher une importance énorme. L’enfant est
tranquillement posée; elle a son maintien raisonnable de personne
importante; son costume est très riche, un peu vieillot pour elle. Le
nez est fort, les yeux vifs et noirs. Par une bizarrerie inconcevable,
ce portrait, en passant chez Alexandre Lenoir, avait été baptisé Marie
de Guise, mère de Marie Stuart, et c’est sous ce nom d’emprunt que
Prieur l’avait lithographié, au commencement de notre siècle[19].
Quand les maigreurs de l’extrême jeunesse auront disparu, vers la
quinzième année, Marie s’affinera. Son visage, assez froid et sérieux,
prendra une charmante expression de grâce pudique et décente. L’ovale
en est allongé, les contours adoucis; la bouche sourit à peine, les
yeux noirs et veloutés sont un peu vagues. Mais la volonté se devine
dans les traits; le nez et le front sont presque sur la même ligne
droite: Marie est très jeune fille, mais reine avant tout. Elle sait à
quoi l’oblige son alliance, elle garde la majesté royale.
C’est à cette époque précise, vers le temps des fêtes de son mariage,
que notre portrait a été pris. Cette fois l’artiste a mis tout son
esprit et toute sa conscience dans son travail. Il n’est point un
homme de mestier ordinaire, car la petite reine a posé devant lui,
s’est arrêtée pour lui, a daigné condescendre à ses conseils. Elle
regarde devant elle, au loin, comme absorbée dans ses pensées. Le
crayon ainsi obtenu n’est pas une besogne de pratique; le peintre
s’est complu à ne rien omettre, à tout indiquer en vue d’une peinture
définitive. Pourquoi cet anonyme ne serait-il pas François Clouet? Lui
seul avait l’autorité et l’importance nécessaire pour immobiliser une
reine durant quelques heures.
Une miniature représente Marie Stuart dans la pose même de notre
crayon; le corps y est terminé, elle joue avec une bague. Mais le
regard, l’expression restent semblables. Ce bijou, provenant de
Charles Ier, appartient à la reine d’Angleterre et fait partie des
collections de Windsor.
J’imagine que Charles IX vit le crayon, et que d’après cette douce
et poétique ressemblance il devint amoureux fou de sa belle-sœur.
Elle était retournée en Écosse, mais lui, à en croire Brantôme, «ne
regardoit jamais son portrait qu’il n’y tint l’œil tellement fixé
et ravi qu’il ne l’en pouvoit oster et rassasier, et dire souvent
que c’estoit la plus belle princesse qui naquit jamais au monde».
Malheureusement la reine Catherine ne goûtait pas ce second mariage;
outre que les âges étaient différents, la reine d’Écosse était trop
sous la domination des Guises. Et puis elle avait eu la langue un peu
longue, un peu dure pour sa belle-mère, qu’elle nommait la _Marchande
de Florence_; Catherine l’abandonna et la fit reconduire à ses
«sauvages».
Jamais princesse n’eut plus d’adorateurs, de prétendants, et, partant,
nulle ne fut davantage portraiturée. C’est, après Charles IX, don
Carlos qui la convoite parce que les Flandres lui sont un «passage
pour aller en Écosse». C’est aussi Philippe II, son père, ce sont
des principicules allemands. Et puis les modestes, les amoureux sans
espoir: le grand prieur de France, oncle de Marie, qui s’est pris de
passion en la déchaussant pendant une tempête à son retour de France;
Damville, de la maison de Montmorency, qui l’adore en cachette, et sur
qui elle laisse tomber ses yeux. Qui sais-je encore? Ronsard le poète
qui la pleure. Que devenir, s’écrie-t-il,