[24] _Nouveau recueil de diverses poësies du sieur Du Teil,
augmenté de plusieurs poëmes, stances, sonnets, etc._ (Paris,
J. B. Loyson, 1659, in-12, p. 32-36).
Enfin cette beauté qui me faisoit mourir,
Dans le soin de me secourir
Change l’ingratitude à la reconnoissance,
Et m’a dit aujourd’hui que sa difficulté
Feroit moins voir sa cruauté
Que l’excès de ma récompense.
Mais quoy? sans retomber au péril du trépas,
Pourray-je dire les combats
Que la honte et l’amour livrèrent à son ame,
Alors que, se rendant à mon assaut vainqueur,
L’innocente mouroit de peur,
Et trembloit au bruit de ma flame!
Amour, qui m’as comblé de gloire et de plaisir,
Seconde encore mon désir;
Toy qui brulois mon cœur, échaufe un peu ma veine,
Afin qu’on puisse lire écrit sur tes autels
Des caractères immortels
A la loüange de ma reine.
En la triste saison que Phebus endormy
Ne luit au monde qu’à demy,
Mon astre m’éclaira de toute sa lumière.
Et cette belle aurore, un peu devant le jour,
A l’assignation d’amour
Se rendit presque la première.
Au moment que je vis ce merveilleux objet,
Pour qui j’avois tant de respect,
Entrer les yeux baissez, et d’un accent timide,
Me dire: «Cher Tircis, à quoy m’exposes-tu?
Faut-il que pour toy la vertu
Cède à la fureur qui me guide?
«Tircis, vivons tousjours dans nos feux innocens;
Et si j’ay des charmes puissans,
Comme pour me flater tu le veux faire croire,
Modère aussi les tiens, et content de ma foy,
Cesse de prétendre sur moy
L’honneur d’une lâche victoire.»
Quand je vis tant de grace avec tant de pudeur,
Peu s’en fallut que mon ardeur
N’écoutât du respect les simples remonstrances,
Et que, perdant le fruit de cette occasion,
Une sotte confusion
Ne ruinât mes espérances.
Mais reprenant bien-tost mon généreux dessein,
J’attache ma bouche à son sein,
Qui d’un poux inégal témoignoit ses alarmes:
Là nous eusmes un long et périlleux combat.
Avant qu’elle ne succombât
Sous l’heureux effort de mes armes.
Nos rideaux recevoient tout autant de clarté
Qu’il en faut pour une beauté
Qui des jeux de l’Amour n’a pas l’expérience.
La pudeur de Philis s’y pouvoit asseurer,
Et j’y pouvois considérer
Tous les traits de son innocence.
Je vis comme l’Amour quelquefois luy haussoit
Ses yeux que la honte abaissoit
Je vis rougir ses lys, je vis pâlir ses roses;
Tout estoit merveilleux, et je puis hardiment
Protester que jamais amant
Ne toucha de si belles choses.
Alors, n’en pouvant plus: «Cher voleur d’un tresor,
Que je devois garder encor,
Après avoir soulé ton amoureuse envie,
Après t’estre enrichy de ma première fleur,
Après m’avoir osté l’honneur,
Oste-moy, dit-elle, la vie!»
«Reyne de mes desirs, maistresse de mon sort,
Puisque nos destins sont d’accord,
Goustons les voluptez que le ciel nous envoye;
Appaise donc, luy dis-je, appaise tes douleurs,
Et ne fais pas tomber des pleurs
Dans le fleuve de nostre joye.
«Tu sçais, belle Philis, que ma discrétion
L’emporte sur ma passion.
Et qu’à dissimuler j’ay si peu de contrainte,
Que tous les espions qu’on vient de nous donner
Jamais ne pourront discerner
La vérité d’avec la feinte.
«Sçache aussi que d’Amour l’agréable péché,
Pourveu qu’on le tienne caché
Loin de ce que tu crains, n’apporte à ses complices
Qu’un mutuel desir de le faire souvent,
Et l’honneur, qui n’est que du vent,
Se garde parmy nos délices.»
Ce miracle d’amour, de grâce et de beauté,
Après m’avoir bien écouté:
«Que les propos, dit-il, d’une personne aimée
Ont un rare pouvoir de toucher nos esprits!
Que mes sens se trouvent surpris,
Et ma colère desarmée!
«Dispose de ma vie, aimable suborneur!
L’Amour, plus puissant que l’honneur,
Me fait abandonner ma première conduite,
Et dit à ma raison, qu’un si parfait amant
Ne peut cueillir injustement
Les fruits d’une longue poursuite.»