[23] _Poësies choisies de MM. Corneille, Benserade, de
Scudery, Bois-Robert, La Mesnardière, Sarrassin_ (sic),
_Desmarets, etc., et de plusieurs autres célèbres autheurs de
ce temps_. 4e édition, revue, corrigée et augmentée (Paris,
Charles Sercy, 1655), in-8, page 30 de la première partie.
Après tant de faveurs, ne craignez pas, Silvie,
Que je ne sois secret:
J’ayme mieux près de vous passer, toute ma vie,
Pour un méconnoissant, que pour un indiscret.
Vostre compassion a ma peine accourcie,
Me rendant fortuné;
Mais il n’est pas besoin que je vous remercie,
De peur de faire voir que vous m’avez donné.
Pour m’en bien acquiter, tous mes desirs frivoles
Resteront sans pouvoir;
Outre que je n’ay pas d’assez dignes paroles,
C’est que, pour en parler, je n’en veux pas avoir.
C’est assez que propice à mon inquiétude
Vous flattiez mon ardeur:
Et jamais de ma part aucune ingratitude
N’en fasse repentir votre jeune pudeur.
Trop heureux que je suis d’avoir en ma puissance
De si charmants appas;
Je sçauray bien me taire, et ma reconnoissance
Ne sera point du tout ou ne paroistra pas.
Je seray devant vous comme j’estois naguère,
Quand je soupirois tant:
Et vous prendrez plaisir vous-mesme à me voir faire,
Quand vous m’entendrez plaindre et me saurez content.
Je veux que la tristesse encore se revoye
Sur ma pâle couleur,
Et cent soûpirs iront à ma secrette joye,
Qui seront adressez à ma fausse douleur.
Je vous appelleray mon ingrate maistresse,
Publieray mes langueurs,
Et malgré vos bontez, tout le monde sans cesse
Verra dans mes écrits subsister vos rigueurs.
Je ne suis pas de ceux dont la vaine ignorance,
Ne pouvant bien choisir,
Plustost que le solide, embrassent l’apparence
Et font du seul éclat l’essence du plaisir.
Leur maxime n’est pas que la chose se cache,
Cela les refroidit:
Toute leur volupté, c’est que chacun le sçache,
Et que rien ne soit fait, pourveu que tout soit dit.
Moi qui n’ay pas chez eux fait mon apprentissage,
Je n’en tiens du tout rien;
Ma muse, quoyque jeune, est une muse sage,
Qui n’a jamais fait honte à qui m’a fait du bien.
Aussi, rasseurez-vous, adorable Silvie,
Et ne permettez pas
Que de nostre amoureuse et bienheureuse vie
Une goutte d’absinthe aigrisse les appas.
Jeunes, à pleines mains cueillons et lis et roses,
D’un soin toujours égal;
J’ay bien fait de languir pour de si belles choses;
Et vous avez bien fait de soulager mon mal.
Ne laissons échapper un moment inutile
En l’avril de nos ans,
Et que nostre pensée en delices fertile,
S’épuise et se remplisse en faveur de nos sens.
De vos chères faveurs les aimables largesses
Comblent tout mon souhait,
Et cependant mon ame au milieu des caresses
Ne peut venir à bout d’un desir satisfait.
Contente, elle désire, et va criant à l’ayde,
Au milieu du secours;
Le doux mal qu’elle plaint dure après son remède,
Et quoy qu’il en arrive, elle brûle toujours.
C’est trop d’amour, Silvie, et cet excès aimable,
Ne vous déplaira point;
Je n’ay jamais rien fait qui n’ait esté blamable,
Si vostre jugement me condamne en ce poinct.
Que j’aime ce visage en sa naïve grace
Jadis plein de refus,
Et maintenant si doux, qu’on n’y voit plus la trace
De nul de ses dédains qui ne paroissent plus!
Ces beaux yeux, ce beau sein, toutes ces riches marques
N’appartiennent qu’à moy,
Et bas comme je suis au-dessous des monarques,
J’ay pourtant des trésors que n’auroit pas un roy.
Tout beau! quelque douceur si plaisante à décrire
Qu’ait eu ma passion,
J’ay beaucoup à penser, mais je n’ay rien à dire
Et ma gloire dépend de ma discrétion.