[20] Ces vers, imités des _Amours_ d’Ovide (liv. III, élégie
7), sont de Mathurin Régnier; ils ont été publiés, après
sa mort, dans ses œuvres, en 1613 et 1642. On les retrouve
avec de bonnes corrections, mais aussi avec de nouvelles
fautes, dans le _Nouveau recueil des plus belles poësies,
contenant le Triomphe d’Aminte, la Belle invincible, la
Belle mandiante, l’Occasion perdue, etc., et autres pièces
curieuses_ (Paris, vefve G. Loyson, 1654, in-12, p. 399-404).
Quoy! ne l’avois-je assez en mes vœux désirée?
N’estoit-elle assez belle ou bien assez parée?
Estoit-elle à mes yeux sans grâce et sans appas?
Son sang n’estoit-il pas issu d’un lieu trop bas?
Sa race, sa maison n’estoit-elle estimée?
Ne valoit-elle point la peine d’estre aimée?
Inhabile au plaisir, n’avoit-elle de quoy?
Estoit-elle trop laide ou trop belle, pour moy?
Ha! cruel souvenir! Cependant je l’ay euë,
Impuissant que je suis, en mes bras toute nuë,
Et n’ay peu, le voulant tous deux esgallement,
Contenter nos désirs en ce contentement!
Au surplus, à ma honte, Amour, que te diray-je?
Elle mit en mon col ses bras plus blancs que neige,
Et sa langue mon cœur par ma bouche embrasa:
Bref, tout ce qu’ose Amour, ma Déesse l’osa.
Me suggérant la manne en sa lèvre amassée,
Sa cuisse se tenoit en la mienne entassée.
Les yeux luy petilloient d’un désir langoureux,
Et son ame exhalloit maint soupir amoureux.
Sa langue, en bégayant, d’une façon mignarde,
Me disoit: «Mais, mon cœur, qu’est-ce qui vous retarde?
N’aurois-je point en moy quelque chose qui peust
Offenser vos désirs ou bien qui vous depleust?
Ma grâce, ma façon, ha! Dieu! ne vous plaist-elle!
Quoy! n’ay-je assez d’amour ou ne suis-je assez belle?»
Cependant, de la main animant ses discours,
Je trompois, impuissant, sa flamme et mes amours,
Et comme un tronc de bois, charge lourde et pesante,
Je n’avois rien en moy de personne vivante.
Mes membres languissans, perclus et refroidis,
Par ses attouchemens n’estoient moins engourdis.
Mais quoy! que deviendray-je en l’extrême vieillesse,
Puisque je suis retif au fort de ma jeunesse?
Et si, las! je ne puis, et jeune et vigoureux,
Savourer la douceur du plaisir amoureux?
Ha! j’en rougis de honte, et dépite mon âge,
Age de peu de force et de peu de courage,
Qui ne me permet pas, en cest accouplement,
Donner ce qu’en amour peut donner un amant;
Car, Dieu! ceste beauté, par mon deffaut trompée,
Se leva le matin, de ses larmes trempée,
Que l’amour, de dépit, écouloit de ses yeux,
Ressemblant à l’Aurore, alors qu’ouvrant les cieux.
Elle sort de son lict, honteuse et dépitée
D’avoir, sans un baiser, consommé sa nuictée,
Quand baignant tendrement la terre de ses pleurs.
De chagrin et d’amour elle enjette ses fleurs.
Pour flatter mon deffaut, de quoy me sert la gloire,
De mon amour passée inutile mémoire!
Quand, aimant ardamment et ardamment aimé,
Tant plus je combattois, plus j’estois animé;
Guerrier infatigable en ce doux exercice,
Par dix ou douze fois je rentrois dans la lice,
Où, vaillant et adroit, après avoir brisé,
Des chevaliers d’amour j’estois le plus prisé...
Mais de cet accident je fais un mauvais conte,
Si mon honneur passé maintenant est ma honte,
Et si le souvenir, trop prompt de m’outrager,
Par le plaisir receu ne me peut soulager.
O ciel! il falloit bien qu’ensorcelé je fusse,
Ou, trop ardant d’amour, que je ne m’aperceusse
Que l’œil d’un envieux nos desseins empeschoit
Et sur mon corps perclus son venin espanchoit.
Mais qui pourroit atteindre au poinct de son mérite?
Veu que toute grandeur pour elle est trop petite,
Si, par l’égal, ce charme a force contre nous,
Autre que Jupiter n’en peut estre jaloux:
Luy seul, comme envieux d’une chose si belle,
Par l’émulation seroit seul digne d’elle.
Hé quoy! là haut au ciel mets-tu les armes bas,
Amoureux Jupiter? Que ne viens-tu çà-bas
Jouir d’une beauté, sur les autres aimable?
Assez de tes amours n’a caqueté la Fable:
C’est ores que tu dois, en amour vif et prompt,
Te mettre encore un coup les armes sur le front;
Cacher ta déité dessous un blanc plumage;
Prendre le feint semblant d’un satyre sauvage,
D’un serpent, d’un cocu, et te répandre encor,
Alambiqué d’amour, en grosses gouttes d’or,
Et puisque sa faveur, à moy seul octroyée,
Indigne que je suis, fut si mal employée,
Faveur qui de mortel m’eût fait égal aux dieux,
Si le Ciel n’eût esté sur mon bien envieux!
Mais, encor tout bouillant de mes flammes premieres,
De quels vœux redoublez et de quelles prieres,
Iray-je derechef les Dieux sollicitant,
Si d’un bienfait nouveau j’en attendois autant;
Si mes deffauts passez leurs beautez mécontentent
Et si de leurs bienfaits je croy qu’ils se repentent?
Or, quand je pense, ô Dieux! quel bien m’est advenu!
Avoir veu dans un lict ses beaux membres à nu,
La tenir languissante entre mes bras couchée,
De mesme affection la voir estre touchée,
Me baiser haletant d’amour et de desir,
Par ses chatouillemens resveiller le plaisir!
Ha! Dieux! ce sont des traits si sensibles aux ames,
Qu’ils pourroient l’Amour mesme eschauffer de leurs flammes
Si plus froid que la mort ils ne m’eussent trouvé,
Des mystères d’amour amant trop reprouvé!
Je l’avois cependant, ivre d’amour extresme;
Mais si je l’eus ainsi, elle ne m’eust de mesme.
O malheur! et de moy elle n’eust seulement
Que des baisers d’un frère et non pas d’un amant!
En vain, cent et cent fois, je m’efforce à luy plaire.
Non plus qu’à mon désir je n’y puis satisfaire.
Et la honte pour lors, qui me saisit le cœur.
Pour m’achever de peindre, esteignit ma vigueur.
Comme elle reconnut, femme mal satisfaite,
Qu’elle y perdoit son temps, du lict elle se jette.
Prend sa juppe, se lace, et puis, en se moquant,
D’un ris et de ces mots elle m’alla picquant:
«Non, si j’estois lascive ou d’amour occupée,
Je me pourrois fascher d’avoir esté trompée.
Mais puisque mon désir n’est si vif ni si chaud,
Mon tiede naturel m’oblige à ton deffaut:
Mon amour satisfaicte aime ton impuissance,
Et tire de ta faute assez de recompence,
Qui, tousjours dilayant, m’a fait, par le desir,
Esbattre plus longtemps à l’ombre du plaisir.»
Mais estant la douceur par l’effort divertie,
La fureur à la fin rompit sa modestie,
Et dit en esclatant: «Pourquoy me trompes-tu?
Ton impudence à tort a vanté ta vertu.
Si en d’autres amours ta vigueur s’est usée,
Quel honneur reçois-tu de m’avoir abusée?»
Assez d’autres propos le dépit luy dictoit;
Le feu de son desdain par sa bouche sortoit.
Enfin, voulant cacher ma honte et sa colère,
Elle couvrit son front d’une meilleure chère,
Se conseille au miroir, ses femmes appela,
Et, se lavant les mains, le fait dissimula.
Belle dont la beauté si digne d’estre aymée
Eust rendu des plus morts la froideur enflammée,
Je confesse ma honte, et, de regret touché,
Par les pleurs que j’espands j’accuse mon péché:
Péché d’autant plus grand que grande est ma jeunesse.
Si homme j’ay failly, pardonnez-moy, déesse.
J’avouë estre fort grand le crime que j’ay fait;
Pourtant, jusqu’à la mort, si n’avois-je forfait,
Si ce n’est à présent, qu’à vos pieds je me jette:
Que ma confession vous rende satisfaicte!
Je suis digne des maux que vous me prescrirez.
J’ay menty, j’ay volé... j’ay des vœux parjurez,
Trahy les dieux benins. Inventez à ces vices,
Comme estranges forfaicts, des estranges supplices,
O beauté, faictes-en tout ainsi qu’il vous plaist;
Si vous me commandez à mourir, je suis prest!
La mort me sera douce, et d’autant plus encore,
Si je meurs de la main de celle que j’adore.
Avant qu’en venir là, au moins souvenez-vous
Que mes armes, non moy, causent vostre courroux;
Que, champion d’amour entré dedans la lice,
Je n’eus assez d’haleine à si grand exercice;
Que je ne suis chasseur jadis tant approuvé,
Ne pouvant redresser un deffaut retrouvé.
Mais d’où viendroit ceci? Seroit-ce point, maistresse,
Que mon esprit, du corps précédast la paresse?
Ou que, par le desir trop prompt et violent,
J’allasse, avec le temps, le plaisir consommant?
Pour moy, je n’en sçay rien; en ce fait, tout m’abuse.
Mais enfin, ô beauté, recevez mon excuse;
S’il vous plaist derechef que je rentre à l’assaut,
J’espère avec usure amender mon deffaut.
L’OCCASION PERDUE
A CLORIS
STANCES[21]
[21] _Nouveau recueil des plus belles poësies, contenant le
Triomphe d’Aminte, la Belle invincible, l’Occasion perduë,
etc., et autres poësies curieuses._ (Paris, chez la vefve
Loyson, 1654, in-12, p. 119-138.)
Après avoir bien ry des maux que j’ay souffers,
Que je souffre encore à toute heure,
Si vous n’adoucissez la rigueur de mes fers,
Cloris, il faudra que je meure.
Consultez, avant mon trépas,
Ce que vont perdre vos appas.
Un constant comme moy n’est pas si peu de chose;
Et vous n’y songez pas ou n’y songez pas bien:
Hylas renâquit-il par sa métempsicose?
Quand vous m’aurez perdu, vous ne treuverez rien,
J’entends qui comme moy fasse un doux entretien,
Et dont l’ame soit moins volage et mensongère,
Car, pour des amans du commun,
Vous en aurez tousjours, mais ce n’est pas tout un;
Encor, comme je crois, n’en retiendrez-vous guère.
Ce n’est pas qu’en effet vous n’ayez cent beautez,
Que vostre humeur ne soit aimable;
Je l’advouë entre nous, et mes sens agitez
Font vostre éloge incomparable,
Mesme à mesure que j’escris.
Vous sçavez mesnager vos ris;
Et ne prononcez pas un seul mot qui ne porte.
Mais où je n’ay rien fait, personne ne viendra.
Vous serez dans le monde, et l’on vous croira morte.
Pour parer ce malheur, c’est à vous qu’il tiendra,
Et si vous l’attendez, pas un ne vous plaindra.
On vous dira: «Cloris, vous n’estes pas trop sage;
La mort de ce pauvre garçon
Nous fait, en conscience, une belle leçon,
Qu’on n’apprend pas sous vous un bon apprentissage.»
Raisonnez sans effort si d’un pareil discours
Vous aurez lieu d’être contente.
Un esprit inconstant, comme on disoit ces jours,
Rarement aime une inconstante.
Nul ne veut estre rejeté.
Chacun veut dire: J’ai quitté.
On devient fort jaloux de cette fausse gloire.
Quand on est aux adieux, on s’en va le premier:
La retraite est superbe autant que la victoire.
On est lâche, on est sot, quand on va le dernier.
On veut voir la maistresse et se plaindre et crier,
S’il faut que le divorce ait des cris et des larmes;
Et pour vous parler franchement,
Les hommes de Paris sont ordinairement,
En matière d’amour, comme de vrais gendarmes.
Pour moy je ne suis pas composé de ce biais,
Je n’eus jamais l’ame mauvaise,
Et comme le visage a l’air docile et niais,
J’ay l’humeur docile et niaise.
Depuis que je suis engagé,
Je n’ay pas seulement songé
Comment je me prendrois à d’autres amourettes.
J’enrage loin de vous, je suis presque aux abois;
Et n’estoit que je pense à vous conter fleurettes,
Je mourrois tout d’un coup, sans en faire à deux fois.
Hélas! si les clameurs de ma dolente voix
Venoient sans y penser vous frapper les oreilles,
Connoissant combien je suis fou,
Vous viendriez me voir, et me sautant au cou,
Sans doute esteindriez mes ardeurs nompareilles.
Aussi, depuis un mois je fais le confondu,
Je parle à tous de ma souffrance,
Je dis à tout le monde: «Adieu! je suis perdu!»
Et puis, par un triste silence,
Relevé de quelques soupirs,
Je fais connoistre mes desirs,
Afin qu’un bon amy vous les aille redire.
Je vay tard par chez vous, quoyqu’il soit dangereux,
J’y rode en marmottant quelques mots de martire;
Tous les pas que j’y fais traînent en malheureux,
J’y mouche sur un ton qui ressent le pleureux.
J’y tousse et crache aussi, non pas sans me contraindre,
Et dans une telle langueur,
Si j’y conserve encor ma première vigueur,
C’est pour vous dépescher, si vous venez me plaindre.
En vérité, Cloris, un transport de pitié
Seroit un transport pardonnable;
Je vous en supplirois par toute l’amitié
Dont vous devez estre capable:
N’estoit qu’en suppliant ainsi,
Je reconnois bien, Dieu mercy,
Que l’amitié vous est une chose inconnuë,
Et qu’on ne vous prend pas par le spirituel.
Vous n’y fûtes jamais qu’aparâment émeuë.
Aussi, vous ay-je escrit cartel dessus cartel,
Et mille fois de bouche appellée en duel,
Pour tirer ma raison du tort que vous me faites;
Vous m’avez refusé tout plat;
Après vous vous vangez par un assassinat:
Mais mon mal vous prendra, si vous n’y satisfaites.
Oüy, mon mal vous prendra, mais possible trop tard
Pour y treuver quelque remede;
Car, s’il m’arrive un jour de faire bande à part,
Vous aurez beau crier à l’aide;
Le diable me puisse emporter
Si je daigne vous escouter,
Et si je fais un pas pour vous tirer de peine!
En deussiez-vous avoir, et les pâles couleurs,
Et mesme la jaunisse ou bien la courte haleine.
Je noyeray mes maux au torrent de vos pleurs;
Et vous faisant sentir à mon tour des rigueurs,
Vous connoistrez par là les tourmens qu’on endure,
Quand on est seul de son costé,
Qu’on veut ce que refuse une autre volonté,
Et quand on fait la nargue à madame Nature.
C’est encor vous aimer que de vous avertir
De ce malheur qui vous menace.
Vous pouvez l’éviter, venant me secourir,
Et changeant en feu vostre glace.
Donc, Cloris, vivons bons amis,
Et que nos esprits bien soumis
Ne se fassent jamais qu’une amoureuse guerre.
Je fais des vœux pour vous come j’en fais pour moy;
J’aime aussi bien que vous le sejour de la terre;
Et tant que j’y seray, j’y seray sous la loy
Que nous fismes tous deux en nous donnant la foy.
Touchons-nous dans la main en amour et simplesse,
Et bannissons loin de nos cœurs
Riottes et mespris, malices et froideurs,
Et faisons banqueroute à toute la tristesse.
Vous estes bonne fille, et je suis bon garçon,
Nous n’en devons rien l’un à l’autre.
Nous nous sommes donnez mainte et mainte leçon,
Vous avez du mien, j’ay du vostre.
Vostre amour au mien s’est montré,
Mais, las! il n’a que folastré.
Nous avons fait de tout, hormis la bonne affaire...
Quand je songe au pourquoy, je deviens interdit;
Car enfin, si ma flâme eût esté moins sévère,
Je pouvois aisément vous jetter sur le lit,
Et si, sur mon honneur, je ne l’eusse pas dit,
(Je ne m’en souviens mesme icy qu’en parenthèse),
Vos yeux roulant nonchalamment
Disoient sans cesse aux miens: «Faisons-le promptement!»
Mais l’amour s’en alla, sans vous faire bien aise.
Ce fut vostre pudeur et ma timidité,
Qui firent ce mauvais menage.
Ma main posoit à plomb sur vostre nudité,
Et, visage contre visage,
J’estois comme vous sans soustien;
Nos sens ne tenoient plus à rien.
Et nos cœurs déreglez déregloient nos pensées;
Nous ne sçavions tous deux comment nous enlasser.
Nos flâmes se pressoient, et se sentoient pressées.
Nos corps à tous momens vouloient se renverser...
Il ne s’en falloit plus qu’à ne plus rien penser:
Mais nous pensâmes trop. Le feu prit deux amorces,
L’amour gasté frustra nos vœux.
A faux en mesme temps nous tirâmes tous deux,
Et la foiblesse ainsi nous redonna nos forces.
Après cela, je vis vos yeux moins languissans,
Leurs brillans broüillez s’éclypserent.
Comme d’un grand sommeil vous repristes vos sens
Et vos mourans baisers cesserent.
Honteuse d’un tel accident.
Le rouge vous prit plus ardant,
Et l’amour parut triste au bord de vos paupières.
Vostre corps en pleura par sa chaude sueur.
Vos feux s’entregrondans tournèrent cent carrières.
Vous pensastes vingt fois m’appeller affronteur:
Mais un trop grand dépit calma ceste fureur.
Puis, vostre rage estoit à demy r’allentie.
Vous estiez pourtant en courroux,
J’estois un peu confus, mais non pas tant que vous,
Voyant si mal finir cette belle partie.
Depuis ce doux moment, l’ayant manqué si beau,
Vous avez pris un air farouche:
Vos flâmes ont esté pour moy dans le tombeau,
J’ai tout perdu, jusqu’à la bouche.
Vos esprits tousjours mutinez
M’ont fait sans cesse un pied de nez,
Alors que j’ay voulu remonter sur ma beste.
Je n’ay pu revenir jamais à mes moutons,
Je n’ay plus esté saint dont on chomme la feste.
Il est vray j’ay baisé quelquefois vos tetons.
Mais tout cela n’est rien, n’allant point à tastons;
Ou si c’est quelque chose, on en est plus à plaindre:
Par des eslans impérieux
On ne fait qu’allumer des braziers furieux
Que le diable nourrit, et qui veulent s’éteindre.
Mais revenons, Cloris, tous deux d’un mesme accord.
Mon mal vous donne de la peine;
Et c’est à vos despens que vous me faites tort;
Car quand vous m’estes inhumaine,
Semblable à cet esprit malin
Qui pour aveugler son prochain
S’éborgne volontiers d’une des deux prunelles,
Vous enragez d’abord pour me faire enrager,
Et faites à vos sens des blessures mortelles.
C’est assez avoir pris de soins à vous venger.
Après tant de travaux, il se faut soulager
Je sçay que plus que moy vous en avez envie,
Et vous avez beau marchander,
Vous devez de bon gré dans peu me l’accorder.
Et dans peu le dépit vous ostera la vie.
Il est vray, j’ay failly, par mon chien de respect...
Je devois estre un peu moins sage:
Mais je suis corrigé (grâce à nostre regret)
Et je suis fait au badinage.
Si je vous rencontre à l’écart,
Soit en plein jour ou sur le tard,
Par ma foy, vous pouvez bien brider vostre juppe,
Je verray jusqu’au haut comme elle est à l’envers,
Et puis, vous renversant pour soustenir la duppe,
Tout d’un coup je mettray vos beaux yeux de travers,
Comme je l’imagine en escrivant ces vers...
Hélas! ce doux penser me met hors de moy-mesme.
Mais tout beau, ma chair et mon sang!
Laissez finir ma plume, attendez votre rang:
Vous en aurez assez quand vous serez à mesme.