--Bataille.--
Ils étaient vingt pour le moins: le page n'avait point menti. Il y
avait là, non-seulement des contrebandiers du Mialhat, mais une
demi-douzaine de bandouliers, récoltés dans la vallée.
C'était pour cela que l'attaque venait si tard.
M. de Peyrolles avait rencontré les estafiers en embuscade. A la vue
de Saldagne, il s'était grandement étonné.
--Pourquoi n'es-tu pas à ton poste? lui demanda-t-il.
--A quel poste?
--Ne t'ai-je pas parlé tout à l'heure dans le fossé?
--A moi?
--Ne t'ai-je pas promis cinquante pistoles?
On s'expliqua.
Quand Peyrolles sut qu'il avait fait un pas de clerc, quand il connut
le nom de l'homme à qui il s'était livré, il fut pris d'une grande
frayeur.
Les braves eurent beau lui dire que Lagardère était là pour attaquer
lui-même, et qu'entre Nevers et lui, c'était guerre à mort, Peyrolles
ne fut point rassuré. Il comprit d'instinct l'effet qu'avait dû
produire sur une âme loyale et toute jeune la soudaine découverte
d'une trahison.
A cette heure, Lagardère devait être un allié du duc.
A cette heure, Aurore de Caylus devait être prévenue.
Car ce que Peyrolles ne devina point, ce fut la conduite du Parisien.
Peyrolles ne put concevoir cette témérité de se charger d'un enfant à
l'heure du combat.
Staupitz, Pinto, le Matador et Saldagne furent dépêchés en recruteurs.
Peyrolles, lui, se chargea d'avertir son maître et de surveiller
Aurore de Caylus.
En ce temps, surtout vers les frontières, on trouvait toujours
suffisante quantité de rapières à vendre. Nos quatre prévôts revinrent
bien accompagnés.
Mais qui pourrait dire l'embarras profond, les peines de conscience,
les douleurs en un mot de maître Cocardasse junior et de son _alter
ego_ frère Passepoil!
C'étaient deux coquins, nous accordons cela volontiers; ils tuaient
pour un prix; leur rapière ne valait pas mieux qu'un stylet de bravo
ou qu'un couteau de bandit; mais les pauvres diables n'y mettaient
point de malice.
Ils gagnaient leur vie à cela. C'était la faute du temps et des
moeurs, bien plus encore que leur faute à eux.
En ce siècle si grand qu'illuminait tant de gloire, il n'y avait guère
de brillant qu'une certaine couche superficielle, au-dessous de
laquelle était le chaos.
Encore cette couche du dessus avait-elle bien des taches parmi ses
paillettes et sur son brocart!
La guerre avait tout démoralisé, depuis le haut jusqu'au bas.
La guerre était mercenaire au premier chef. On peut bien le dire, pour
la plupart des généraux comme pour les derniers soldats, l'épée était
purement un outil.
Et la vaillance un gagne-pain.
Cocardasse et Passepoil aimaient leur petit Parisien, qui les
dépassait de la tête. Quand l'affection naît dans ces coeurs
pervertis, elle est tenace et forte.
Cocardasse et Passepoil, d'ailleurs, et à part cette affection dont
nous savons l'origine, n'étaient nullement incapables de bien faire.
Il y avait de bons germes en eux, et l'affaire du petit orphelin de
l'hôtel ruiné de Lagardère n'était pas la seule bonne action qu'ils
eussent faite en leur vie au hasard et par mégarde.
Mais leur tendresse pour Henri était leur meilleur sentiment, et,
quoiqu'il s'y mêlât bien quelque peu d'égoïsme, puisqu'ils se miraient
tous deux dans leur glorieux élève, on peut dire que leur amitié
n'avait point l'intérêt pour mobile. Cocardasse et Passepoil auraient
volontiers exposé leur vie pour l'amour de Lagardère.
Et voilà que, ce soir, la fatalité les mettait en face de lui! Pas
moyen de se dédire! Leurs lames étaient à Peyrolles, qui les avait
payées. Fuir ou s'abstenir, c'était manquer hautement au point
d'honneur, rigoureusement respecté par leurs pareils.
Ils avaient été une heure entière sans s'adresser la parole. Durant
toute cette soirée, Cocardasse ne jura pas une seule fois
«capédébiou!»
Ils poussaient tous deux de gros soupirs, à l'unisson. De temps en
temps, ils se regardaient d'un air piteux. Ce fut tout.
Quand on se mit en branle pour l'assaut, ils se serrèrent la main
tristement.
Passepoil dit:
--Que veux-tu! nous ferons de notre mieux.
Et Cocardasse soupira:
--Ça ne se peut pas, frère Passepoil, ça ne se peut pas. Fais comme
moi.
Il prit dans la poche de ses chausses le bouton d'acier qui lui
servait en salle, et l'adapta au bout de son épée. Passepoil l'imita.
Tous deux respirèrent alors: ils avaient le coeur plus libre.
Les estafiers et leurs nouveaux alliés s'étaient divisés en trois
troupes. La première avait tourné les douves pour arriver du côté de
l'ouest; la seconde gardait sa position au delà du pont; la troisième,
composée principalement de bandouliers et de contrebandiers conduits
par Saldagne, devait attaquer de face, en arrivant par le petit
escalier.
Lagardère et Nevers les voyaient distinctement depuis quelques
secondes. Ils auraient pu compter ceux qui se glissaient le long de
l'escalier.
--Attention! avait dit Lagardère; dos à dos... toujours l'appui au
rempart... L'enfant n'a rien à craindre, il est protégé par le poteau
du pont... Jouez serré, monsieur le duc! Je vous préviens qu'ils sont
capables de vous enseigner à vous-même votre propre botte, si, par
cas, vous l'avez oubliée... C'est encore moi, s'interrompit-il avec
dépit, c'est encore moi qui ai fait cette sottise-là! mais tenez-vous
ferme. Quant à moi, j'ai la peau trop dure pour ces épées de malotrus.
Sans les précautions qu'ils avaient prises à la hâte, ce premier choc
des estafiers eût été terrible. Ils s'élancèrent, en effet, tous à la
fois et tête baissée en criant:
--A Nevers! à Nevers!
Et, par-dessus ce cri général, on entendait les deux voix amies du
Gascon et du Normand, qui éprouvaient une certaine consolation à
constater ainsi qu'ils ne s'adressaient point à leur ancien élève.
Les estafiers n'avaient aucune idée des obstacles accumulés sur leur
passage. Ces remparts qui ont pu sembler au lecteur une pauvre et
puérile ressource, firent d'abord merveille.
Tous ces hommes à lourds accoutrements et à longues rapières vinrent
donner dans les poutres et s'embarrasser parmi le foin. Bien peu
arrivèrent jusqu'à nos deux champions, et ceux-là en portèrent la
marque.
Il y eut du bruit, de la confusion; en somme, un seul bandoulier resta
par terre.
Mais la retraite ne ressembla pas à l'attaque.
Dès que le gros des assassins commença à plier, Nevers et son ami
prirent à leur tour l'offensive.
--J'y suis! j'y suis! crièrent-ils en même temps.
Et tous deux s'élancèrent en avant.
Le Parisien perça du premier coup un bandoulier d'outre en outre;
ramenant l'épée et coupant à revers, il trancha le bras d'un
contrebandier; puis, ne pouvant arrêter son élan, et arrivant sur le
troisième de trop court, il lui écrasa le crâne d'un coup de pommeau.
Ce troisième était l'Allemand Staupitz, qui tomba lourdement à la
renverse.
--J'y suis! j'y suis!
Nevers taillait aussi de son mieux. Outre un partisan qu'il avait jeté
sous les roues de la charrette, le Matador et Joël étaient grièvement
blessés de sa main.
Mais, comme il allait achever ce dernier, il vit deux ombres qui se
glissaient le long du mur dans la direction du pont.
--A moi, chevalier! cria-t-il en retournant précipitamment sur ses
pas.
Lagardère ne prit que le temps d'allonger un vertueux fendant à Pinto,
qui, tout le restant de sa vie, ne put montrer qu'une seule oreille.
--Vive Dieu! dit-il en rejoignant Nevers, j'avais presque oublié
l'ange blond, mes amours!
Les deux ombres avaient pris le large.
Un silence profond régnait dans les douves. Il y avait un quart
d'heure de passé.
--Reprenez haleine vivement, monsieur le duc, dit Lagardère: les
drôles ne nous laisseront pas longtemps en repos... Êtes-vous blessé?
--Une égratignure.
--Où cela?
--Au front.
Le Parisien ferma les poings et ne parla plus. C'étaient les suites de
sa leçon d'escrime.
Deux ou trois minutes se passèrent ainsi, puis l'assaut recommença,
mais, cette fois, sérieusement et avec ensemble.
Les assaillants arrivaient sur deux lignes et prenaient soin d'écarter
les obstacles avant de passer outre.
--C'est l'heure de battre fort et ferme! dit Lagardère à demi voix;
surtout, ne vous occupez que de vous, monsieur le duc... Je couvre
l'enfant.
C'était un cercle silencieux et sombre, qui allait se rétrécissant
autour d'eux.
--A Nevers! dit une voix.
Dix lames s'allongèrent.
--J'y suis! fit le Parisien, qui bondit en avant encore une fois.
Le Tueur poussa un cri et tomba sur le corps de deux bandouliers
foudroyés.
Les estafiers reculèrent, mais de quelques semelles seulement.
Ceux qui venaient les derniers criaient toujours:
--A Nevers! à Nevers!
Et Nevers répondait, car il s'échauffait au jeu:
--J'y suis, mes compagnons. Voici de mes nouvelles... Encore!...
encore!
Et, chaque fois, sa lame sortait humide et rouge.
Ah! c'étaient deux fiers lutteurs!
--A toi, seigneur Saldagne! criait le Parisien; c'est le coup que je
t'enseignai à Ségorbe! A toi, Faënza!... Mais approchez donc; il
faudrait, pour vous atteindre, des hallebardes de cathédrale!
Et il piquait! et il fauchait! Il ne se trouvait déjà plus un seul des
bandouliers qu'on avait mis en avant.
Derrière les contrevents de la fenêtre basse, il y avait quelqu'un. Ce
n'était plus Aurore de Caylus.
Il y avait deux hommes qui écoutaient, le frisson dans les veines et
la sueur glacée au front.
C'étaient M. de Peyrolles et son maître.
--Les misérables! dit le maître, ils ne sont pas assez de dix contre
un!... Faudra-t-il que je me mette de la partie?
--Prenez garde, monseigneur!
--Le danger est qu'il en reste un de vivant! dit le maître.
Au dehors:
--J'y suis! j'y suis!
En vérité, le cercle s'élargissait; les coquins pliaient. Et il ne
restait plus que quelques minutes pour parfaire la demi-heure.
Lagardère n'avait pas une écorchure. Nevers n'avait que sa piqûre au
front.
Et tous deux auraient pu ferrailler encore pendant une heure du même
train.
Aussi la fièvre du triomphe commençait à les emporter. Sans le savoir,
et surtout sans le vouloir, ils s'éloignaient parfois de leur poste
pour aborder le front des spadassins. Le cercle de cadavres et de
blessés qui était autour d'eux ne prouvait-il pas assez clairement
leur supériorité? Cette vue les exaltait. La prudence s'enfuit quand
l'ivresse va naître. C'était l'heure du véritable danger.
Ils ne voyaient point que tous ces cadavres et ces gens hors de combat
étaient des auxiliaires mis en avant pour les lasser. Les maîtres
d'armes restaient debout, sauf un seul, Staupitz, qui n'était
qu'évanoui.
Les maîtres d'armes se tenaient à distance; ils attendaient leur
belle. Ils s'étaient dit:
--Séparons-les seulement, et, s'ils sont de chair et d'os, nous les
aurons.
Toute leur manoeuvre, depuis quelques instants, tendait à attirer en
avant un des deux champions, tandis qu'on maintiendrait l'autre acculé
à la muraille.
Joël de Jugan, blessé deux fois, Faënza, Cocardasse et Passepoil
furent chargés de Lagardère; les trois Espagnols allèrent contre
Nevers.
La première bande devait lâcher pied à un moment donné; l'autre, au
contraire, devait tenir quand même. Elles s'étaient partagé le restant
des auxiliaires.
Dès le premier choc, Cocardasse et Passepoil se mirent en arrière.
Joël et l'Italien, sujet de notre saint-père, reçurent chacun un
horion bien appliqué. En même temps, Lagardère, se retournant, balafra
le visage du Tueur, qui serrait de trop près M. de Nevers.
Un cri de sauve qui peut se fit entendre.
--En avant! dit le Parisien bouillant.
--En avant! répéta le jeune duc.
Et tous deux:
--J'y suis! j'y suis!
Tout plia devant Lagardère, qui, en un clin d'oeil, fut à l'autre
bout du fossé.
Mais le duc trouva devant lui un mur de fer. Tout au plus son élan
gagna-t-il quelques pas.
Il n'était pas homme à crier au secours. Il tenait bon, et Dieu sait
que les trois Espagnols avaient de la besogne! Pinto et Saldagne
étaient déjà blessés tous les deux.
A ce moment, la grille de fer qui fermait la fenêtre basse tourna sur
ses gonds.
Nevers était à trois toises environ de la fenêtre.
Les contrevents s'ouvrirent. Il n'entendit pas, environné qu'il était
de mouvement et de bruit.
Deux hommes descendirent l'un après l'autre dans la douve. Nevers ne
les vit point.
Ils avaient tous deux à la main leurs épées nues. Le plus grand avait
un masque sur le visage.
--Victoire! cria le Parisien, qui avait fait place nette autour de
lui.
Nevers lui répondit par un cri d'agonie.
Un des deux hommes descendus par la fenêtre basse, le plus grand,
celui qui avait un masque sur le visage, venait de lui passer son épée
au travers du corps par derrière.
Nevers tomba.--Le coup avait été porté, comme on disait alors, _à
l'italienne_, c'est-à-dire savamment, et comme on fait une opération
de chirurgie.
Les lâches estocades qui vinrent après étaient inutiles.
En tombant, Nevers put se retourner. Son regard mourant se fixa sur
l'homme au masque.
Une expression d'amère douleur décomposa ses traits.
La lune, à son dernier quartier, se levait tardivement derrière les
tourelles du château.
On ne la voyait point encore, mais sa lumière diffuse éclairait
vaguement les ténèbres.
--Toi! c'est toi! murmura Nevers expirant; toi, Gonzague! toi, mon
ami, pour qui j'aurais donné cent fois ma vie!
--Je ne la prends qu'une fois, répondit froidement l'homme au masque.
La tête du jeune duc se renversa livide.
--Il est mort, dit Gonzague; à l'autre.
Il n'était pas besoin d'aller à l'autre, l'autre venait.
Quand Lagardère entendit le râle du jeune duc, ce ne fut pas un cri
qui sortit de sa poitrine, ce fut un rugissement. Les maîtres d'armes
s'étaient reformés derrière lui. Arrêtez donc un lion qui bondit! Deux
estafiers roulèrent sur l'herbe; il passa.
Comme il arrivait, Nevers se souleva, et, d'une voix éteinte:
--Frère, souviens-toi et venge-moi!
--Sur Dieu, je le jure! s'écria le Parisien; tous ceux qui sont là
mourront de ma main!
L'enfant rendit une plainte sous le pont, comme s'il se fut éveillé au
dernier râle de son père.
Ce faible bruit passa inaperçu.
--Sus! sus! cria l'homme masqué.
--Il n'y a que toi que je ne connaisse pas, dit Lagardère en se
redressant, seul désormais contre tous. J'ai fait un serment... il
faut pourtant que je puisse te retrouver quand l'heure sera venue.
--Sus! répéta le maître.
Entre lui et le Parisien se massaient cinq prévôts d'armes et M. de
Peyrolles.
Ce ne furent pas les estafiers qui chargèrent.
Le Parisien saisit une botte de foin, dont il se fit un bouclier, et
troua comme un boulet le gros des spadassins. Son élan le porta au
centre, il ne restait plus que Saldagne et Peyrolles au-devant de
l'homme masqué, qui se mit en garde.
L'épée de Lagardère, coupant entre Peyrolles et Gonzague, fit à la
main du maître une large entaille.
--Tu es marqué! s'écria-t-il en faisant retraite.
Il avait entendu, lui seul, le premier cri de l'enfant éveillé.
En trois bonds, il fut sous le pont. La lune passait par-dessus les
tourelles. Tous virent qu'il prenait à terre un fardeau.
--Sus! sus! râla le maître suffoqué par la rage. C'est la fille de
Nevers! la fille de Nevers à tout prix!
Lagardère avait déjà l'enfant dans ses bras.
Les estafiers semblaient des chiens battus. Ils n'allaient plus de bon
coeur à la besogne.
Cocardasse, augmentant à dessein leur découragement, grommelait:
--Lou couquin va nous achever ici!
Pour gagner le petit escalier, Lagardère n'eût qu'à brandir sa lame,
qui flamboyait maintenant aux rayons de la lune, et à dire:
--Place, mes drôles!
Tous s'écartèrent d'instinct.
Il monta les marches de l'escalier.
Dans la campagne, on entendait le galop d'une troupe de cavaliers.
Lagardère, au haut des degrés, montrant son beau visage en pleine
lumière, leva l'enfant, qui, à sa vue, s'était prise à sourire.
--Oui, s'écria-t-il, voici la fille de Nevers!... Viens donc la
chercher derrière mon épée, assassin! toi qui as commandé le meurtre,
toi qui l'as achevé lâchement par derrière!... Qui que tu sois, ta
main gardera ma marque. Je te reconnaîtrai. Et, quand il sera temps,
si tu ne viens pas à Lagardère, Lagardère ira à toi!