Le greffier écrivit: «Capitaine Guéchamp: la mort.»

Gauvain éleva la voix.

--Guéchamp, dit-il, vous avez bien voté, et je vous remercie.

Cimourdain reprit:

--La parole est au deuxième juge. Parlez, sergent Radoub.

Radoub se leva, se tourna vers Gauvain et fit à l'accusé le salut

militaire. Puis il s'écria:

--Si c'est ça, alors, guillotinez-moi, car j'en donne ici ma nom de Dieu de

parole d'honneur la plus sacrée, je voudrais avoir fait, d'abord ce qu'a

fait le vieux, et ensuite ce qu'a fait mon commandant. Quand j'ai vu cet

individu de quatre-vingts ans se jeter dans le feu pour en tirer les trois

mioches, j'ai dit: Bonhomme, tu es un brave homme! Et quand j'apprends que

c'est mon commandant qui a sauvé ce vieux de votre bête de guillotine,

mille noms de noms, je dis: Mon commandant, vous devriez être mon général,

et vous êtes un vrai homme, et moi, tonnerre! je vous donnerais la croix de

Saint-Louis, s'il y avait encore des croix, s'il y avait encore des saints,

et s'il y avait encore des louis! Ah çà! est-ce qu'on va être des

imbéciles, à présent? Si c'est pour des choses comme ça qu'on a gagné la

bataille de Jemmapes, la bataille de Valmy, la bataille de Fleurus et la

bataille de Wattignies, alors il faut le dire. Comment! voilà le commandant

Gauvain qui depuis quatre mois mène toutes ces bourriques de royalistes

tambour battant, et qui sauve la république à coups de sabre, et qui a fait

la chose de Dol où il fallait joliment de l'esprit, et, quand vous avez cet

homme-là, vous tâchez de ne plus l'avoir! et, au lieu d'en faire votre

général, vous voulez lui couper le cou! je dis que c'est à se jeter la tête

la première par-dessus le parapet du Pont-Neuf, et que vous-même, citoyen

Gauvain, mon commandant, si, au lieu d'être mon général, vous étiez mon

caporal, je vous dirais que vous avez dit de fichues bêtises tout à

l'heure. Le vieux a bien fait de sauver les enfants, vous avez bien fait de

sauver le vieux, et si l'on guillotine les gens parce qu'ils ont fait de

bonnes actions, alors va-t'en à tous les diables, je ne sais plus du tout

de quoi il est question. Il n'y a plus de raison pour qu'on s'arrête. C'est

pas vrai, n'est-ce pas, tout ça? Je me pince pour savoir si je suis

éveillé. Je ne comprends pas. Il fallait donc que le vieux laisse brûler

les mômes tout vifs, il fallait donc que mon commandant laisse couper le

cou au vieux. Tenez, oui, guillotinez-moi. J'aime autant ça. Une

supposition, les mioches seraient morts, le bataillon du Bonnet-Rouge était

déshonoré. Est-ce que c'est ça qu'on voulait? Alors mangeons-nous les

uns les autres. Je me connais en politique aussi bien que vous qui êtes là,

j'étais du club de la section des Piques. Sapristi! nous nous abrutissons à

la fin! Je résume ma façon de voir. Je n'aime pas les choses qui ont

l'inconvénient de faire qu'on ne sait plus du tout où on en est. Pourquoi

diable nous faisons-nous tuer? Pour qu'on nous tue notre chef! Pas de ça,

Lisette. Je veux mon chef! Il me faut mon chef! Je l'aime encore mieux

aujourd'hui qu'hier. L'envoyer à la guillotine, mais vous me faites rire!

Tout ça, nous n'en voulons pas. J'ai écouté. On dira tout ce qu'on voudra.

D'abord, pas possible.

Et Radoub se rassit. Sa blessure s'était rouverte. Un filet de sang qui

sortait du bandeau coulait le long de son cou, de l'endroit où avait été

son oreille.

Cimourdain se tourna vers Radoub.

--Vous votez pour que l'accusé soit absous?

--Je vote, dit Radoub, pour qu'on le fasse général.

--Je vous demande si vous votez pour qu'il soit acquitté.

--Je vote pour qu'on le fasse le premier de la république.

--Sergent Radoub, votez-vous pour que le commandant Gauvain soit acquitté,

oui ou non?

--Je vote pour qu'on me coupe la tête à sa place.

--Acquittement, dit Cimourdain. Ecrivez, greffier.

Quatrevingt-Treize · 第 108 / 112 题