I. LA MORT PASSE

Ce soir-là, la mère, qu'on a vue cheminant presque au hasard, avait marché

toute la journée. C'était, du reste, son histoire de tous les jours; aller

devant elle et ne jamais s'arrêter. Car ses sommeils d'accablement dans le

premier coin venu n'étaient pas plus du repos que ce qu'elle mangeait çà et

là, comme les oiseaux picorent, n'était de la nourriture. Elle mangeait et

dormait juste autant qu'il fallait pour ne pas tomber morte.

C'était dans une grange abandonnée qu'elle avait passé la nuit précédente;

les guerres civiles font de ces masures-là; elle avait trouvé dans un champ

désert quatre murs, une porte ouverte, un peu de paille sous un reste de

toit, et elle s'était couchée sur cette paille et sous ce toit, sentant à

travers la paille le glissement des rats et voyant à travers le toit le

lever des astres. Elle avait dormi quelques heures; puis s'était réveillée

au milieu de la nuit, et remise en route afin de faire le plus de chemin

possible avant la grande chaleur du jour. Pour qui voyage à pied l'été,

minuit est plus clément que midi.

Elle suivait de son mieux l'itinéraire sommaire que lui avait indiqué le

paysan de Vantortes; elle allait le plus possible au couchant. Qui eût été

près d'elle l'eût entendue dire sans cesse à demi-voix:--La Tourgue.--Avec

les noms de ses trois enfants, elle ne savait plus guère que ce mot-là.

Tout en marchant, elle songeait. Elle pensait aux aventures qu'elle avait

traversées; elle pensait à tout ce qu'elle avait souffert, à tout ce

qu'elle avait accepté; aux rencontres, aux indignités, aux conditions

faites, aux marchés proposés et subis, tantôt pour un asile, tantôt pour un

morceau de pain, tantôt simplement pour obtenir qu'on lui montrât sa route.

Une femme misérable est plus malheureuse qu'un homme misérable, parce

qu'elle est instrument de plaisir. Affreuse marche errante! Du reste tout

lui était bien égal pourvu qu'elle retrouvât ses enfants.

Sa première rencontre, ce jour-là, avait été un village sur la route;

l'aube paraissait à peine; tout était encore baigné du sombre de la nuit;

pourtant quelques portes étaient déjà entre-bâillées dans la grande rue du

village, et des têtes curieuses sortaient des fenêtres. Les habitants

avaient l'agitation d'une ruche inquiétée. Cela tenait à un bruit de roues

et de ferrailles qu'on avait entendu.

Sur la place, devant l'église, un groupe ahuri, les yeux en l'air,

regardait quelque chose descendre par la route vers le village du haut

d'une colline. C'était un chariot à quatre roues traîné par cinq chevaux

attelés de chaînes. Sur le chariot on distinguait un entassement qui

ressemblait à un monceau de longues solives au milieu desquelles il y avait

on ne sait quoi d'informe; c'était recouvert d'une grande bâche, qui avait

l'air d'un linceul. Dix hommes à cheval marchaient en avant du chariot et

dix autres en arrière. Ces hommes avaient des chapeaux à trois cornes et

l'on voyait se dresser au-dessus de leurs épaules des pointes qui

paraissaient être des sabres nus. Tout ce cortège, avançant lentement, se

découpait en vive noirceur sur l'horizon. Le chariot semblait noir,

l'attelage semblait noir, les cavaliers semblaient noirs. Le matin

blêmissait derrière.

Cela entra dans le village et se dirigea vers la place.

Il s'était fait un peu de jour pendant la descente de ce chariot et l'on

put voir distinctement le cortège, qui paraissait une marche d'ombres, car

il n'en sortait pas une parole.

Les cavaliers étaient des gendarmes. Ils avaient en effet le sabre nu. La

bâche était noire.

La misérable mère errante entra de son côté dans le village et s'approcha

de l'attroupement des paysans au moment où arrivaient sur la place cette

voiture et ces gendarmes. Dans l'attroupement, des voix chuchotaient des

questions et des réponses.

--Qu'est-ce que c'est que ça?

--C'est la guillotine qui passe.

--D'où vient-elle?

--De Fougères.

--Où va-t-elle?

--Je ne sais pas. On dit qu'elle va à un château du côté de Parigné.

--A Parigné!

--Qu'elle aille où elle voudra, pourvu qu'elle ne s'arrête pas ici!

Cette grande charrette avec son chargement voilé d'une sorte de suaire, cet

attelage, ces gendarmes, le bruit de ces chaînes, le silence de ces hommes,

l'heure crépusculaire, tout cet ensemble était spectral.

Ce groupe traversa la place et sortit du village; le village était dans un

fond entre une montée et une descente; au bout d'un quart d'heure, les

paysans, restés là comme pétrifiés, virent reparaître la lugubre procession

au sommet de la colline qui était à l'occident. Les ornières cahotaient

les grosses roues, les chaînes de l'attelage grelottaient au vent du matin,

les sabres brillaient; le soleil se levait, la route tourna, tout disparut.

C'était le moment même où Georgette, dans la salle de la bibliothèque, se

réveillait à côté de ses frères encore endormis, et disait bonjour à ses

pieds roses.

Quatrevingt-Treize · 第 79 / 112 题