LE MASSACRE DE SAINT-BARTHELEMY

i

Les enfants se réveillèrent.

Ce fut d'abord la petite.

Un réveil d'enfants, c'est une ouverture de fleurs; il semble qu'un parfum

sorte de ces fraîches âmes.

Georgette, celle de vingt mois, la dernière née des trois, qui tétait

encore en mai, souleva sa petite tête, se dressa sur son séant, regarda ses

pieds, et se mit à jaser.

Un rayon du matin était sur son berceau; il eût été difficile de dire quel

était le plus rose, du pied de Georgette ou de l'aurore.

Les deux autres dormaient encore; c'est plus lourd, les hommes; Georgette,

gaie et calme, jasait.

René-Jean était brun, Gros-Alain était châtain, Georgette était blonde. Ces

nuances des cheveux, d'accord dans l'enfance avec l'âge, peuvent changer

plus tard. René-Jean avait l'air d'un petit Hercule; il dormait sur le

ventre, avec ses deux poings dans ses yeux. Gros-Alain avait les deux

jambes hors de son petit lit.

Tous trois étaient en haillons; les vêtements que leur avait donnés le

bataillon du Bonnet-Rouge s'en étaient allés en loques; ce qu'ils avaient

sur eux n'était même pas une chemise; les deux garçons étaient presque nus,

Georgette était affublée d'une guenille qui avait été une jupe et qui

n'était plus guère qu'une brassière. Qui avait soin de ces enfants? On

n'eût pu le dire. Pas de mère. Ces sauvages paysans combattants, qui les

traînaient avec eux de forêt en forêt, leur donnaient leur part de soupe.

Voilà tout. Les petits s'en tiraient comme ils pouvaient. Ils avaient tout

le monde pour maître et personne pour père. Mais les haillons des enfants,

c'est plein de lumière. Ils étaient charmants.

Georgette jasait.

Ce qu'un oiseau chante, un enfant le jase. C'est le même hymne. Hymne

indistinct, balbutié, profond. L'enfant a de plus que l'oiseau la sombre

destinée humaine devant lui. De là la tristesse des hommes qui écoutent,

mêlée à la joie du petit qui chante. Le cantique le plus sublime qu'on

puisse entendre sur la terre, c'est le bégaiement de l'âme humaine sur les

lèvres de l'enfance. Ce chuchotement confus d'une pensée qui n'est encore

qu'un instinct contient on ne sait quel appel inconscient à la justice

éternelle; peut-être est-ce une protestation sur le seuil avant d'entrer;

protestation humble et poignante; cette ignorance souriant à l'infini

compromet toute la création dans le sort qui sera fait à l'être faible et

désarmé. Le malheur, s'il arrive, sera un abus de confiance.

Le murmure de l'enfant, c'est plus et moins que la parole; ce ne sont pas

des notes, et c'est un chant; ce ne sont pas des syllabes, et c'est un

langage; ce murmure a eu son commencement dans le ciel et n'aura pas sa fin

sur la terre; il est d'avant la naissance, et il continue; c'est une suite.

Ce bégaiement se compose de ce que l'enfant disait quand il était ange et

de ce qu'il dira quand il sera homme; le berceau a un Hier de même que la

tombe a un Demain; ce demain et cet hier amalgament dans ce gazouillement

obscur leur double inconnu; et rien ne prouve Dieu, l'éternité, la

responsabilité, la dualité du destin, comme cette ombre formidable dans

cette âme rose.

Ce que balbutiait Georgette ne l'attristait pas, car tout son doux visage

était un sourire. Sa bouche souriait, ses yeux souriaient, les fossettes de

ses joues souriaient. Il se dégageait de ce sourire une mystérieuse

acceptation du matin. L'âme a foi dans le rayon. Le ciel était bleu, il

faisait chaud, il faisait beau. La frêle créature, sans rien savoir, sans

rien connaître, sans rien comprendre, mollement noyée dans la rêverie qui

ne pense pas, se sentait en sûreté dans cette nature, dans ces arbres

honnêtes, dans cette verdure sincère, dans cette campagne pure et paisible,

dans ces bruits de nids, de sources, de mouches, de feuilles, au-dessus

desquels resplendissait l'immense innocence du soleil.

Après Georgette, René-Jean, l'aîné, le grand, qui avait quatre ans passés,

se réveilla. Il se leva debout, enjamba virilement son berceau, aperçut son

écuelle, trouva cela tout simple, s'assit par terre et commença à manger sa

soupe.

La jaserie de Georgette n'avait pas éveillé Gros-Alain, mais au bruit de la

cuiller dans l'écuelle, il se retourna en sursaut, et ouvrit les yeux.

Gros-Alain était celui de trois ans. Il vit son écuelle, il n'avait que le

bras à étendre, il la prit, et, sans sortir de son lit, son écuelle sur ses

genoux, sa cuiller au poing, il fit comme René-Jean, il se mit à manger.

Georgette ne les entendait pas, et les ondulations de sa voix semblaient

moduler le bercement d'un rêve. Ses yeux grands ouverts regardaient en

haut, et étaient divins; quel que soit le plafond ou la voûte qu'un enfant

a au-dessus de sa tête, ce qui se reflète dans ses yeux, c'est le ciel.

Quand René-Jean eut fini, il gratta avec la cuiller le fond de l'écuelle,

soupira, et dit avec dignité:--J'ai mangé ma soupe.

Ceci tira Georgette de sa rêverie.

--Poupoupe, dit-elle.

Et voyant que René-Jean avait mangé et que Gros-Alain mangeait, elle prit

l'écuelle de soupe qui était à côté d'elle, et mangea, non sans porter sa

cuiller beaucoup plus souvent à son oreille qu'à sa bouche.

De temps en temps elle renonçait à la civilisation et mangeait avec ses

doigts.

Gros-Alain, après avoir, comme son frère, gratté le fond de l'écuelle,

était allé le rejoindre et courait derrière lui.

ii.

Tout à coup on entendit au dehors, en bas, du côté de la forêt, un bruit de

clairon, sorte de fanfare hautaine et sévère. A ce bruit de clairon

répondit du haut de la tour un son de trompe.

Cette fois, c'était le clairon qui appelait et la trompe qui donnait la

réplique.

Il y eut un deuxième coup de clairon que suivit un deuxième son de trompe.

Puis, de la lisière de la forêt, s'éleva une voix lointaine, mais précise,

qui cria distinctement ceci:

--Brigands! sommation. Si vous n'êtes pas rendus à discrétion au coucher

du soleil, nous attaquons.

Une voix, qui ressemblait à un grondement, répondit de la plate-forme de la

tour:

--Attaquez.

La voix d'en bas reprit:

--Un coup de canon sera tiré, comme dernier avertissement, une demi-heure

avant l'assaut.

Et la voix d'en haut répéta:

--Attaquez.

Ces voix n'arrivaient pas jusqu'aux enfants, mais le clairon et la trompe

portaient plus haut et plus loin, et Georgette, au premier coup de clairon,

dressa le cou, et cessa de manger; au son de trompe, elle posa sa cuiller

dans son écuelle; au deuxième coup de clairon, elle leva le petit index

de sa main droite, et l'abaissant et le relevant tour à tour, marqua les

cadences de la fanfare, que vint prolonger le deuxième son de trompe; quand

la trompe et le clairon se turent, elle demeura pensive le doigt en l'air,

et murmura à demi-voix:--Misique.

Nous pensons qu'elle voulait dire «musique».

Les deux aînés, René-Jean et Gros-Alain, n'avaient pas fait attention à la

trompe et au clairon; ils étaient absorbés par autre chose; un cloporte

était en train de traverser la bibliothèque.

Gros-Alain l'aperçut et cria:

--Une bête.

René-Jean accourut.

Gros-Alain reprit:

--Ça pique.

--Ne lui fais pas de mal, dit René-Jean.

Et tous deux se mirent à regarder ce passant.

Cependant Georgette avait fini sa soupe; elle chercha des yeux ses frères.

René-Jean et Gros-Alain étaient dans l'embrasure d'une fenêtre, accroupis

et graves au-dessus du cloporte; ils se touchaient du front et mêlaient

leurs cheveux; ils retenaient leur respiration, émerveillés, et

considéraient la bête, qui s'était arrêtée et ne bougeait plus, peu

contente de tant d'admiration.

Georgette, voyant ses frères en contemplation, voulut savoir ce que

c'était. Il n'était pas aisé d'arriver jusqu'à eux, elle l'entreprit

pourtant; le trajet était hérissé de difficultés; il y avait des choses par

terre, des tabourets renversés, des tas de paperasses, des caisses

d'emballage déclouées et vides, des bahuts, des monceaux quelconques autour

desquels il fallait cheminer, tout un archipel d'écueils; Georgette s'y

hasarda. Elle commença par sortir de son berceau, premier travail; puis

elle s'engagea dans les récifs, serpenta dans les détroits, poussa un

tabouret, rampa entre deux coffres, passa par-dessus une liasse de papiers,

grimpant d'un côté, roulant de l'autre, montrant avec douceur sa pauvre

petite nudité, et parvint ainsi à ce qu'un marin appellerait la mer libre,

c'est-à-dire à un assez large espace de plancher qui n'était plus obstrué

et où il n'y avait plus de périls; alors elle s'élança, traversa cet espace

qui était tout le diamètre de la salle, à quatre pattes, avec une vitesse

de chat, et arriva près de la fenêtre; là il y avait un obstacle

redoutable; la grande échelle gisante le long du mur venait aboutir à cette

fenêtre, et l'extrémité de l'échelle dépassait un peu le coin de

l'embrasure; cela faisait entre Georgette et ses frères une sorte de cap à

franchir; elle s'arrêta et médita; son monologue intérieur terminé, elle

prit son parti; elle empoigna résolument de ses doigts roses un des

échelons, lesquels étaient verticaux et non horizontaux, l'échelle étant

couchée sur un de ses montants; elle essaya de se lever sur ses pieds

et retomba; elle recommença deux fois, elle échoua; à la troisième fois,

elle réussit; alors, droite et debout, s'appuyant successivement à chacun

des échelons, elle se mit à marcher le long de l'échelle; arrivée à

l'extrémité, le point d'appui lui manquait, elle trébucha, mais saisissant

de ses petites mains le bout du montant qui était énorme, elle se redressa,

doubla le promontoire, regarda René-Jean et Gros-Alain, et rit.

iii.

En ce moment-là, René-Jean, satisfait du résultat de ses observations sur

le cloporte, relevait la tête et disait:

--C'est une femelle.

Le rire de Georgette fit rire René-Jean, et le rire de René-Jean fit rire

Gros-Alain. Georgette opéra sa jonction avec ses frères, et cela fit un

petit cénacle assis par terre.

Mais le cloporte avait disparu.

Il avait profité du rire de Georgette pour se fourrer dans un trou du

plancher.

D'autres événements suivirent le cloporte.

D'abord des hirondelles passèrent.

Leurs nids étaient probablement sous le rebord du toit. Elles vinrent voler

tout près de la fenêtre, un peu inquiètes des enfants, décrivant de grands

cercles dans l'air, et poussant leur doux cri du printemps. Cela fit lever

les yeux aux trois enfants et le cloporte fut oublié.

Georgette braqua son doigt sur les hirondelles et cria:--Cocos!

René-Jean la réprimanda.

--Mamoiselle, on ne dit pas des cocos, on dit des oseaux.

--Zozo, dit Georgette.

Et tous les trois regardèrent les hirondelles.

Puis une abeille entra.

Rien ne ressemble à une âme comme une abeille. Elle va de fleur en fleur

comme une âme d'étoile en étoile, et elle rapporte le miel comme l'âme

rapporte la lumière.

Celle-ci fit grand bruit en entrant, elle bourdonnait à voix haute, et elle

avait l'air de dire: J'arrive, je viens de voir les roses, maintenant je

viens voir les enfants. Qu'est-ce qui se passe ici?

Une abeille, c'est une ménagère, et cela gronde en chantant.

Tant que l'abeille fut là, les trois petits ne la quittèrent

pas des yeux.

L'abeille explora toute la bibliothèque, fureta les recoins, voleta ayant

l'air d'être chez elle et dans une ruche, et rôda, ailée et mélodieuse,

d'armoire en armoire, regardant à travers les vitres les titres des livres,

comme si elle eût été un esprit.

Sa visite faite, elle partit.

--Elle va dans sa maison, dit René-Jean.

--C'est une bête, dit Gros-Alain.

--Non, repartit René-Jean, c'est une mouche.

--Muche, dit Georgette.

Là-dessus, Gros-Alain, qui venait de trouver à terre une ficelle à

l'extrémité de laquelle il y avait un noeud, prit entre son pouce et son

index le bout opposé au noeud, fit de la ficelle une sorte de moulinet, et

la regarda tourner avec une attention profonde.

De son côté, Georgette, redevenue quadrupède et ayant repris son

va-et-vient capricieux sur le plancher, avait découvert un vénérable

fauteuil de tapisserie mangé des vers dont le crin sortait par plusieurs

trous. Elle s'était arrêtée à ce fauteuil. Elle élargissait les trous et

tirait le crin avec recueillement.

Brusquement, elle leva un doigt, ce qui voulait dire: Écoutez.

Les deux frères tournèrent la tête.

Un fracas vague et lointain s'entendait au dehors; c'était probablement le

camp d'attaque qui exécutait quelque mouvement stratégique dans la forêt;

des chevaux hennissaient, des tambours battaient, des caissons roulaient,

des chaînes s'entre-heurtaient, des sonneries militaires s'appelaient et se

répondaient, confusion de bruits farouches qui en se mêlant devenaient une

sorte d'harmonie; les enfants écoutaient, charmés.

--C'est le mondieu qui fait ça, dit René-Jean.

iv.

Le bruit cessa.

René-Jean était demeuré rêveur.

Comment les idées se décomposent-elles et se recomposent-elles dans ces

petits cerveaux-là? Quel est le remuement mystérieux de ces mémoires si

troubles et si courtes encore? Il se fit dans cette douce tête pensive un

mélange du mondieu, de la prière, des mains jointes, d'on ne sait quel

tendre sourire qu'on avait sur soi autrefois, et qu'on n'avait plus, et

René-Jean chuchota à demi-voix: Maman.

--Maman, dit Gros-Alain.

--Mman, dit Georgette.

Et puis René-Jean se mit à sauter.

Ce que voyant, Gros-Alain sauta.

Gros-Alain reproduisait tous les mouvements et tous les gestes de

René-Jean; Georgette moins. Trois ans, cela copie quatre ans; mais vingt

mois, cela garde son indépendance. Georgette resta assise, disant de temps

en temps un mot. Georgette ne faisait pas de phrases. C'était une penseuse;

elle parlait par apophtegmes. Elle était monosyllabique.

Au bout de quelque temps néanmoins, l'exemple la gagna, et elle finit par

tâcher de faire comme ses frères, et ces trois petites paires de pieds nus

se mirent à danser, à courir et à chanceler, dans la poussière du vieux

parquet de chêne poli, sous le grave regard des bustes de marbre auxquels

Georgette jetait de temps en temps de côté un oeil inquiet, en Murmurant:

--Les momommes!

Dans le langage de Georgette, un «momomme», c'était tout ce qui ressemblait

à un homme et pourtant n'en était pas un. Les êtres n'apparaissent à

l'enfant que mêlés aux fantômes.

Georgette, marchant moins qu'elle n'oscillait, suivait ses frères, mais

plus volontiers à quatre pattes.

Subitement, René-Jean, s'étant approché d'une croisée, leva la tête, puis

la baissa, et alla se réfugier derrière le coin du mur de l'embrasure de la

fenêtre. Il venait d'apercevoir quelqu'un qui le regardait. C'était un

soldat bleu du campement du plateau qui, profitant de la trêve et

l'enfreignant peut-être un peu, s'était hasardé jusqu'à venir au bord de

l'escarpement du ravin d'où l'on découvrait l'intérieur de la bibliothèque.

Voyant René-Jean se réfugier, Gros-Alain se réfugia; il se blottit à côté

de René-Jean, et Georgette vint se cacher derrière eux. Ils demeurèrent là

en silence, immobiles, et Georgette mit son doigt sur ses lèvres. Au bout

de quelques instants, René-Jean se risqua à avancer la tête; le soldat y

était encore. René-Jean rentra sa tête vivement; et les trois petits

n'osèrent plus souffler. Cela dura assez longtemps. Enfin cette peur ennuya

Georgette, elle eut de l'audace, elle regarda. Le soldat s'en était allé.

Ils se remirent à courir et à jouer.

Gros-Alain, bien qu'imitateur et admirateur de René-Jean, avait une

spécialité, les trouvailles. Son frère et sa soeur le virent tout à coup

caracoler éperdument en tirant après lui un petit chariot à quatre roues

qu'il avait déterré je ne sais où.

Cette voiture à poupée était là depuis des années dans la poussière,

oubliée, faisant bon voisinage avec les livres des génies et les bustes des

sages. C'était peut-être un des hochets avec lesquels avait joué Gauvain

enfant.

Gros-Alain avait fait de sa ficelle un fouet qu'il faisait claquer; il

était très fier. Tels sont les inventeurs. Quand on ne découvre pas

l'Amérique, on découvre une petite charrette. C'est toujours cela.

Mais il fallut partager. René-Jean voulut s'atteler à la voiture et

Georgette voulut monter dedans.

Elle essaya de s'y asseoir. René-Jean fut le cheval. Gros-Alain fut le

cocher.

Mais le cocher ne savait pas son métier, le cheval le lui apprit.

René-Jean cria à Gros-Alain:

--Dis: Hu!

--Hu! répéta Gros-Alain.

La voiture versa. Georgette roula. Cela crie, les anges, Georgette cria.

Puis elle eut une vague envie de pleurer.

--Mamoiselle, dit René-Jean, vous êtes trop grande.

--J'ai grande, dit Georgette.

Et sa grandeur la consola de sa chute.

La corniche d'entablement au-dessous des fenêtres était fort large; la

poussière des champs envolée du plateau de bruyère avait fini par s'y

amasser, les pluies avaient refait de la terre avec cette poussière, le

vent y avait apporté des graines, si bien qu'une ronce avait profité de ce

peu de terre pour pousser là. Cette ronce était de l'espèce vivace dite

_mûrier de renard_. On était en août, la ronce était couverte de mûres, et

une branche de la ronce entrait par une fenêtre. Cette branche pendait

presque jusqu'à terre.

Gros-Alain, après avoir découvert la ficelle, après avoir découvert la

charrette, découvrit cette ronce. Il s'en approcha.

Il cueillit une mûre et la mangea.

--J'ai faim, dit René-Jean.

Et Georgette, galopant sur ses genoux et sur ses mains, arriva.

A eux trois ils pillèrent la branche et mangèrent toutes les mûres. Ils

s'en grisèrent et s'en barbouillèrent, et, tout vermeils de cette pourpre

de la ronce, ces trois petits séraphins finirent par être trois petits

faunes, ce qui eût choqué Dante et charmé Virgile. Ils riaient aux éclats.

De temps en temps la ronce leur piquait les doigts. Rien pour rien.

Georgette tendit à René-Jean son doigt où perlait une petite goutte de sang

et dit en montrant la ronce: Pique.

Gros-Alain, piqué aussi, regarda la ronce avec défiance et dit:

--C'est une bête.

--Non, répondit René-Jean, c'est un bâton.

--Un bâton, c'est méchant, reprit Gros-Alain.

Georgette, cette fois encore, eut envie de pleurer, mais elle se mit à

rire.

v.

Cependant René-Jean, jaloux peut-être des découvertes de son frère cadet

Gros-Alain, avait conçu un grand projet. Depuis quelque temps, tout en

cueillant des mûres et en se piquant les doigts, ses yeux se tournaient

fréquemment du côté du lutrin-pupitre monté sur pivot et isolé comme un

monument au milieu de la bibliothèque. C'est sur ce lutrin que s'étalait le

célèbre volume _Saint-Barthélemy_.

C'était vraiment un in-quarto magnifique et mémorable. Ce

_Saint-Barthélemy_ avait été publié à Cologne par le fameux éditeur de la

Bible de 1682, Bloeuw, en latin Cœsius. Il avait été fabriqué par des

presses à boîtes et à nerfs de boeuf; il était imprimé, non sur papier de

Hollande, mais sur ce beau papier arabe, si admiré par Edrisi, qui est en

soie et coton et toujours blanc; la reliure était de cuir doré et les

fermoirs étaient d'argent; les gardes étaient de ce parchemin que les

parcheminiers de Paris faisaient serment d'acheter à la salle

Saint-Mathurin «et point ailleurs». Ce volume était plein de gravures sur

bois et sur cuivre et de figures géographiques de beaucoup de pays; il

était précédé d'une protestation des imprimeurs, papetiers et libraires

contre l'édit de 1633 qui frappait d'un impôt «les cuirs, les bières, le

pied fourché, le poisson de mer et le papier»; et au verso du frontispice

on lisait une dédicace adressée aux Gryphes, qui sont à Lyon ce que les

Elzévirs sont à Amsterdam. De tout cela, il résultait un exemplaire

illustre, presque aussi rare que l'_Apostol_ de Moscou.

Ce livre était beau; c'est pourquoi René-Jean le regardait, trop peut-être.

Le volume était précisément ouvert à une grande estampe représentant saint

Barthélemy portant sa peau sur son bras. Cette estampe se voyait d'en bas.

Quand toutes les mûres furent mangées, René-Jean la considéra avec un

regard d'amour terrible, et Georgette, dont l'oeil suivait la direction des

yeux de son frère, aperçut l'estampe et dit:--Gimage.

Ce mot sembla déterminer René-Jean. Alors, à la grande stupeur de

Gros-Alain, il fit une chose extraordinaire.

Une grosse chaise de chêne était dans un angle de la bibliothèque;

René-Jean marcha à cette chaise, la saisit, et la traîna à lui tout seul

jusqu'au pupitre. Puis, quand la chaise toucha le pupitre, il monta dessus

et posa ses deux poings sur le livre.

Parvenu à ce sommet, il sentit le besoin d'être magnifique; il prit la

«gimage» par le coin d'en haut et la déchira soigneusement; cette déchirure

de saint Barthélemy se fit de travers, mais ce ne fut pas la faute de

René-Jean; il laissa dans le livre tout le côté gauche avec un oeil et un

peu de l'auréole du vieil évangéliste apocryphe, et offrit à Georgette

l'autre moitié du saint et toute sa peau. Georgette reçut le saint et dit:

--Momomme.

--Et moi! cria Gros-Alain.

Il en est de la première page arrachée comme du premier sang versé. Cela

décide le carnage.

René-Jean tourna le feuillet; derrière le saint il y avait le commentateur,

Pantoenus; René-Jean décerna Pantoenus à Gros-Alain.

Cependant Georgette déchira son grand morceau en deux petits, puis les deux

petits en quatre; si bien que l'histoire pourrait dire que saint

Barthélemy, après avoir été écorché en Arménie, fut écartelé en Bretagne.

vi.

L'écartèlement terminé, Georgette tendit la main à René-Jean et dit:

--Encore!

Après le saint et le commentateur venaient, portraits rébarbatifs, les

glossateurs. Le premier en date était Gavantus; René-Jean l'arracha et mit

dans la main de Georgette Gavantus.

Tous les glossateurs de saint Barthélemy y passèrent.

Donner est une supériorité. René-Jean ne se réserva rien. Gros-Alain et

Georgette le contemplaient; cela lui suffisait; il se contenta de

l'admiration de son public.

René-Jean, inépuisable et magnanime, offrit à Gros-Alain Fabricio

Pignatelli et à Georgette le père Stilting; il offrit à Gros-Alain Alphonse

Tostat et à Georgette _Cornelius a Lapide_; Gros-Alain eut Henri Hammond,

et Georgette eut le père Roberti, augmenté d'une vue de la ville de Douai,

où il naquit en 1619. Gros-Alain reçut la protestation des papetiers et

Georgette obtint la dédicace aux Gryphes. Il y avait aussi des cartes.

René-Jean les distribua. Il donna l'Ethiopie à Gros-Alain et la Lycaonie à

Georgette. Cela fait, il jeta le livre à terre.

Ce fut un moment effrayant. Gros-Alain et Georgette virent, avec une extase

mêlée d'épouvante, René-Jean froncer ses sourcils, roidir ses jarrets,

crisper ses poings et pousser hors du lutrin l'in-quarto massif. Un bouquin

majestueux qui perd contenance, c'est tragique. Le lourd volume désarçonné

pendit un moment, hésita, se balança, puis s'écroula, et, rompu, froissé,

lacéré, déboîté dans sa reliure, disloqué dans ses fermoirs, s'aplatit

lamentablement sur le plancher. Heureusement il ne tomba point sur eux.

Ils furent éblouis, point écrasés. Toutes les aventures des conquérants ne

finissent pas aussi bien.

Comme toutes les gloires, cela fit un grand bruit et un nuage de poussière.

Ayant terrassé le livre, René-Jean descendit de la chaise. Il y eut un

instant de silence et de terreur, la victoire a ses effrois. Les trois

enfants se prirent les mains et se tinrent à distance, considérant le vaste

volume démantelé.

Mais après un peu de rêverie, Gros-Alain s'approcha énergiquement et lui

donna un coup de pied.

Ce fut fini. L'appétit de la destruction existe. René-Jean donna son coup

de pied, Georgette donna son coup de pied, ce qui la fit tomber par terre,

mais assise; elle en profita pour se jeter sur Saint-Barthélemy; tout

prestige disparut; René-Jean se précipita, Gros-Alain se rua, et joyeux,

éperdus, triomphants, impitoyables, déchirant les estampes, balafrant

les feuillets, arrachant les signets, égratignant la reliure, décollant le

cuir doré, déclouant les clous des coins d'argent, cassant le parchemin,

déchiquetant le texte auguste, travaillant des pieds, des mains, des

ongles, des dents, roses, riants, féroces, les trois anges de proie

s'abattirent sur l'évangéliste sans défense.

Ils anéantirent l'Arménie, la Judée, le Bénévent où sont les reliques du

saint, Nathanaël, qui est peut-être le même que Barthélemy, le pape Gélase,

qui déclara apocryphe l'évangile Barthélemy-Nathanaël, toutes les figures,

toutes les cartes, et l'exécution inexorable du vieux livre les absorba

tellement qu'une souris passa sans qu'ils y prissent garde.

Ce fut une extermination.

Tailler en pièces l'histoire, la légende, la science, les miracles vrais ou

faux, le latin d'église, les superstitions, les fanatismes, les mystères,

déchirer toute une religion du haut en bas, c'est un travail pour trois

géants, et même pour trois enfants; les heures s'écoulèrent dans ce labeur,

mais ils en vinrent à bout; rien ne resta de Saint-Barthélemy.

Quand ce fut fini, quand la dernière page fut détachée, quand la dernière

estampe fut par terre, quand il ne resta plus du livre que des tronçons de

texte et d'images dans un squelette de reliure, René-Jean se dressa debout,

regarda le plancher jonché de toutes ces feuilles éparses, et battit des

mains.

Gros-Alain battit des mains.

Georgette prit à terre une de ces feuilles, se leva, s'appuya contre la

fenêtre qui lui venait au menton et se mit à déchiqueter par la croisée la

grande page en petits morceaux.

Ce que voyant, René-Jean et Gros-Alain en firent autant. Ils ramassèrent et

déchirèrent, ramassèrent encore et déchirèrent encore, par la croisée comme

Georgette; et, page à page, émietté par ces petits doigts acharnés, presque

tout l'antique livre s'envola dans le vent. Georgette, pensive, regarda ces

essaims de petits papiers blancs se disperser à tous les souffles de l'air,

et dit:

--Papillons.

Et le massacre se termina par un évanouissement dans l'azur.

vii.

Telle fut la deuxième mise à mort de saint Barthélemy qui avait été déjà

une première fois martyr l'an 49 de Jésus-Christ.

Cependant le soir venait, la chaleur augmentait, la sieste était dans

l'air, les yeux de Georgette devenaient vagues, René-Jean alla à son

berceau, en tira le sac de paille qui lui tenait lieu de matelas, le traîna

jusqu'à la fenêtre, s'allongea dessus et dit:--Couchons-nous.

Gros-Alain mit sa tête sur René-Jean, Georgette mit sa tête sur Gros-Alain,

et les trois malfaiteurs s'endormirent.

Les souffles tièdes entraient par les fenêtres ouvertes; des parfums de

fleurs sauvages, envolés des ravins et des collines, erraient mêlés aux

haleines du soir; l'espace était calme et miséricordieux, tout rayonnait,

tout s'apaisait, tout aimait tout; le soleil donnait à la création cette

caresse, la lumière; on percevait par tous les pores l'harmonie qui se

dégage de la douceur colossale des choses; il y avait de la maternité

dans l'infini; la création est un prodige en plein épanouissement, elle

complète son énormité par sa bonté; il semblait que l'on sentît quelqu'un

d'invisible prendre ces mystérieuses précautions qui dans le redoutable

conflit des êtres protègent les chétifs contre les forts; en même temps,

c'était beau; la splendeur égalait la mansuétude. Le paysage, ineffablement

assoupi, avait cette moire magnifique que font sur les prairies et sur les

rivières les déplacements de l'ombre et de la clarté; les fumées montaient

vers les nuages, comme des rêveries vers des visions; des vols d'oiseaux

tourbillonnaient au-dessus de la Tourgue; les hirondelles regardaient par

les croisées, et avaient l'air de venir voir si les enfants dormaient bien.

Ils étaient gracieusement groupés l'un sur l'autre, immobiles, demi-nus

dans des poses d'amours; ils étaient adorables et purs, à eux trois ils

n'avaient pas neuf ans, ils faisaient des songes de paradis qui se

reflétaient sur leurs bouches en vagues sourires, Dieu leur parlait

peut-être à l'oreille, ils étaient ceux que toutes les langues humaines

appellent les faibles et les bénis, ils étaient les innocents vénérables;

tout faisait silence comme si le souffle de leurs douces poitrines était

l'affaire de l'univers et était écouté de la création entière, les feuilles

ne bruissaient pas, les herbes ne frissonnaient pas; il semblait que le

vaste monde étoilé retînt sa respiration pour ne point troubler ces trois

humbles dormeurs angéliques, et rien n'était sublime comme l'immense

respect de la nature autour de cette petitesse.

Le soleil allait se coucher et touchait presque à l'horizon. Tout à coup,

dans cette paix profonde, éclata un éclair qui sortit de la forêt, puis un

bruit farouche. On venait de tirer un coup de canon. Les échos s'emparèrent

de ce bruit et en firent un fracas. Le grondement prolongé de colline en

colline fut monstrueux. Il réveilla Georgette.

Elle souleva un peu sa tête, dressa son petit doigt, écouta et dit:

--Poum!

Le bruit cessa, tout rentra dans le silence, Georgette remit sa tête sur

Gros-Alain, et se rendormit.

Quatrevingt-Treize · 第 76 / 112 题