Pendant que le marquis s'occupait de la brèche et de la tour, l'Imânus
s'occupait du pont. Dès le commencement du siège, l'échelle de sauvetage
suspendue transversalement en dehors et au-dessous des fenêtres du deuxième
étage, avait été retirée par ordre du marquis, et placée par l'Imânus dans
la salle de la bibliothèque. C'est peut-être à cette échelle-là que Gauvain
voulait suppléer. Les fenêtres du premier étage entre-sol, dit salle des
gardes, étaient défendues par une triple armature de barreaux de fer
scellés dans la pierre, et l'on ne pouvait ni entrer ni sortir par là.
Il n'y avait point de barreaux aux fenêtres de la bibliothèque, mais elles
étaient très hautes.
L'Imânus se fit accompagner de trois hommes, comme lui capables de tout et
résolus à tout. Ces hommes étaient Hoisnard, dit Branche-d'Or, et les deux
frères Pique-en-Bois. L'Imânus prit une lanterne sourde, ouvrit la porte de
fer, et visita minutieusement les trois étages du châtelet du pont.
Hoisnard Branche-d'Or était aussi implacable que l'Imânus, ayant eu un
frère tué par les républicains.
L'Imânus examina l'étage d'en haut, regorgeant de foin et de paille, et
l'étage d'en bas, dans lequel il fit apporter quelques pots à feu, qu'il
ajouta aux tonnes de goudron; il fit mettre le tas de fascines de bruyères
en contact avec les tonnes de goudron, et il s'assura du bon état de la
mèche soufrée dont une extrémité était dans le pont et l'autre dans la
tour. Il répandit sur le plancher, sous les tonnes et sous les fascines,
une mare de goudron où il immergea le bout de la mèche soufrée; puis il fit
placer dans la salle de la bibliothèque, entre le rez-de-chaussée où était
le goudron et le grenier où était la paille, les trois berceaux où étaient
René-Jean, Gros-Alain et Georgette, plongés dans un profond sommeil. On
apporta les berceaux très doucement pour ne point réveiller les petits.
C'étaient de simples petites crèches de campagne, sorte de corbeilles
d'osier très basses qu'on pose à terre, ce qui permet à l'enfant de sortir
du berceau seul et sans aide. Près de chaque berceau, l'Imânus fit placer
une écuelle de soupe avec une cuiller de bois. L'échelle de sauvetage
décrochée de ses crampons avait été déposée sur le plancher, contre le
mur; l'Imânus fit ranger les trois berceaux bout à bout le long de l'autre
mur en regard de l'échelle. Puis, pensant que des courants d'air pouvaient
être utiles, il ouvrit toutes grandes les six fenêtres de la bibliothèque.
C'était une nuit d'été, bleue et tiède.
Il envoya les frères Pique-en-Bois ouvrir les fenêtres de l'étage inférieur
et de l'étage supérieur. Il avait remarqué, sur la façade orientale de
l'édifice, un grand vieux lierre desséché, couleur d'amadou, qui couvrait
tout un côté du pont du haut en bas et encadrait les fenêtres des trois
étages. Il pensa que ce lierre ne nuirait pas. L'Imânus jeta partout un
dernier coup d'oeil; après quoi, ces quatre hommes sortirent du châtelet et
rentrèrent dans le donjon. L'Imânus referma la lourde porte de fer à double
tour, considéra attentivement la serrure énorme et terrible, et examina,
avec un signe de tête satisfait, la mèche soufrée qui passait par le trou
pratiqué par lui, et était désormais la seule communication entre la tour
et le pont. Cette mèche partait de la chambre ronde, passait sous la porte
de fer, entrait sous la voussure, descendait l'escalier du rez-de-chaussée
du pont, serpentait sur les degrés en spirale, rampait sur le plancher
du couloir entre-sol, et allait aboutir à la mare de goudron sous le tas de
fascines sèches. L'Imânus avait calculé qu'il fallait environ un quart
d'heure pour que cette mèche, allumée dans l'intérieur de la tour, mit le
feu à la mare de goudron sous la bibliothèque. Tous ces arrangements pris,
et toutes ces inspections faites, il rapporta la clef de la porte de fer au
marquis de Lantenac, qui la mit dans sa poche.
Il importait de surveiller tous les mouvements des assiégeants. L'Imânus
alla se poster en vedette, sa trompe de bouvier à la ceinture, dans la
guérite de la plate-forme, au haut de la tour. Tout en observant, un oeil
sur la forêt, un oeil sur le plateau, il avait près de lui, dans
l'embrasure de la lucarne de la guérite, une poire à poudre, un sac de
toile plein de balles de calibre, et de vieux journaux qu'il déchirait, et
il faisait des cartouches.
Quand le soleil parut, il éclaira dans la forêt huit bataillons, le sabre
au côté, la giberne au dos, la bayonnette au fusil, prêts à l'assaut; sur
le plateau, une batterie de canons, avec caissons, gargousses et boîtes à
mitraille; dans la forteresse, dix-neuf hommes chargeant des tromblons, des
mousquets, des pistolets et des espingoles; et dans les trois berceaux
trois enfants endormis.