La voix implacable en effet était la voix de Cimourdain; la voix plus jeune
et moins absolue était celle de Gauvain.
Le marquis de Lantenac, en reconnaissant l'abbé Cimourdain, ne s'était pas
trompé.
En peu de semaines, dans ce pays que la guerre civile faisait sanglant,
Cimourdain, on le sait, était devenu fameux; pas de notoriété plus lugubre
que la sienne; on disait: Marat à Paris, Châlier à Lyon, Cimourdain en
Vendée. On flétrissait l'abbé Cimourdain de tout le respect qu'on avait eu
pour lui autrefois; c'est là l'effet de l'habit de prêtre retourné.
Cimourdain faisait horreur. Les sévères sont des infortunés; qui voit leurs
actes les condamne, qui verrait leur conscience les absoudrait peut-être.
Un Lycurgue qui n'est pas expliqué semble un Tibère. Quoi qu'il en fût,
deux hommes, le marquis de Lantenac et l'abbé Cimourdain, étaient égaux
dans la balance de haine; la malédiction des royalistes sur Cimourdain
faisait contre-poids à l'exécration des républicains pour Lantenac. Chacun
de ces deux hommes était, pour le camp opposé, le monstre; à tel point
qu'il se produisit ce fait singulier que, tandis que Prieur de la Marne à
Granville mettait à prix la tête de Lantenac, Charette à Noirmoutier
mettait à prix la tête de Cimourdain.
Disons-le, ces deux hommes, le marquis et le prêtre, étaient jusqu'à un
certain point le même homme. Le masque de bronze de la guerre civile a deux
profils, l'un tourné vers le passé, l'autre tourné vers l'avenir, mais
aussi tragiques l'un que l'autre. Lantenac était le premier de ces profils,
Cimourdain était le second; seulement l'amer rictus de Lantenac était
couvert d'ombre et de nuit, et sur le front fatal de Cimourdain il y avait
une lueur d'aurore.
Cependant la Tourgue assiégée avait un répit.
Grâce à l'intervention de Gauvain, on vient de le voir, une sorte de trêve
de vingt-quatre heures avait été convenue.
L'Imânus, du reste, était bien renseigné, et, par suite des réquisitions de
Cimourdain, Gauvain avait maintenant sous ses ordres quatre mille cinq
cents hommes, tant garde nationale que troupe de ligne, avec lesquels il
cernait Lantenac dans la Tourgue, et il avait pu braquer contre la
forteresse douze pièces de canon, six du côté de la tour, sur la lisière de
la forêt, en batterie enterrée, et six du côté du pont, sur le plateau, en
batterie haute. Il avait pu faire jouer la mine, et la brèche était ouverte
au pied de la tour.
Ainsi, sitôt les vingt-quatre heures de trêve expirées, la lutte allait
s'engager dans les conditions que voici:
Sur le plateau et dans la forêt, on était quatre mille cinq cents.
Dans la tour, dix-neuf.
Les noms de ces dix-neuf assiégés peuvent être retrouvés par l'histoire
dans les affiches de mise hors la loi. Nous les rencontrerons peut-être.
Pour commander à ces quatre mille cinq cents hommes qui étaient presque une
armée, Cimourdain aurait voulu que Gauvain se laissât faire adjudant
général. Gauvain avait refusé, et avait dit:--Quand Lantenac sera pris,
nous verrons. Je n'ai encore rien mérité.
Ces grands commandements avec d'humbles grades étaient d'ailleurs dans les
moeurs républicaines. Bonaparte, plus tard, fut en même temps chef
d'escadron d'artillerie et général en chef de l'armée d'Italie.
La Tour-Gauvain avait une destinée étrange: un Gauvain l'attaquait, un
Gauvain la défendait. De là, une certaine réserve dans l'attaque, mais non
dans la défense, car M. de Lantenac était de ceux qui ne ménagent rien, et
d'ailleurs il avait surtout habité Versailles et n'avait aucune
superstition pour la Tourgue, qu'il connaissait à peine. Il était venu s'y
réfugier, n'ayant plus d'autre asile, voilà tout; mais il l'eût démolie
sans scrupule. Gauvain était plus respectueux.
Le point faible de la forteresse était le pont; mais dans la bibliothèque,
qui était sur le pont, il y avait les archives de la famille; si l'assaut
était donné là, l'incendie du pont était inévitable; il semblait à Gauvain
que brûler les archives, c'était attaquer ses pères. La Tourgue était le
manoir de famille des Gauvain; c'est de cette tour que mouvaient tous
leurs fiefs de Bretagne, de même que tous les fiefs de France mouvaient de
la tour du Louvre: les souvenirs domestiques des Gauvain étaient là;
lui-même, il y était né; les fatalités tortueuses de la vie l'amenaient à
attaquer, homme, cette muraille vénérable qui l'avait protégé enfant.
Serait-il impie envers cette demeure jusqu'à la mettre en cendres?
Peut-être son propre berceau, à lui Gauvain, était-il dans quelque coin du
grenier de la bibliothèque. Certaines réflexions sont des émotions.
Gauvain, en présence de l'antique maison de famille, se sentait ému. C'est
pourquoi il avait épargné le pont. Il s'était borné à rendre toute sortie
ou toute évasion impossible par cette issue et à tenir le pont en respect
par une batterie, et il avait choisi pour l'attaque le côté opposé.
De là, la mine et la sape au pied de la tour.
Cimourdain l'avait laissé faire; il se le reprochait; car son âpreté
fronçait le sourcil devant toutes ces vieilleries gothiques, et il ne
voulait pas plus l'indulgence pour les édifices que pour les hommes.
Ménager un château, c'était un commencement de clémence. Or la clémence
était le côté faible de Gauvain. Cimourdain, on le sait, le surveillait et
l'arrêtait sur cette pente, à ses yeux funeste. Pourtant lui-même, et en ne
se l'avouant qu'avec une sorte de colère, il n'avait pas revu la Tourgue
sans un secret tressaillement; il se sentait attendri devant cette salle
studieuse où étaient les premiers livres qu'il eût fait lire à Gauvain; il
avait été curé du village voisin, Parigné; il avait, lui Cimourdain, habité
les combles du châtelet du pont; c'est dans la bibliothèque qu'il tenait
entre ses genoux le petit Gauvain épelant l'alphabet; c'est entre ces vieux
quatre murs-là qu'il avait vu son élève bien-aimé, le fils de son âme,
grandir comme homme et croître comme esprit. Cette bibliothèque, ce
châtelet, ces murs pleins de ses bénédictions sur l'enfant, allait-il les
foudroyer et les brûler? Il leur faisait grâce. Non sans remords.
Il avait laissé Gauvain entamer le siège sur le point opposé. La Tourgue
avait son côté sauvage, la tour, et son côté civilisé, la bibliothèque.
Cimourdain avait permis à Gauvain de ne battre en brèche que le côté
sauvage.
Du reste, attaquée par un Gauvain, défendue par un Gauvain, cette vieille
demeure revenait, en pleine révolution française, à ses habitudes féodales.
Les guerres entre parents sont toute l'histoire du moyen-âge; les Etéocles
et les Polynices sont gothiques aussi bien que grecs, et Hamlet fait dans
Elseneur ce qu'Oreste a fait dans Argos.