I. LA CONVENTION

i.

Nous approchons de la grande cime.

Voici la Convention.

Le regard devient fixe en présence de ce sommet.

Jamais rien de plus haut n'est apparu sur l'horizon des hommes.

Il y a l'Himalaya et il y a la Convention.

La Convention est peut-ètre le point culminant de l'histoire.

Du vivant de la Convention, car cela vit, une assemblée, on ne se rendait

pas compte de ce qu'elle était. Ce qui échappait aux contemporains, c'était

précisément sa grandeur; on était trop effrayé pour être ébloui. Tout ce

qui est grand a une horreur sacrée. Admirer les médiocres et les collines,

c'est aisé; mais ce qui est trop haut, un génie aussi bien qu'une montagne,

une assemblée aussi bien qu'un chef-d'œuvre, vus de trop près, épouvantent.

Toute cime semble une exagération. Gravir fatigue. On s'essouffle aux

escarpements, ou glisse sur les pentes, on se blesse à des aspérités qui

sont des beautés; les torrents, en écumant, dénoncent les précipices, les

nuages cachent les sommets; l'ascension terrifie autant que la chute. De là

plus d'effroi que d'admiration. On éprouve ce sentiment bizarre, l'aversion

du grand. On voit les abîmes, on ne voit pas les sublimités; on voit le

monstre, on ne voit pas le prodige. Ainsi fut d'abord jugée La Convention.

La Convention fut toisée par les myopes, elle, faite pour être contemplée

par les aigles.

Aujourd'hui elle est en perspective, et elle dessine sur le ciel profond,

dans un lointain serein et tragique, l'immense profil de la révolution

française.

ii

Le 14 juillet avait délivré.

Le 10 août avait foudroyé.

Le 21 septembre fonda.

Le 21 septembre, l'équinoxe, l'équilibre. _Libra_. La balance. Ce fut,

suivant la remarque de Romme, sous ce signe de l'Égalité et de la Justice

que la république fut proclamée. Une constellation fit l'annonce.

La Convention est le premier avatar du peuple. C'est par la Convention que

s'ouvrit la grande page nouvelle et que l'avenir d'aujourd'hui commença.

A toute idée il faut une enveloppe visible, à tout principe il faut une

habitation; une église, c'est Dieu entre quatre murs, à tout dogme il faut

un temple. Quand la Convention fut, il y eut un dernier problème à

résoudre, loger la Convention.

On prit d'abord le Manège, puis les Tuileries. On y dressa un châssis, un

décor, une grande grisaille peinte par David, des bancs symétriques, une

tribune carrée, des pilastres parallèles, des socles pareils à des billots,

de longues étraves rectilignes, des alvéoles rectangulaire où se pressait

la multitude et qu'on appelait les tribunes publiques, un velarium romain,

des draperies grecques, et dans ces angles droits et dans ces lignes

droites on installa la Convention: dans cette géométrie on mit la tempête.

Sur la tribune le bonnet rouge était peint en gris. Les royalistes

commencèrent par rire de ce bonnet rouge gris, de cette salle postiche, de

ce monument de carton, de ce sanctuaire de papier mâché, de ce panthéon de

boue et de crachat. Comme cela devait, disparaître vite! Les colonnes

étaient en douves de tonneau, les voûtes étaient en volige, les bas-reliefs

étaient en mastic, les entablements étaient en sapin, les statues étaient

en plâtre, les marbres étaient en peinture, les murailles étaient en toile;

et dans ce provisoire la France a fait de l'éternel.

Les murailles de la salle du Manège, quand la Convention vint y tenir

séance, étaient toutes couvertes des affiches qui avaient pullulé dans

Paris à l'époque du retour de Varennes. On lisait sur l'une:--_Le roi

rentre. Bâtonner qui l'applaudira, pendre qui l'insultera_.--Sur une

autre:--Paix là. Chapeaux sur la tête. Il va passer devant ses

juges.--Sur une autre:--Le roi a couché la nation en joue. Il a

fait long feu. À la nation de tirer maintenant.--Sur une autre:

--_La Loi! La Loi!_ Ce fut entre ces murs-là que la Convention jugea

Louis XVI.

Aux Tuileries, où la Convention vint siéger le 10 mai 1793, et qui

s'appelèrent le Palais-National, la salle des séances occupait tout

l'intervalle entre le pavillon de l'horloge appelé pavillon-Unité et le

pavillon Marsan appelé pavillon-Liberté. Le pavillon de Flore s'appelait

pavillon-Égalité. C'est par le grand-escalier de Jean Bullant qu'on montait

à la salle des séances. Sous le premier étage occupé par l'assemblée, tout

le rez-de-chaussée du palais était une sorte de longue salle des gardes,

encombrée des faisceaux et des lits de camp des troupes de toutes armes qui

veillaient autour de la Convention. L'assemblée avait une garde d'honneur

qu'on appelait «les grenadiers de la Convention».

Un ruban tricolore séparait le château où était l'assemblée du jardin où le

peuple allait et venait.

Ce qu'était la salle des séances, achevons de le dire. Tout intéresse de ce

lieu terrible.

Ce qui, en entrant, frappait d'abord le regard, c'était, entre deux larges

fenêtres, une haute statue de la Liberté.

Quarante-deux mètres de longueur, dix mètres de largeur, onze mètres de

hauteur, telles étaient les dimensions de ce qui avait été le théâtre du

roi et de ce qui devint le théâtre de la révolution. L'élégante et

magnifique salle bâtie par Vigarani pour les courtisans disparut sous la

sauvage charpente qui en 93 dut subir le poids du peuple. Cette charpente,

sur laquelle s'échafaudaient les tribunes publiques, avait, détail qui vaut

la peine d'être noté, pour point d'appui unique un poteau. Ce poteau était

d'un seul morceau, et avait dix mètres de portée. Peu de cariatides ont

travaillé comme ce poteau: il a soutenu pendant des années la rude poussée

de la révolution. Il a porté l'acclamation, l'enthousiasme, l'injure, le

bruit, le tumulte, l'immense chaos des colères, l'émeute. Il n'a pas

fléchi. Après la Convention, il a vu le conseil des Anciens. Le 18 brumaire

l'a relayé.

Percier alors remplaça le pilier de bois par des colonnes de marbre, qui

ont moins duré.

L'idéal des architectes est parfois singulier; l'architecte de la rue de

Rivoli a eu pour idéal la trajectoire d'un boulet de canon, l'architecte de

Carlsruhe a eu pour idéal un éventail; un gigantesque tiroir de commode,

tel semble avoir été l'idéal dr l'architecte qui construisit la salle où la

Convention vint siéger le 10 mai 1793; c'était long, haut et plat. À l'un

des grands côtés du parallélogramme était adossé un vaste demi-cirque;

c'était l'amphithéâtre des bancs des représentants, sans tables ni

pupitres: Garan-Coulon, qui écrivait beaucoup, écrivait sur son genou: en

face des bancs, la tribune; devant la tribune, le buste de

Lepelletier-Saint-Fargeau; derrière la tribune, le fauteuil du président.

La tête du buste dépassait un peu le rebord de la tribune; ce qui fit que,

plus tard, on l'ôta de là.

L'amphithéâtre se composait de dix-neuf bancs demi-circulaires, étagés les

uns derrière les autres; des tronçons de bancs prolongeaient cet

amphithéâtre dans les deux encoignures.

En bas, dans le fer à cheval au pied de la tribune, se tenaient les

huissiers.

D'un côté de la tribune, dans un cadre de bois noir, était appliqué au mur

une pancarte de neuf pieds de haut, portant, sur deux pages séparées par

une sorte de sceptre, la Déclaration des droits de l'homme; de l'autre

côté, il y avait une place vide qui plus tard fut occupée par un cadre

pareil contenant la Constitution de l'an II, dont les deux pages étaient

séparées par un glaive. Au-dessus de la tribune, au-dessus de la tête de

l'orateur, frissonnaient, sortant d'une profonde loge à deux compartiments

pleine de peuple, trois immenses drapeaux tricolores, presque horizontaux,

appuyés à un autel sur lequel on lisait: LA LOI. Derrière cet autel, se

dressait, comme la sentinelle de la parole libre, un énorme faisceau

romain, haut comme une colonne. Des statues colossales, droites contre le

mur, faisaient face aux représentants. Le président avait à sa droite

Lycurgue et à sa gauche Solon; au-dessus de la Montagne il y avait Platon.

Ces statues avaient pour piédestaux de simples dés, posés sur une longue

corniche saillante qui faisait le tour de la salle et séparait le peuple de

l'assemblée. Les spectateurs s'accoudaient à cette corniche.

Le cadre de bois noir du placard des _Droits de l'Homme_ montait jusqu'à

la corniche et entamait le dessin de l'entablement, effraction de la ligne

droite qui faisait murmurer Chabot.--_C'est laid_, disait-il à Vadier.

Sur les têtes des statues, alternaient des couronnes de chêne et de

laurier.

Une draperie verte, où étaient peintes en vert plus foncé les mêmes

couronnes, descendait à gros plis droits de la corniche de pourtour et

tapissait tout le rez-de-chaussée de la salle occupée par l'assemblée.

Au-dessus de cette draperie la muraille était blanche et froide. Dans cette

muraille se creusaient, coupés comme à l'emporte-pièce, sans moulure ni

rinceau, deux étages de tribunes publiques, les carrées en bas, les rondes

en haut; selon la règle, car Vitruve n'était pas détrôné, les archivoltes

étaient superposées aux architraves. Il y avait dix tribunes sur chacun des

grands côtés de la salle, et à chacune des deux extrémités deux loges

démesurées: en tout vingt-quatre. Là s'entassaient les foules.

Les spectateurs des tribunes inférieures débordaient sur tous les

plats-bords et se groupaient sur tous les reliefs de l'architecture. Une

longue barre de fer, solidement scellée à hauteur d'appui servait de

garde-fou aux tribunes hautes, et garantissait les spectateurs contre la

pression des cohues montant les escaliers. Une fois pourtant, un homme fut

précipité dans l'assemblée, il tomba un peu sur Massieu, évêque de

Beauvais, ne se tua pas, et dit: _Tiens! C'est donc bon à quelque chose

un évêque!_

La salle de la Convention pouvait contenir deux mille personnes, et, les

jours d'insurrection, trois mille.

La Convention avait deux séances, une du jour, une du soir.

Le dossier du président était rond, à clous dorés. Sa table était

contrebutée par quatre monstres ailés à un seul pied, qu'on eût dit sortis

de l'apocalypse pour assister à la révolution. Ils semblaient avoir été

dételés du char d'Ézéchiel pour venir traîner le tombereau de Sanson.

Sur la table du président il y avait une grosse sonnette, presque une

cloche, un large encrier de cuivre, et un in-folio relié en parchemin qui

était le livre des procès-verbaux.

Des têtes coupées, portées au bout d'une pique, se sont égouttées sur cette

table.

On montait à la tribune par un degré de neuf marches. Ces marches étaient

hautes, roides, et assez difficiles; elles firent un jour trébucher

Gensonné qui les gravissait. _C'est un escalier d'échafaud!_dit-il.

--_Fais ton apprentissage_, lui cria Carrier.

Là où le mur avait paru trop nu, dans les angles de la salle, l'architecte

avait appliqué pour ornements des faisceaux, la hache en dehors.

À droite et à gauche de la tribune, des socles portaient deux candélabres

de douze pieds de haut, ayant à leur sommet quatre paires de quinquets. Il

y avait dans chaque loge publique un candélabre pareil. Sur les socles de

ces candélabres étaient sculptés des ronds que le peuple appelait «colliers

de guillotine».

Les bancs de l'assemblée montaient presque jusqu'à la corniche des

tribunes; les représentants et le peuple pouvaient dialoguer.

Les vomitoires des tribunes se dégorgeaient dans un labyrinthe de

corridors, plein parfois d'un bruit farouche.

La Convention encombrait le palais et refluait jusque dans les hôtels

voisins, l'hôtel de Longueville, l'hôtel de Coigny. C'est à l'hôtel de

Coigny qu'après le 10 août, si l'on en croit une lettre de lord Bradford,

on transporta le mobilier royal. Il fallut deux mois pour vider les

Tuileries.

Les comités étaient logés aux environs de la salle; au pavillon-Egalité, la

législation, l'agriculture et le commerce; au pavillon-Liberté, la marine,

les colonies, les finances, les assignats, le salut public; au

pavillon-Unité, la guerre.

Le comité de sûreté générale communiquait directement avec le comité de

salut public par un couloir obscur, éclairé nuit et jour d'un réverbère, où

allaient et venaient les espions de tous les partis. On y parlait bas.

La barre de la Convention a été plusieurs fois déplacée. Habituellement

elle était à la droite du président.

Aux deux extrémités se la salle, les deux cloisons verticales qui fermaient

du côté droit et du coté gauche les demi-cercles concentriques de

l'amphithéâtre laissaient entre elles et le mur deux couloirs étroits et

profonds sur lesquels s'ouvraient deux sombres portes carrées. On entrait

et on sortait par là.

Les représentants entraient directement dans la salle par une porte donnant

sur la terrasse des Feuillants.

Cette salle, peu éclairée le jour par de pâles fenêtres, mal éclairée quand

venait le crépuscule par des flambeaux livides, avait on ne sait quoi de

nocturne. Ce demi-éclairage s'ajoutait aux ténèbres du soir; les séances

aux lampes étaient lugubres. On ne se voyait pas; d'un bout de la salle à

l'autre, de la droite à la gauche, des groupes de faces vagues

s'insultaient. On se rencontrait sans se reconnaître. Un jour Laignelot,

courant à la tribune, se heurte, dans le couloir de descente, à quelqu'un.

--Pardon, Robespierre, dit-il.--Pour qui me prends-tu? répond une voix

rauque.--Pardon, Marat, dit Laignelot.

En bas, à droite et à gauche du président, deux tribunes étaient réservées;

car, chose étrange, il y avait à la Convention des spectateurs privilégiés.

Ces tribunes étaient, les seules qui eussent une draperie. Au milieu de

l'architrave, deux glands d'or relevaient cette draperie. Les tribunes du

peuple étaient nues.

Tout cet ensemble était violent, sauvage, régulier. Le correct dans le

farouche; c'est un peu toute la révolution. La salle de la Convention

offrait le plus complet spécimen de ce que les artistes ont appelé depuis

«l'architecture messidor». C'était massif et grêle. Les bâtisseurs de ce

temps-là prenaient le symétrique pour le beau. Le dernier mot de la

renaissance avait été dit sous Louis XV, et une réaction s'était faite. On

avait poussé le noble jusqu'au fade, et la pureté jusqu'à l'ennui. La

pruderie existe en architecture. Après les éblouissantes orgies de forme et

de couleur du dix-huitième siècle, l'art s'était mis à la diète, et ne se

permettait plus que la ligne droite. Ce genre de progrès aboutit à la

laideur. L'art réduit au squelette, tel est le phénomène. C'est

l'inconvénient de ces sortes de sagesses et d'abstinences; le style est si

sobre qu'il devient maigre.

Eu dehors de toute émotion politique, et à ne voir que l'architecture, un

certain frisson se dégageait de cette salle. On se rappelait confusément

l'ancien théâtre, les loges enguirlandées, le plafond d'azur et de pourpre,

le lustre à facettes, les girandoles à reflets de diamants, les tentures

gorge de pigeon, la profusion d'amours et de nymphes sur le rideau et sur

les draperies, toute l'idylle royale et galante, peinte, sculptée et

dorée, qui avait empli de son sourire ce lieu sévère, et l'on regardait

partout autour de soi ces durs angles rectilignes, froids et tranchants

comme l'acier; c'était quelque chose comme Boucher guillotiné par David.

iv

Qui voyait l'assemblée ne songeait plus à la salle. Qui voyait le drame ne

pensait plus au théâtre. Rien de plus difforme et de plus sublime. Un tas

de héros, un troupeau de lâches. Des faunes sur une montagne, des reptiles

dans un marais. Là fourmillaient, se coudoyaient, se provoquaient, se

menaçaient, luttaient et vivaient tous ces combattants qui sont aujourd'hui

des fantômes.

Dénombrement titanique.

À droite, la Gironde, légion de penseurs; à gauche, la Montagne, troupe

d'athlètes. D'un côté, Brissot, qui avait reçu les clefs de la Bastille;

Barbaroux, auquel obéissaient les Marseillais; Kervélégan, qui avait sous

la main le bataillon de Brest, caserné au faubourg Saint-Marceau; Gensonné,

qui avait établi la suprématie des représentants sur les généraux; le fatal

Guadet, auquel une nuit, aux Tuileries, la reine avait montré le dauphin

endormi; Guadet baisa le front de l'enfant et fit tomber la tête du père;

Salles, le dénonciateur chimérique des intimités de la Montagne avec

l'Autriche; Sillery, le boiteux de la droite, comme Couthon était le

cul-de-jatte de la gauche; Lause-Duperret, qui, traité de _scélérat_

par un journaliste, l'invita à dîner en disant: «_Je sais que «scélérat

veut simplement dire l'homme qui ne pense pas comme nous._»

Banant-Saint-Étienne, qui avait commencé son almanach de 1790 par ce mot:

_La révolution est finie_; Quinette, un de ceux qui précipitèrent

Louis XVI; le janséniste Camus, qui rédigeait la constitution civile du

clergé, croyait aux miracles du diacre Paris, et se prosternait toutes les

nuits devant un christ de sept pieds de haut cloué au mur de sa chambre;

Fauchet, un prêtre qui, avec Camille Desmoulins, avait fait le 14 juillet;

Isnard, qui commit le crime de dire: _Paris sera détruit_, au moment

même où Brunswick disait: _Paris sera brûlé_; Jacob Dupont, le premier

qui cria: _Je suis athée_, et à qui Robespierre répondit:_L'athéisme

est aristocratique_; Lanjuinais, dure, sagace et vaillante tête

bretonne, Ducos, l'Euryale de Boyer-Fonfrède; Rebecqui, le Pylade de

Barbaroux, Rebecqui donnait sa démission parce qu'on n'avait pas encore

guillotiné Robespierre; Richaud, qui combattait la permanence des sections;

Lasource, qui avait émis cet apophtegme meurtrier: _Malheur aux nations

Reconnaissantes!_ et qui, au pied de l'échafaud, devait se contredire

par cette fière parole jetée aux montagnards: _Nous mourons parce que le

peuple dort, et vous mourrez parce que le peuple se réveillera_;

Birotteau, qui fit décréter l'abolition de l'inviolabilité, fut ainsi, sans

le savoir, le forgeron du couperet, et dressa l'échafaud pour lui-même;

Charles Villette, qui abrita sa conscience sous cette protestation:

_Je ne veux pas voter sous les couteaux_; Louvet, l'auteur de

_Faublas_, qui devait finir libraire au Palais-Royal avec Lodoïska au

comptoir; Mercier, l'auteur du _Tableau de Paris_, qui s'écriait:

_Tous les rois ont senti sur leur nuque le 21 janvier_; Marec, qui

avait pour souci «la faction des anciennes limites»; le journaliste Carra

qui, au pied de l'échafaud, dit au bourreau: _Ça m'ennuie de mourir.

J'aurais voulu voir la suite_; Vigée, qui s'intitulait grenadier dans le

deuxième bataillon de Loire, et qui, menacé par les tribunes publiques,

s'écriait: _Je demande qu'au premier murmure des tribunes, nous nous

retirions tous, et marchions à Versailles le sabre à la main!_ Buzot,

réservé à la mort de faim; Valazé, promis à son propre poignard; Condorcet,

qui devait mourir à Bourg-la-Reine devenu Bourg-Egalité, dénoncé par

l'Horace qu'il avait dans sa poche; Pétion, dont la destinée était d'être

adoré par la foule en 1792 et dévoré par les loups en 1794; vingt autres

encore, Pontécoulant, Marboz, Lidon, Saint-Martin, Dussaulx, traducteur de

Juvénal, qui avait fait la campagne du Hanovre; Boilleau, Bertrand,

Lesterp-Beauvais, Lesage, Gomaire, Gardien, Minvielle, Duplantier,

Lacaze, Antiboul, et en tête un Barnave qu'on appelait Vergniaud.

De l'autre côté, Antoine-Louis-Léon Florelle de Saint-Just, pâle, front

bas, profil correct, oeil mystérieux, tristesse profonde, vingt-trois ans;

Merlin de Thionville, que les allemands appelaient Feuer-Teufel, «le diable

de feu»; Merlin de Douai, le coupable auteur de la loi des suspects;

Soubrany, que le peuple de Paris, au premier prairial demanda pour général;

l'ancien curé Lebon, tenant un sabre de la main qui avait jeté de l'eau

bénite; Billaud-Varenne, qui entrevoyait la magistrature de l'avenir: pas

de juges, des arbitres; Fabre d'Eglantine, qui eut une trouvaille

charmante, le calendrier républicain, comme Rouget de Lisle eut une

inspiration sublime, _la Marseillaise_, mais l'un et l'autre sans

récidive; Manuel, le procureur de la Commune, qui avait dit: _Un roi mort

n'est pas un homme de moins;_ Gonjon, qui était entré dans Tripstadt,

dans Newtadt et dans Spire, et avait vu fuir l'armée prussienne; Lacroix,

avocat changé en général, fait chevalier de Saint-Louis six jours avant le

10 août; Fréron-Thersite, fils de Fréron-Zoile; Ruhl, l'inexorable

fouilleur de l'armoire de fer, prédestiné au grand suicide républicain,

devant se tuer le jour où mourrait la république; Fouché, âme de démon,

face de cadavre; Camboulas, l'ami du père Duchêne, lequel disait à

Guillotin: _Tu es du club des Feuillants, mais ta fille est du club des

Jacobins;_ Jagot, qui à ceux qui plaignaient la nudité des prisonniers

répondait: _Une prison est un habit de pierre;_ Javogues, l'effrayant

déterreur des tombeaux de Saint-Denis; Osselin; proscripteur qui cachait

chez lui une proscrite, madame Charry; Bentabole, qui, lorsqu'il présidait,

faisait signe aux tribunes d'applaudir et de huer; le journaliste Robert,

mari de mademoiselle de Kéralio, laquelle écrivait: _Ni Robespierre ni

Marat ne viennent chez moi; Robespierre y viendra quand il voudra, Marat,

Jamais;_ Garan-Coulon, qui avait fièrement demandé, quand l'Espagne

était intervenue dans le procès de Louis XVI, que l'assemblée ne daignât

pas lire la lettre d'un roi pour un roi; Grégoire, évêque digne d'abord de

la primitive église, mais qui plus tard sous l'empire effaça le républicain

Grégoire par le comte Grégoire; Amar, qui disait:_Toute la terre

condamne Louis XVI. A qui donc appeler du jugement? Aux planètes;_

Rouyer, qui s'était opposé, le 21 janvier, à ce qu'on tirât le canon du

Pont-Neuf, disant: _Une tête de roi ne doit pas faire en tombant plus de

bruit que la tête d'un autre homme;_ Chénier, frère d'André; Vadier, un

de ceux qui posaient un pistolet sur la tribune; Tanis, qui disait à

Momoro: _Je veux que Marat et Robespierre s'embrassent à ma table chez

moi.--Où demeures-tu?--A Charenton.--Ailleurs, m'eût étonné_, disait

Momoro; Legendre, qui fut le boucher de la révolution de France comme Pride

avait été le boucher de la révolution d'Angleterre:--_Viens, que je

T'assomme!_ criait-il à Lanjuinais. Et Lanjuinais répondait: _Fais

d'abord décréter que je suis un bœuf_; Collot d'Herbois, ce lugubre

comédien, ayant sur la face l'antique masque aux deux bouches qui disent

Oui et Non, approuvant par l'une ce qu'il blâmait par l'autre, flétrissant

Carrier à Nantes et déifiant Châlier à Lyon, envoyant Robespierre à

l'échafaud et Marat au Panthéon; Génissieux, qui demandait la peine de mort

contre quiconque aurait sur lui la médaille _Louis XVI martyrisé_;

Léonard Bourdon, le maître d'école, qui avait offert sa maison au vieillard

du Mont-Jura; Topsent, marin, Goupilleau, avocat, Laurent Lecointre,

marchand, Duhem, médecin, Sergent, statuaire, David, peintre, Joseph

Egalité, prince. D'autres encore; Lecointe-Puiraveau, qui demandait

que Marat fût déclaré par décret «en état de démence»; Robert Lindet,

l'inquiétant créateur de cette pieuvre dont la tête était le comité de

sûreté générale et qui couvrait la France de vingt et un mille bras qu'on

appelait les comités révolutionnaires; Leboeuf, sur qui Girey-Dupré, dans

son _Noël des faux patriotes_, avait fait ce vers:

Leboeuf vit Legendre et beugla.

Thomas Paine, américain, et clément; Anacharsis Cloots, allemand, baron

millionnaire, athée, hébertiste, candide; l'intègre Lebas, l'ami des

Duplay; Rovère, un des rares hommes qui sont méchants pour la méchanceté,

car l'art pour l'art existe plus qu'on ne croit; Charlier, qui voulait

qu'on dît _vous_ aux aristocrates; Tallien, élégiaque et féroce, qui

fera le 9 thermidor par amour; Cambacérès, procureur qui sera prince,

Carrier, procureur qui sera tigre; Laplanche, qui s'écria un jour: _Je

demande la priorité pour le canon d'alarme_; Thuriot, qui voulait le vote à

haute voix des jurés du tribunal révolutionnaire; Bourdon de l'Oise, qui

provoquait en duel Chambon, dénonçait Paine, et était dénoncé par Hébert;

Fayau, qui proposait «l'envoi d'une armée incendiaire» dans la Vendée;

Travot, qui le 15 avril fut presque un médiateur entre la Gironde et la

Montagne; Vernier, qui demandait que les chefs girondins et les chefs

montagnards allassent servir comme simples soldats; Rewbell, qui s'enferma

dans Mayence; Bourbotte, qui eut son cheval tué sous lui à la prise de

Saumur; Guimberteau, qui dirigea l'armée des Côtes de Cherbourg;

Jard-Panvillier, qui dirigea l'armée des Côtes de la Rochelle;

Lecarpentier, qui dirigea l'escadre de Cancale; Roberjot, qu'attendait le

guet-apens de Rastadt; Prieur de la Marne, qui portait dans les camps sa

vieille contre-épaulette de chef d'escadron; Levasseur de la Sarthe, qui,

d'un mot, décidait Serrent, commandant du bataillon de Saint-Amand, à se

faire tuer; Reverchon, Maure, Bernard de Saintes, Charles Richard,

Lequinio, et au sommet de ce groupe un Mirabeau qu'on appelait Danton.

En dehors de ces deux camps, et les tenant tous deux en respect, se

dressait un homme, Robespierre.

v

Au-dessous se courbaient l'épouvante, qui peut être noble, et la peur, qui

est basse. Sous les passions, sous les héroïsmes, sous les dévouements,

sous les rages, la morne cohue des anonymes. Les bas-fonds de l'assemblée

s'appelaient la Plaine. Il y avait là tout ce qui flotte; les hommes qui

doutent, qui hésitent, qui reculent, qui ajournent, qui épient, chacun

craignant quelqu'un. La Montagne, c'était une élite, la Gironde, c'était

une élite: la Plaine, c'était la foule. La Plaine se résumait et se

condensait en Sieyès.

Sieyès, homme profond qui était devenu creux. Il s'était arrêté au

tiers-état, et n'avait pu monter jusqu'au peuple. De certains esprits sont

faits pour rester à mi-côte. Sieyès appelait tigre Robespierre qui

l'appelait taupe. Ce métaphysicien avait abouti, non à la sagesse, mais à

la prudence. Il était courtisan et non serviteur de la révolution. Il

prenait une pelle et allait, avec le peuple, travailler au Champ de Mars,

attelé à la même charrette qu'Alexandre de Beauharnais. Il conseillait

l'énergie dont il n'usait point. Il disait aux Girondins: _Mettez le

canon de votre parti_. Il y a les penseurs qui sont les lutteurs;

ceux-là étaient, comme Condorcet, avec Vergniaud, ou, comme Camille

Desmoulins, avec Danton. Il y a les penseurs qui veulent vivre, ceux-ci

étaient avec Sieyès.

Les cuves les plus généreuses ont leur lie. Au-dessous même de la Plaine,

il y avait le marais. Stagnation hideuse laissant voir les transparences de

l'égoïsme. Là grelottait l'attente muette des trembleurs. Rien de plus

misérable. Tous les opprobres, et aucune honte; la colère latente; la

révolte sous la servitude. Ils étaient cyniquement effrayés; ils avaient

tous les courages de la lâcheté; ils préféraient la Gironde et

choisissaient la Montagne; le dénoûment dépendait d'eux; ils versaient du

côté qui réussissait; ils livraient Louis XVI à Vergniaud, Vergniaud à

Danton, Danton à Robespierre, Robespierre à Tallien. Ils piloriaient Marat

vivant et divinisaient Marat mort. Ils soutenaient tout jusqu'au jour où

ils renversaient tout. Ils avaient l'instinct de la poussée décisive à

donner à tout ce qui chancelle. À leurs yeux, comme ils s'étaient mis en

service à la condition qu'on fût solide, chanceler, c'était les trahir. Ils

étaient le nombre, ils étaient la force, ils étaient la peur. De là

l'audace des turpitudes.

De là le 31 mai, le 11 germinal, le 9 thermidor; tragédies nouées par les

géants et dénouées par les nains.

vi

À ces hommes pleins de passions étaient mêlés les hommes pleins de songes.

L'utopie était là sous toutes ses formes, sous sa forme belliqueuse qui

admettait l'échafaud, et sous sa forme innocente qui abolissait la peine de

mort; spectre du côté des trônes, ange du côté des peuples. En regard des

esprits qui combattaient, il y avait les esprits qui couvaient. Les uns

avaient dans la tête la guerre, les autres la paix; un cerveau, Carnot,

enfantait quatorze armées; un autre cerveau, Jean Debry, méditait une

fédération démocratique universelle. Parmi ces éloquences furieuses, parmi

ces voix hurlantes et grondantes, il y avait des silences féconds. Lakanal

se taisait, et combinait dans sa pensée l'éducation publique nationale;

Lanthenas se taisait, et créait les écoles primaires; La Revellière-Lepeaux

se taisait, et rêvait l'élévation de la philosophie à la dignité de

religion. D'autres s'occupaient de questions de détail, plus petites et

plus pratiques Guyton de Morveau étudiait l'assainissement des hôpitaux,

Maire l'abolition des servitudes réelles, Jean-Bon-Saint-André la

suppression de la prison pour dettes et de la contrainte par corps, Romme

la proposition de Chappe, Duboë la mise en ordre des archives,

Coren-Fustier la création du cabinet d'anatomie et du muséum d'histoire

naturelle, Guyomard la navigation fluviale et le barrage de l'Escaut. L'art

avait ses fanatiques et même ses monomanes; le 21 janvier, pendant que la

tête de la monarchie tombait sur la place de la Révolution, Bézard,

représentant de l'Oise, allait voir un tableau de Rubens trouvé dans un

galetas de la rue Saint-Lazare. Artistes, orateurs, prophètes,

hommes-colosses comme Danton, hommes-enfants, comme Cloots, gladiateurs et

philosophes,tous allaient au même but, le progrès. Rien ne les

déconcertait. La grandeur de la Convention fut de chercher la quantité de

réel qui est dans ce que les hommes appellent l'impossible. A l'une de ses

extrémités, Robespierre avait l'œil fixé sur le droit; à l'autre extrémité,

Condorcet avait l'œil fixé sur le devoir.

Condorcet était un homme de rêverie et de clarté; Robespierre était un

homme d'exécution; et quelquefois, dans les crises finales des sociétés

vieillies, exécution signifie extermination. Les révolutions ont deux

versants, montée et descente, et portent étagées sur ces versants toutes

les saisons, depuis la glace jusqu'aux fleurs. Chaque zone de ces versants

produit les hommes qui conviennent à son climat, depuis ceux qui vivent

dans le soleil jusqu'à ceux qui vivent dans la foudre.

vii

On se montrait le repli du couloir de gauche où Robespierre avait dit bas à

l'oreille de Garat, l'ami de Clavière, ce mot redoutable: _Clavière a

conspiré partout où il a respiré._ Dans ce même recoin, commode aux

apartés et aux colères à demi-voix, Fabre d'Eglantine avait querellé Romme

et lui avait reproché de défigurer son calendrier par le changement de

_Fervidor_ en _Thermidor_. On se montrait l'angle où siégeaient,

se touchant le coude, les sept représentants de la Haute-Garonne qui,

appelés les premiers à prononcer leur verdict sur Louis XVI, avaient ainsi

répondu l'un après l'autre: Mailhe: la mort.--Delmas: la mort.--Projean:

la mort.--Calès: la mort:--Ayral: la mort.--Julien: la mort.--Desasey:

la mort. Éternelle répercussion qui emplit toute l'histoire, et qui, depuis

que la justice humaine existe, a toujours mis l'écho du sépulcre sur le mur

du tribunal. On désignait du doigt, dans la tumultueuse mêlée des visages,

tous ces hommes d'où était sorti le brouhaha des votes tragiques; Paganel,

qui avait dit: _La mort. Un roi n'est utile que par sa mort_; Millaud,

qui avait dit: _Aujourd'hui, si la mort n'existait pas, il faudrait

L'inventer_; le vieux Raffron du Trouillet, qui avait dit: _La mort

Vite_! Goupilleau, qui avait crié: _L'échafaud tout de suite. La

lenteur aggrave la mort_; Sieyès, qui avait eu cette concision funèbre:

_La mort_; Thuriot, qui avait rejeté l'appel au peuple proposé par

Buzot: _Quoi! les assemblées primaires! quoi! quarante mille tribunaux!

Procès sans terme. La tête de Louis XVI aurait le temps de blanchir avant

de tomber_; Augustin-Bon Robespierre, qui, après son frère, s'était

écrié: _Je ne connais point l'humanité qui égorge les peuples et qui

pardonne aux despotes. La mort! Demander un sursis, c'est substituer à

l'appel au peuple un appel aux tyrans_; Foussedoire, le remplaçant de

Bernardin de Saint-Pierre, qui avait dit: _J'ai en horreur l'effusion du

sang humain, mais le sang d'un roi n'est pas le sang d'un homme. La

Mort_; Jean-Bon-Saint-André, qui avait dit: _Pas de peuple libre sans

le tyran mort_; Lavicomterie, qui avait proclamé cette formule: _Tant

que le tyran respire, la liberté étouffe. La mort_; Chateauneuf-Randon,

qui avait jeté ce cri: _La mort de Louis le Dernier_! Guyardin, qui

avait émis ce vœu: _Qu'on l'exécute Barrière Renversée_! la Barrière

Renversée c'était la barrière du Trône; Tellier, qui avait dit: _Qu'on

forge, pour tirer contre l'ennemi, un canon du calibre de la tête de Louis

XVI_. Et les indulgents: Gentil, qui avait dit: _Je vote la réclusion.

Faire un Charles Ier, c'est faire un Cromwell_; Bancal, qui avait dit:

_L'exil. Je veux voir le premier roi de l'univers condamné à faire un

métier pour gagner sa vie_; Albouys, qui avait dit: _Le bannissement.

Que ce spectre vivant aille errer autour des trônes_; Zangiacomi, qui

avait dit: _La détention. Gardons Capet vivant comme épouvantail_;

Chaillon, qui avait dit: _Qu'il vive. Je ne veux pas faire un mort dont

Rome fera un saint_. Pendant que ces sentences tombaient de ces lèvres

sévères et, l'une après l'autre, se dispersaient dans l'histoire, dans les

tribunes des femmes décolletées et parées comptaient les voix, une liste à

la main, et piquaient des épingles sous chaque vote.

Où est entrée la tragédie, l'horreur et la pitié restent.

Voir la Convention, à quelque époque de son règne que ce fût, c'était

revoir le jugement du dernier Capet; la légende du 21 janvier semblait

mêlée à tous ses actes; la redoutable assemblée était pleine de ces

haleines fatales qui avaient passé sur le vieux flambeau monarchique allumé

depuis dix-huit siècles, et l'avaient éteint; le décisif procès de tous

les rois dans un roi était comme le point de départ de la grande guerre

qu'elle faisait au passé; quelle que fût la séance de la Convention à

laquelle on assistât, on voyait s'y projeter l'ombre portée de l'échafaud

de Louis XVI; les spectateurs se racontaient les uns aux autres la

démission de Kersaint, la démission de Roland, Duchâtel le député des

Deux-Sèvres, qui se fit apporter malade sur son lit, et, mourant, vota la

vie, ce qui fit rire Marat; et l'on cherchait des yeux le représentant,

oublié par l'histoire aujourd'hui, qui, après cette séance de trente-sept

heures, tombé de lassitude et de sommeil sur son banc, et réveillé par

l'huissier quand ce fut son tour de voter, entr'ouvrit les yeux, dit: _La

Mort!_ et se rendormit.

Au moment où ils condamnèrent à mort Louis XVI, Robespierre avait encore

dix-huit mois à vivre, Danton quinze mois, Vergniaud neuf mois, Marat cinq

mois et trois semaines, Lepelletier-Saint-Fargeau un jour. Court et

terrible souffle des bouches humaines!

viii

Le peuple avait sur la Convention une fenêtre ouverte, les tribunes

publiques, et, quand la fenêtre ne suffisait pas, il ouvrait la porte, et

la rue entrait dans l'assemblée. Ces invasions de la foule dans ce sénat

sont une des plus surprenantes visions de l'histoire. Habituellement, ces

irruptions étaient cordiales. Le carrefour fraternisait avec la chaise

curule. Mais c'est une cordialité redoutable que celle d'un peuple qui, un

jour, en trois heures, avait pris les canons des Invalides et quarante

mille fusils. A chaque instant, un défilé interrompait la séance; c'étaient

des députations admises à la barre, des pétitions, des hommages, des

offrandes. La pique d'honneur du faubourg Saint-Autoine entrait, portée par

des femmes. Des anglais offraient vingt mille souliers aux pieds nus de nos

soldats. «Le citoyen Arnoux, disait le _Moniteur_, curé d'Aubignan,

commandant du bataillon de la Drôme, demande à marcher aux frontières, et

que sa cure lui soit conservée.» Les délégués des sections arrivaient

apportant sur des brancards des plats, des patènes, des calices, des

ostensoirs, des monceaux d'or, d'argent et de vermeil, offerts à la patrie

par cette multitude en haillons, et demandaient pour récompense la

permission de danser la carmagnole devant la Convention. Chenard, Narbonne

et Vallière venaient chanter des couplets en l'honneur de la Montagne. La

section du Mont-Blanc apportait le buste de Lepelletier, et une femme

posait un bonnet rouge sur la tête du président qui l'embrassait; «les

citoyennes de la section du Mail» jetaient des fleurs «aux législateurs»;

les «élèves de la patrie» venaient, musique en tête, remercier la

Convention d'avoir «préparé la prospérité du siècle»; les femmes de la

section des Gardes-Françaises offraient des roses; les femmes de la section

des Champs-Élysées offraient une couronne de chêne; les femmes de la

section du Temple venaient à la barre jurer _de ne s'unir qu'à de vrais

Républicains_; la section de Molière présentait une médaille de Franklin

qu'on suspendait, par décret, à la couronne de la statue de la Liberté; les

enfants-trouvés, déclarés enfants de la république, défilaient, revêtus de

l'uniforme national; les jeunes filles de la section de Quatre-vingt-douze

arrivaient en longues robes blanches, et le lendemain le _Moniteur_

contenait cette ligne: «Le président reçoit un bouquet des mains innocentes

d'une jeune beauté.» Les orateurs saluaient les foules; parfois ils les

flattaient; ils disaient à la multitude:--_Tu es infaillible, tu es

irréprochable, tu es sublime_;--le peuple a un côté enfant, il aime

ces sucreries. Quelquefois l'émeute traversait l'assemblée, y entrait

furieuse et sortait apaisée comme le Rhône qui traverse le lac Léman, et

qui est de fange en y entrant et d'azur en en sortant.

Parfois c'était moins pacifique, et Henriot faisait apporter devant la

porte des Tuileries des grils à rougir les boulets.

ix

En même temps qu'elle dégageait de la révolution, cette assemblée

produisait de la civilisation. Fournaise, mais forge. Dans cette cuve où

bouillonnait la terreur, le progrès fermentait. De ce chaos d'ombre et de

cette tumultueuse fuite de nuages, sortaient d'immenses rayons de lumière

parallèles aux lois éternelles. Rayons restés sur l'horizon, visibles à

jamais dans le ciel des peuples, et qui sont l'un la justice, l'autre la

tolérance, l'autre la bonté, l'autre la raison, l'autre la vérité, l'autre

l'amour. La Convention promulguait ce grand axiome: _La liberté du citoyen

finit où la liberté d'un autre citoyen commence_; ce qui résume en deux

lignes toute la sociabilité humaine. Elle déclarait l'indigence sacrée;

elle déclarait l'infirmité sacrée dans l'aveugle et dans le sourd-muet

devenus pupilles de l'état, la maternité sacrée dans la fille-mère qu'elle

consolait et relevait, l'enfance sacrée dans l'orphelin qu'elle faisait

adopter par la patrie, l'innocence sacrée dans l'accusé acquitté qu'elle

indemnisait. Elle flétrissait la traite des noirs, elle abolissait

l'esclavage. Elle proclamait la solidarité civique. Elle décrétait

l'instruction gratuite. Elle organisait l'éducation nationale par l'école

normale à Paris, l'école centrale au chef-lieu, et l'école primaire dans la

commune. Elle créait les conservatoires et les musées. Elle décrétait

l'unité de code, l'unité de poids et de mesures, et l'unité de calcul par

le système décimal. Elle fondait les finances de la France, et à la longue

banqueroute monarchique elle faisait succéder le crédit public. Elle

donnait à la circulation le télégraphe, à la vieillesse les hospices dotés,

à la maladie les hôpitaux purifiés, à l'enseignement l'école polytechnique,

à la science le bureau des longitudes, à l'esprit humain l'institut. En

même temps que nationale, elle était cosmopolite. Des onze mille deux cent

dix décrets qui sont sortis de la Convention, un tiers a un but politique,

les deux tiers ont un but humain. Elle déclarait la morale universelle base

de la société et la conscience universelle base de la loi. Et tout cela,

servitude abolie, fraternité proclamée, humanité protégée, conscience

humaine rectifiée, loi du travail transformée en droit et d'onéreuse

devenue secourable, richesse nationale consolidée, enfance éclairée et

assistée, lettres et sciences propagées, lumière allumée sur tous les

sommets, aide à toutes les misères, promulgation de tous les principes, la

Convention le faisait, ayant dans les entrailles cette hydre, la Vendée, et

sur les épaules ce tas de tigres, les rois.

x

Lieu immense. Tous les types humains, inhumains et surhumains étaient là.

Amas épique d'antagonismes. Guillotin évitant David, Bazire insultant

Chabot, Guadet raillant Saint-Just, Vergniaud dédaignant Danton, Louvet

attaquant Robespierre, Buzot dénonçant Egalité, Chambon flétrissant Pache,

tous exécrant Marat. Et que de noms encore il faudrait enregistrer!

Arnonville dit Bonnet-Rouge, parce qu'il ne siégeait qu'en bonnet phrygien,

ami de Robespierre, et voulant «après Louis XVI, guillotiner Robespierre»

par goût de l'équilibre; Massieu, collègue et ménechme de ce bon

Lamourette, évêque fait pour laisser son nom à un baiser: Lehardy du

Morbihan stigmatisant les prêtres de Bretagne; Barère, l'homme des

majorités, qui présidait quand Louis XVI parut à la barre, et qui était à

Paméla ce que Louvet était à Lodoïska; l'oratorien Daunou qui disait:

_Gagnons du temps_; Dubois-Crancé, à l'oreille de qui se penchait

Marat; le marquis de Chateauneuf, Laclos, Hérault de Séchelles qui reculait

devant Henriot criant: _Canonniers, à vos pièces_! Julien, qui

comparait la Montagne aux Thermopyles; Gamon, qui voulait une tribune

publique réservée uniquement aux femmes; Laloy qui décerna les honneurs de

la séance à l'évêque Gobel venant à la Convention déposer la mitre et

coiffer le bonnet rouge; Lecomte, qui s'écriait: _C'est donc à qui se

déprêtrisera! Féraud, dont Boissy-d'Anglas saluera la tête, laissant. à

l'histoire cette question:--Boissy-d'Anglas a-t-il salué la tête,

c'est-à-dire la victime, ou la pique, c'est-à-dire les assassins?

--Les deux frères Duprat, l'un montagnard, l'autre girondin, qui se

haïssaient comme les deux frères Chénier.

Il s'est dit à cette tribune de ces vertigineuses paroles qui ont

quelquefois à l'insu même de celui qui les prononce, l'accent fatidique des

révolutions, et à la suite desquelles les faits matériels paraissent avoir

brusquement on ne sait quoi de mécontent et de passionné, comme s'ils

avaient mal pris les choses qu'on vient d'entendre. Ce qui se passe semble

courroucé de ce qui se dit; les catastrophes surviennent furieuses et comme

exaspérées par les paroles des hommes. Ainsi une voix dans la montagne

suffit pour détacher l'avalanche. Un mot de trop peut être suivi d'un

écroulement. Si l'on n'avait pas parlé, cela ne serait pas arrivé. On

dirait parfois que les évènements sont irascibles.

C'est de cette façon, c'est par le hasard d'un mot d'orateur mal compris

qu'est tombée la tête de madame Elisabeth.

A la Convention, l'intempérance de langage était de droit.

Les menaces volaient et se croisaient dans la discussion comme les

flammèches dans l'incendie.--PETION: Robespierre, venez au fait.

--ROBESPIERRE: Le fait, c'est vous, Pétion, J'y viendrai, et vous le

verrez.--UNE VOIX: Mort à Marat!--MARAT: Le jour où Marat mourra, il n'y

aura plus de Paris, et le jour où Paris périra, il n'y aura plus de

république.--Billaud-Varenne se lève et dit: Nous voulons...--Barère

l'interrompt: Tu parles comme un roi.--Un autre jour, PHILIPPEAUX: Un

membre a tiré l'épée contre moi.--AUDOIN: Président, rappelez à l'ordre

l'assassin. Le Président: Attendez.--PANIS: Président, je vous rappelle à

l'ordre moi.--On riait aussi, rudement.--LECOINTRE: Le curé de

Chant-de-Bout se plaint de Fauchet son évêque, qui lui défend de se marier.

--UNE VOIX: Je ne vois pas pourquoi Fauchet, qui a des maîtresses, veut

empêcher les autres d'avoir des épouses.--UNE AUTRE VOIX: Prêtre, prends

femme!--Les tribunes se mêlaient à la conversation. Elles tutoyaient

l'assemblée. Un jour le représentant Ruamps monte à la tribune. Il avait

une «hanche» beaucoup plus grosse que l'autre. Un des spectateurs lui cria:

--Tourne ça du côté de la droite, puisque tu as une «joue» à la David!

--Telles étaient les libertés que le peuple prenait avec la Convention. Une

fois pourtant, dans le tumulte du 11 avril 1795, le président fit arrêter

un interrupteur des tribunes.

Un jour, cette séance a eu pour témoin le vieux Buonarotti, Robespierre

prend la parole et parle deux heures. Regardant Danton tantôt fixement, ce

qui était grave, tantôt obliquement, ce qui était pire. Il foudroie à bout

portant. Il termine par une explosion indignée, pleine de mots funèbres:

--On connaît les intrigants, on connaît les corrupteurs et les corrompus,

on connaît les traîtres; ils sont dans cette assemblée. Ils nous entendent,

nous les voyons et nous ne les quittons pas des yeux. Qu'ils regardent

au-dessus de leur tête, et ils y verront le glaive de la loi. Qu'ils

regardent dans leur conscience, et ils y verront leur infamie. Qu'ils

prennent garde à eux.--Et, quand Robespierre a fini, Danton, la face au

plafond, les yeux à demi fermés, un bras pendant par-dessus le dossier de

son banc, se renverse en arrière, et on l'entend fredonner:

Cadet Roussel fait des discours

Qui ne sont pas longs quand ils sont courts.

Les imprécations se donnaient la réplique.--Conspirateur!--Assassin!

--Scélérat!--Factieux!--Modéré!--On se dénonçait au buste de Brutus qui

était là. Apostrophes, injures, défis. Regards furieux d'un côté à l'autre.

Poings montrés, pistolets entrevus, poignards à demi tirés. Enorme

flamboiement de la tribune. Quelques-uns parlaient comme s'ils étaient

adossés à la guillotine. Les têtes ondulaient, épouvantées et terribles.

Montagnards, girondins, feuillants, modérantistes, terroristes, jacobins,

cordeliers; dix-huit prêtres régicides.

Tous ces hommes! tas de fumées poussées dans tous les sens.

xi

Esprits en proie au vent.

Mais ce vent était un vent de prodige.

Etre un membre de la Convention, c'était être une vague de l'océan. Et ceci

était vrai des plus grands. La force d'impulsion venait d'en haut. Il y

avait dans la Convention une volonté qui était celle de tous et n'était

celle de personne. Cette volonté était une idée, idée indomptable et

démesurée qui soufflait dans l'ombre du haut du ciel. Nous appelons cela la

Révolution. Quand cette idée passait, elle abattait l'un et soulevait

l'autre; elle emportait celui-ci en écume et brisait celui-là aux écueils.

Cette idée savait où elle allait, et poussait le gouffre devant elle.

Imputer la révolution aux hommes, c'est imputer la marée aux flots.

La révolution est une action de l'Inconnu. Appelez-la bonne action ou

mauvaise action, selon que vous aspirez à l'avenir ou au passé, mais

laissez-la à celui qui l'a faite. Elle semble l'œuvre en commun des grands

évènements et des grands individus mêlés, mais elle est en réalité la

résultante des évènements. Les évènements dépensent, les hommes payent. Les

évènements dictent, les hommes signent. Le 14 juillet est signé Camille

Desmoulins, le 10 août est signé Danton, le 2 septembre est signé Marat, le

21 septembre est signé Grégoire, le 21 janvier est signé Robespierre; mais

Desmoulins, Danton, Marat, Grégoire et Robespierre ne sont que des

greffiers. Le rédacteur énorme et sinistre de ces grandes pages a un nom,

Dieu, et un masque, Destin. Robespierre croyait en Dieu. Certes!

La révolution est une forme du phénomène immanent qui nous presse de toutes

parts et que nous appelons la Nécessité.

Devant cette mystérieuse complication de bienfaits et de souffrances se

dresse le Pourquoi? de l'histoire.

_Parce que_. Cette réponse de celui qui ne sait rien est aussi la réponse

de celui qui sait tout.

En présence de ces catastrophes climatériques qui dévastent et vivifient la

civilisation, on hésite à juger le détail. Blâmer ou louer les hommes à

cause du résultat, c'est presque comme si on louait ou blâmait les chiffres

à cause du total. Ce qui doit passer passe, ce qui doit souffler souffle.

La sérénité éternelle ne souffre pas de ces aquilons. Au-dessus des

révolutions la vérité et la justice demeurent comme le ciel étoilé

au-dessus des tempêtes.

xii

Telle était cette Convention démesurée; camp retranché du genre humain

attaqué par toutes les ténèbres à la fois, feux nocturnes d'une armée

d'idées assiégées, immense bivouac d'esprits sur un versant d'abîme. Rien

dans l'histoire n'est comparable à ce groupe, à la fois sénat et populace,

conclave et carrefour, aéropage et place publique, tribunal et accusé.

La Convention a toujours ployé au vent: mais ce vent sortait de la bouche

du peuple et était le souffle de Dieu.

Et aujourd'hui, après quatre-vingts ans écoulés, chaque fois que devant la

pensée d'un homme, quel qu'il soit, historien ou philosophe, la Convention

apparaît, cet homme s'arrête et médite. Impossible de ne pas être attentif

à ce grand passage d'ombres.

Quatrevingt-Treize · 第 46 / 112 题