Il y avait rue du Paon un cabaret qu'on appelait café. Ce café avait une
arrière-chambre, aujourd'hui historique. C'était là que se rencontraient
parfois à peu près secrètement, des hommes tellement puissants et tellement
surveillés qu'ils hésitaient à se parler en public. C'était là qu'avait été
échangé, le 25 octobre 1792, un baiser fameux entre la Montagne et la
Gironde. C'était là que Garat, bien qu'il n'en convienne pas dans ses
_Mémoires,_ était venu aux renseignements dans cette nuit lugubre où,
après avoir mis Clavière en sûreté rue de Beaune, il arrêta sa voiture sur
le Pont-Royal pour écouter le tocsin.
Le 28 juin 1793, trois hommes étaient réunis autour d'une table dans cette
arrière-chambre. Leurs chaises ne se touchaient pas: ils étaient assis
chacun à un des côtés de la table, laissant vide le quatrième. Il était
environ huit heures du soir; il faisait jour encore dans la rue, mais il
faisait nuit dans l'arrière-chambre, et un quinquet accroché au plafond,
luxe d'alors, éclairait la table.
Le premier de ces trois hommes était pâle, jeune, grave, avec les lèvres
minces et le regard froid. Il avait dans la joue un tic nerveux qui devait
le gêner pour sourire. Il était poudré, ganté, brossé, boutonné. Son habit
bleu clair ne faisait pas un pli. Il avait une culotte de nankin, des bas
blancs, une haute cravate, un jabot plissé, des souliers à boucles
d'argent. Les deux autres hommes étaient, l'un une espèce de géant, l'autre
une espèce de nain. Le grand, débraillé dans un vaste habit de drap
écarlate, le col nu dans une cravate dénouée tombant plus bas que le jabot,
la veste ouverte avec des boutons arrachés, était botté de bottes à revers
et avait les cheveux tout hérissés, quoiqu'on y vit un reste de coiffure et
d'apprêt: il y avait de la crinière dans sa perruque. Il avait la petite
vérole sur la face, une ride de colère entre les sourcils, le pli de la
bonté au coin de la bouche, les lèvres épaisses, les dents grandes, un
poing de portefaix, l'oeil éclatant. Le petit était un homme jaune qui,
assis, semblait difforme: il avait la tête renversée en arrière, les yeux
injectés de sang, des plaques livides sur le visage, un mouchoir noué sur
ses cheveux gras et plats, pas de front, une bouche énorme et terrible. Il
avait un pantalon à pied, de larges souliers, un gilet qui semblait avoir
été de satin blanc, et par-dessus ce gilet une rouppe dans les plis de
laquelle une ligne dure et droite laissait deviner un poignard.
Le premier de ces hommes s'appelait Robespierre, le second Danton, le
troisième Marat.
Ils étaient seuls dans cette salle. Il y avait devant Danton un verre et
une bouteille de vin couverte de poussière, rappelant la choppe de bière de
Luther, devant Marat une tasse de café, devant Robespierre des papiers.
Auprès des papiers on voyait un de ces lourds encriers de plomb, ronds et
striés, que se rappellent ceux qui étaient écoliers au commencement de ce
siècle. Une plume était jetée à côté de l'écritoire. Sur les papiers était
posé un gros cachet de cuivre sur lequel on lisait _Palloy fecil,_ et
qui figurait un petit modèle exact de la Bastille.
Une carte de France était étalée au milieu de la table.
A la porte et dehors se tenait le chien de garde de Marat, ce Laurent
Basse, commissionnaire du numéro 18 de la rue des Cordeliers, qui, le 15
juillet, environ quinze jours après ce 28 juin, devait asséner un coup de
chaise sur la tête d'une femme nommée Charlotte Corday, laquelle en ce
moment-là était à Caen, songeant vaguement. Laurent Basse était le porteur
d'épreuves de l'_Ami du peuple_. Ce soir-là, amené par son maître au
café de la rue du Paon, il avait la consigne de tenir fermée la salle où
étaient Marat, Danton et Robespierre, et de n'y laisser pénétrer personne,
à moins que ce ne fût quelqu'un du comité de salut public, de la Commune
ou de l'Evêché.
Robespierre ne voulait pas fermer la porte à Saint-Just, Danton ne voulait
pas la fermer à Pache, Marat ne voulait pas la fermer à Gusman.
La conférence durait depuis longtemps déjà. Elle avait pour sujet les
papiers étalés sur la table et dont Robespierre avait donné lecture. Les
voix commençaient à s'élever. Quelque chose comme de la colère grondait
entre ces trois hommes. Du dehors ou entendait par moments des éclats de
parole. A cette époque l'habitude des tribunes publiques semblait avoir
créé le droit d'écouter. C'était le temps où l'expéditionnaire Fabricius
Pâris regardait par le trou de la serrure ce que faisait le comité de salut
public. Ce qui, soit dit en passant, ne fut pas inutile, car ce fut ce
Pâris qui avertit Danton la nuit du 30 au 31 mars 1794. Laurent Basse avait
appliqué son oreille contre la porte de l'arrière-salle où étaient Danton,
Marat et Robespierre. Laurent Basse servait Marat, mais il était de
l'Evêché.