V. VIS ET VIR

Le canon allait et venait dans l'entre-pont. On eût dit le chariot vivant

de l'Apocalypse. Le falot de marine, oscillant sous l'étrave de la

batterie, ajoutait à cette vision un vertigineux balancement d'ombre et de

lumière. La forme du canon s'effaçait dans la violence de sa course, et il

apparaissait, tantôt noir dans la clarté, tantôt reflétant de vagues

blancheurs dans l'obscurité.

Il continuait l'exécution du navire. Il avait déjà fracassé quatre autres

pièces et fait dans la muraille deux crevasses, heureusement au-dessus de

la flottaison, mais par où l'eau entrerait, s'il survenait une bourrasque.

Il se ruait frénétiquement sur la membrure; les porques très robustes

résistaient, les bois courbes ont une solidité particulière; mais on

entendait leurs craquements sous cette massue démesurée, frappant, avec une

sorte d'ubiquité inouïe, de tous les côtés à la fois. Un grain de plomb

secoué dans une bouteille n'a pas des percussions plus insensées et plus

rapides. Les quatre roues passaient et repassaient sur les hommes tués, les

coupaient, les dépeçaient et les déchiquetaient, et des cinq cadavres

avaient fait vingt tronçons qui roulaient à travers la batterie; les têtes

mortes semblaient crier; des ruisseaux de sang se tordaient sur le plancher

selon les balancements du roulis. Le vaigrage, avarié en plusieurs

endroits, commençait à s'entr'ouvrir. Tout le navire était plein d'un bruit

monstrueux.

Le capitaine avait promptement repris son sang-froid, et sur son ordre ou

avait jeté par le carré, dans l'entre-pont, tout ce qui pouvait amortir et

entraver la course effrénée du canon, les matelas, les hamacs, les

rechanges de voiles, les rouleaux de cordages, les sacs d'équipage, et les

ballots de faux assignats dont la corvette avait tout un chargement, cette

infamie anglaise étant regardée comme de bonne guerre.

Mais que pouvaient faire ces chiffons, personne n'osant descendre pour les

disposer comme il eût fallu? En quelques minutes ce fut de la charpie.

Il y avait juste assez de mer pour que l'accident fût aussi complet que

possible. Une tempête eût été désirable; elle eût peut-être culbuté le

canon, et une fois les quatre roues en l'air, on eût pu s'en rendre maître.

Cependant le ravage s'aggravait. Il y avait des écorchures et même des

fractures aux mâts, qui, emboîtés dans la charpente de la quille,

traversent les étages des navires et y font comme de gros piliers ronds.

Sous les frappements convulsifs du canon, le mât de misaine s'était

lézardé, le grand mât lui-même était entamé. La batterie se disloquait.

Dix pièces sur trente étaient hors de combat; les brèches au bordage se

multipliaient, et la corvette commençait à faire eau.

Le vieux passager descendu dans l'entre-pont semblait un homme de pierre au

bas de l'escalier. Il jetait sur cette dévastation un oeil sévère. Il ne

bougeait point. Il paraissait impossible de faire un pas dans la batterie.

Chaque mouvement de la caronade en liberté ébauchait l'effondrement du

navire. Encore quelques instants, et le naufrage était inévitable.

Il fallait périr ou couper court au désastre; prendre un parti; mais

lequel?

Quelle combattante que cette caronade!

Il s'agissait d'arrêter cette épouvantable folle.

Il s'agissait de colleter cet éclair.

Il s'agissait de terrasser cette foudre.

Boisberthelot dit à La Vieuville:

--Croyez-vous en Dieu, chevalier?

La Vieuville répondit:

--Oui. Non. Quelquefois.

--Dans la tempête?

--Oui. Et dans des moments comme celui-ci.

--Il n'y a en effet que Dieu qui puisse nous tirer de là, dit

Boisberthelot.

Tous se taisaient, laissant la caronade faire son fracas horrible.

Du dehors, le flot battant le navire répondait aux chocs du canon par des

coups de mer. On eût dit deux marteaux alternant.

Tout à coup, dans cette espèce de cirque inabordable où bondissait le canon

échappé, on vit un homme apparaître, une barre de fer à la main. C'était

l'auteur de la catastrophe, le chef de pièce coupable de négligence et

cause de l'accident, le maître de la caronade. Avant fait le mal, il

voulait le réparer. Il avait empoigné une barre d'anspect d'une main, une

drosse à nœud coulant de l'autre main, et il avait sauté par le carré dans

l'entre-pont.

Alors une chose farouche commença; spectacle titanique; le combat du canon

contre le canonnier; la bataille de la matière et de l'intelligence, le

duel de la chose contre l'homme.

L'homme s'était posté dans un angle, et, sa barre et sa corde dans ses deux

poings, adossé à une porque, affermi sur ses jarrets qui semblaient deux

piliers d'acier, livide, calme, tragique, comme enraciné dans le plancher,

il attendait.

Il attendait que le canon passât près de lui.

Le canonnier connaissait sa pièce, et il lui semblait qu'elle devait le

connaître. Il vivait depuis longtemps avec elle. Que de fois il lui avait

fourré la main dans la gueule! C'était son monstre familier. Il se mit à

lui parler comme à son chien.--Viens, disait-il. Il l'aimait peut-être.

Il paraissait souhaiter qu'elle vînt à lui.

Mais venir à lui, c'était venir sur lui. Et alors il était perdu. Comment

éviter l'écrasement? Là était la question. Tous regardaient, terrifiés. Pas

une poitrine ne respirait librement, excepté peut-être celle du vieillard

qui était seul dans l'entre-pont avec les deux combattants, témoin

sinistre.

Il pouvait lui-même être broyé par la pièce. Il ne bougeait pas.

Sous eux le flot, aveugle, dirigeait le combat.

Au moment où, acceptant ce corps-à-corps effroyable, le canonnier vint

provoquer le canon, un hasard des balancements de la mer fit que la

caronade demeura un moment immobile et comme stupéfaite.--Viens donc! lui

disait l'homme. Elle semblait écouter.

Subitement elle sauta sur lui. L'homme esquiva le choc.

La lutte s'engagea. Lutte inouïe. Le fragile se colletant avec

l'invulnérable. Le belluaire de chair attaquant la bête d'airain. D'un côté

une force, de l'autre une âme.

Tout cela se passait dans une pénombre. C'était comme la vision indistincte

d'un prodige.

Une âme, chose étrange, on eût dit que le canon en avait une, lui aussi;

mais une âme de haine et de rage. Cette cécité paraissait avoir des yeux.

Le monstre avait l'air de guetter l'homme. Il y avait, on l'eût pu croire

du moins, de la ruse dans cette masse. Elle aussi choisissait son moment.

C'était on ne sait quel gigantesque insecte de fer ayant ou semblant avoir

une volonté de démon. Par moments, cette sauterelle colossale cognait le

plafond bas de la batterie, puis elle retombait sur ses quatre roues comme

un tigre sur ses quatre griffes, et se remettait à courir sur l'homme. Lui,

souple, agile, adroit, se tordait comme une couleuvre sous tous ces

mouvements de foudre. Il évitait les rencontres, mais les coups auxquels il

se dérobait tombaient sur le navire et continuaient de le démolir.

Un bout de chaîne cassée était resté accroché à la caronade. Cette chaîne

s'était enroulée on ne sait comment dans la vis du bouton de culasse. Une

extrémité de la chaîne était fixée à l'affût. L'autre, libre, tournoyait

éperdument autour du canon dont elle exagérait tous les soubresauts. La vis

la tenait comme une main fermée, et cette chaîne, multipliant les coups de

bélier par des coups de lanière, faisait autour du canon un tourbillon

terrible, fouet de fer dans un poing d'airain. Cette chaîne compliquait le

combat.

Pourtant l'homme luttait. Même, par instants, c'était l'homme qui attaquait

le canon; il rampait le long du bordage, sa barre et sa corde à la main; et

le canon avait l'air de comprendre, et, comme s'il devinait un piège,

fuyait. L'homme, formidable, le poursuivait.

De telles choses ne peuvent durer longtemps. Le canon sembla se dire tout à

coup: Allons! il faut en finir! et il s'arrêta. On sentit l'approche du

dénoûment. Le canon, comme en suspens, semblait avoir ou avait, car pour

tous c'était un être, une préméditation féroce. Brusquement, il se

précipita sur le canonnier. Le canonnier se rangea de côté, le laissa

passer, et lui cria en riant: A refaire! Le canon, comme furieux, brisa une

caronade à bâbord; puis, ressaisi par la fronde invisible qui le tenait, il

s'élança à tribord sur l'homme, qui échappa. Trois caronades s'effondrèrent

sous la poussée du canon; alors, comme aveugle et ne sachant plus ce qu'il

faisait, il tourna le dos à l'homme, roula de l'arrière à l'avant, détraqua

l'étrave, et alla faire une brèche à la muraille de la proue. L'homme

s'était réfugié au pied de l'escalier, à quelques pas du vieillard témoin.

Le canonnier tenait sa barre d'anspect en arrêt. Le canon parut

l'apercevoir, et, sans prendre la peine de se retourner, recula sur l'homme

avec une promptitude de coup de hache. L'homme acculé au bordage était

perdu. Tout l'équipage poussa un cri.

Mais le vieux passager jusqu'alors immobile s'était élancé, lui-même plus

rapide que toutes ces rapidités farouches. Il avait saisi un ballot de faux

assignats, et, au risque d'être écrasé, il avait réussi à le jeter entre

les roues de la caronade. Ce mouvement décisif et périlleux n'eût pas été

exécuté avec plus de justesse et de précision par un homme rompu à tous les

exercices décrits dans le livre de Durosel sur la _Manoeuvre du canon de

mer_.

Le ballot fit l'effet d'un tampon. Le caillou enraye un bloc, une branche

d'arbre détourne une avalanche. La caronade trébucha. Le canonnier à son

tour, saisissant ce joint redoutable, plongea sa barre de fer entre les

rayons d'une des roues d'arrière. Le canon s'arrêta.

Il penchait. L'homme, d'un mouvement de levier imprimé à la barre, le fit

basculer. La lourde masse se renversa, avec le bruit d'une cloche qui

s'écroule, et l'homme se ruant à corps perdu, ruisselant de sueur, passa le

noeud coulant de la drosse au cou de bronze du monstre terrassé.

C'était fini. L'homme avait vaincu. La fourmi avait eu raison du

mastodonte; le pygmée avait fait le tonnerre prisonnier.

Les soldats et les marins battirent des mains.

Tout l'équipage se précipita avec des câbles et des chaînes, et en un

instant le canon fut amarré.

Le canonnier salua le passager.

--Monsieur, lui dit-il, vous m'avez sauvé la vie.

Le vieillard avait repris son attitude impassible, et ne répondit pas.

Quatrevingt-Treize · 第 13 / 112 题