II. NUIT SUR LE NAVIRE ET SUR LE PASSAGER

La corvette, au lieu de prendre par le sud et de se diriger vers

Sainte-Catherine, avait mis le cap au nord, puis avait tourné à l'ouest et

s'était résolument engagée entre Serk et Jersey dans le bras de mer qu'on

appelle le Passage de la Déroute. Il n'y avait alors de phare sur aucun

point de ces deux côtes.

Le soleil s'était bien couché; la nuit était noire, plus que ne le sont

d'ordinaire les nuits d'été; c'était une nuit de lune, mais de vastes

nuages, plutôt de l'équinoxe que du solstice, plafonnaient le ciel, et,

selon toute apparence, la lune ne serait visible que lorsqu'elle toucherait

l'horizon, au moment de son coucher. Quelques nuées pendaient jusque sur la

mer et la couvraient de brume.

Toute cette obscurité était favorable.

L'intention du pilote Gacquoil était de laisser Jersey à gauche et

Guernesey à droite, et de gagner, par une marche hardie entre les Hanois et

les Douvres, une baie quelconque du littoral de Saint-Malo, route moins

courte que par les Minquiers, mais plus sûre, la croisière française ayant

pour consigne habituelle de faire surtout le guet entre Saint-Hélier et

Granville.

Si le vent s'y prêtait, si rien ne survenait, et en couvrant la corvette de

toile, Gacquoil espérait toucher la côte de France au point du jour.

Tout allait bien, la corvette venait de dépasser Gros-Nez; vers neuf

heures, le temps fit mine de bouder, comme disent les marins, et il y eut

du vent et de la mer; mais ce vent était bon, et cette mer était forte sans

être violente. Pourtant, à de certains coups de lame, l'avant de la

Corvette embarquait.

Le «paysan» que lord Balcarras avait appelé _général_, et auquel le

prince de La Tour-d'Auvergne avait dit: _mon cousin_, avait le pied

marin et se promenait avec une gravité tranquille sur le pont de la

corvette. Il n'avait pas l'air de s'apercevoir qu'elle était fort secouée.

De temps en temps il tirait de la poche de sa veste une tablette de

chocolat dont il cassait et mâchait un morceau, ses cheveux blancs

n'empêchant pas qu'il eût toutes ses dents.

Il ne parlait à personne, si ce n'est, par instants, bas et brièvement, au

capitaine, qui l'écoutait avec déférence et semblait considérer ce passager

comme plus commandant que lui-même.

_La Claymore_, habilement pilotée, côtoya, inaperçue dans le

brouillard, le long escarpement nord de Jersey, serrant de près la côte, à

cause du redoutable écueil Pierres-de-Leeq qui est au milieu du bras de mer

entre Jersey et Serk. Gacquoil, debout à la barre, signalant tour à tour la

Grève de Leeq, Gros-Nez, Plémont, faisait glisser la corvette parmi ces

chaînes de récifs, en quelque sorte à tâtons, mais avec certitude, comme un

homme qui est de la maison et qui connaît les êtres de l'océan. La corvette

n'avait pas de feu à l'avant, de crainte de dénoncer son passage dans ces

mers surveillées. On se félicitait du brouillard. On atteignit la

Grande-Etape; la brume était si épaisse qu'à peine distinguait-on la haute

silhouette du Pinacle. On entendit dix heures sonner au clocher de

Saint-Ouen, signe que le vent se maintenait vent-arrière. Tout continuait

d'aller bien; la mer devenait plus houleuse à cause du voisinage de la

Corbière.

Un peu après dix heures, le comte du Boisberthelot et le chevalier de La

Vieuville reconduisirent l'homme aux habits de paysan jusqu'à sa cabine,

qui était la propre chambre du capitaine. An moment d'y entrer, il leur dit

en baissant la voix:

--Vous le savez, messieurs, le secret importe. Silence jusqu'au moment de

l'explosion. Vous seuls connaissez ici mon nom.

--Nous l'emporterons au tombeau, répondit Boisberthelot.

--Quant à moi, repartit le vieillard, fussé-je devant la mort, je ne le

dirais pas.

Et il entra dans sa chambre.

Quatrevingt-Treize · 第 10 / 112 题