Pendant la nuit, l'aspect de l'île habitée par la famille Martial était
sinistre; mais, à la brillante clarté du soleil, rien de plus riant que
ce séjour maudit.
Bordée de saules et de peupliers, presque entièrement couverte d'une
herbe épaisse, où serpentaient quelques allées de sable jaune, l'île
renfermait un petit jardin potager et un assez grand nombre d'arbres à
fruits. Au milieu de ce verger on voyait la baraque à toit de chaume
dans laquelle Martial voulait se retirer avec François et Amandine. De
ce côté, l'île se terminait à sa pointe par une sorte d'estacade formée
de gros pieux destinés à contenir l'éboulement des terres.
Devant la maison, touchant presque au débarcadère, s'arrondissait une
tonnelle de treillage vert, destinée à supporter pendant l'été les tiges
grimpantes de la vigne vierge et du houblon, berceau de verdure sous
lequel on disposait alors les tables des buveurs.
À l'une des extrémités de la maison, peinte en blanc et recouverte de
tuiles, un bûcher surmonté d'un grenier formait en retour une petite
aile beaucoup plus basse que le corps de logis principal. Presque
au-dessus de cette aile on remarquait une fenêtre aux volets garnis de
plaques de tôle, et extérieurement condamnés par deux barres de fer
transversales, que de forts crampons fixaient au mur.
Trois bachots se balançaient, amarrés aux pilotis du débarcadère.
Accroupi au fond de l'un de ces bachots, Nicolas s'assurait du libre jeu
de la soupape qu'il y avait adaptée.
Debout sur un banc situé en dehors de la tonnelle, Calebasse, la main
placée au-dessus de ses yeux en manière d'abat-jour, regardait au loin
dans la direction que Mme Séraphin et Fleur-de-Marie devaient suivre
pour se rendre à l'île.
--Personne ne paraît encore, ni vieille ni jeune, dit Calebasse en
descendant de son banc et s'adressant à Nicolas. Ce sera comme hier!
nous aurons attendu pour le roi de Prusse. Si ces femmes n'arrivent pas
avant une demi-heure... il faudra partir; le coup de Bras-Rouge vaut
mieux, il nous attend. La courtière doit venir à cinq heures chez lui,
aux Champs-Élysées. Il faut que nous soyons arrivés avant elle. Ce matin
la Chouette nous l'a répété...
--Tu as raison, reprit Nicolas en quittant son bateau. Que le tonnerre
écrase cette vieille qui nous fait droguer pour rien! La soupape va...
comme un charme. Des deux affaires nous n'en aurons peut-être pas une...
--Du reste, Bras-Rouge et Barbillon ont besoin de nous... à eux deux ils
ne peuvent rien.
--C'est vrai; car, pendant qu'on fera le coup, il faudra que Bras-Rouge
reste en dehors de son cabaret pour être au guet, et Barbillon n'est pas
assez fort pour entraîner à lui tout seul la courtière dans le caveau...
elle regimbera, cette vieille.
--Est-ce que la Chouette ne nous disait pas en riant, qu'elle y tenait
le Maître d'école... en pension... dans ce caveau?
--Pas dans celui-là. Dans un autre qui est bien plus profond, et qui est
inondé quand la rivière est haute.
--Doit-il marronner dans ce caveau, le Maître d'école! Être là-dedans
tout seul, et aveugle!
--Il y verrait clair qu'il n'y verrait pas autre chose: le caveau est
noir comme un four.
--C'est égal, quand il a fini de chanter, pour se distraire, toutes les
romances qu'il sait, le temps doit lui paraître joliment long.
--La Chouette dit qu'il s'amuse à faire la chasse aux rats, et que ce
caveau-là est très-giboyeux.
--Dis donc, Nicolas, à propos de particuliers qui doivent s'ennuyer et
marronner, reprit Calebasse avec un sourire féroce, en montrant du doigt
la fenêtre garnie de plaques de tôle, il y en a là un qui doit se manger
le sang.
--Bah!... il dort... Depuis ce matin il ne cogne plus... et son chien
est muet.
--Peut-être qu'il l'a étranglé pour le manger. Depuis deux jours ils
doivent tous deux enrager la faim et la soif là-dedans.
--Ça les regarde... Martial peut durer encore longtemps comme ça, si ça
l'amuse. Quand il sera fini... on dira qu'il est mort de maladie; ça ne
fera pas un pli.
--Tu crois?
--Bien sûr. En allant ce matin à Asnières, la mère a rencontré le père
Férot, le pêcheur, comme il s'étonnait de ne pas avoir vu son ami
Martial depuis deux jours, la mère lui a dit que Martial ne quittait pas
son lit, tant il était malade, et qu'on désespérait de lui. Le père
Férot a avalé ça doux comme miel... il le redira à d'autres... et quand
la chose arrivera... elle paraîtra toute simple.
--Oui, mais il ne mourra pas encore tout de suite; c'est long de cette
manière-là.
--Qu'est-ce que tu veux? il n'y avait pas moyen d'en venir à bout
autrement. Cet enragé de Martial, quand il s'y met, est méchant en
diable, et fort comme un taureau, par là-dessus; il se défiait, nous
n'aurions pas pu l'approcher sans danger; tandis que sa porte une fois
bien clouée en dehors, qu'est-ce qu'il pouvait faire? Sa fenêtre était
grillée.
--Tiens... il pouvait desceller les barreaux... en creusant le plâtre
avec son couteau, ce qu'il aurait fait si, montée à l'échelle, je ne lui
avais pas déchiqueté les mains à coups de hachette toutes les fois qu'il
voulait commencer son ouvrage.
--Quelle faction! dit le brigand en ricanant; c'est toi qui as dû
t'amuser!
--Il fallait bien te donner le temps d'arriver avec la tôle que tu avais
été chercher chez le père Micou.
--Devait-il écumer... cher frère!
--Il grinçait des dents comme un possédé; deux ou trois fois il a voulu
me repousser à travers les barreaux à grands coups de bâton; mais alors,
n'ayant plus qu'une main de libre, il ne pouvait pas travailler et
desceller la grille. C'est ce qu'il fallait.
--Heureusement qu'il n'y a pas de cheminée dans sa chambre!
--Et que la porte est solide et qu'il a les mains abîmées! sans ça, il
serait capable de trouer le plancher.
--Et les poutres, il passerait donc à travers? Non, non, va, il n'y a
pas de danger qu'il s'échappe; les volets sont garnis de tôle et assurés
par deux barres de fer; la porte... clouée en dehors avec des clous à
bateau de trois pouces. Sa bière est plus solide que si elle était en
chêne et en plomb.
--Dis donc, et quand, en sortant de prison, la Louve viendra ici pour
chercher son homme... comme elle l'appelle?
--Eh bien! on lui dira: «Cherche.»
--À propos, sais-tu que si ma mère n'avait pas enfermé ces gueux
d'enfants, ils auraient été capables de ronger la porte comme des rats
pour délivrer Martial? Ce petit gredin de François est un vrai démon
depuis qu'il se doute que nous avons emballé le grand frère.
--Ah çà! mais est-ce qu'on va les laisser dans la chambre d'en haut
pendant que nous allons quitter l'île? Leur fenêtre n'est pas grillée;
ils n'ont qu'à descendre en dehors...
À ce moment, des cris et des sanglots, partant de la maison, attirèrent
l'attention de Calebasse et de Nicolas.
Ils virent la porte du rez-de-chaussée, jusqu'alors ouverte, se fermer
violemment, une minute après, la figure pâle et sinistre de la mère
Martial apparut à travers les barreaux de la fenêtre de la cuisine.
De son long bras décharné, la veuve du supplicié fit signe à ses enfants
de venir à elle.
--Allons, il y a du grabuge; je parie que c'est encore François qui se
rebiffe, dit Nicolas. Gredin de Martial! Sans lui, ce gamin-là aurait
été tout seul. Veille toujours bien: et si tu vois les deux femelles,
appelle-moi.
Pendant que Calebasse, remontée sur son banc, épiait au loin la venue de
Mme Séraphin et de la Goualeuse, Nicolas entra dans la maison.
La petite Amandine, agenouillée au milieu de la cuisine, sanglotait et
demandait grâce pour son frère François.
Irrité, menaçant, celui-ci, acculé dans un des angles de cette pièce,
brandissait la hachette de Nicolas et semblait décidé à apporter cette
fois une résistance désespérée aux volontés de sa mère.
Toujours impassible, toujours silencieuse, montrant à Nicolas l'entrée
du caveau qui s'ouvrait dans la cuisine et dont la porte était
entrebâillée, la veuve fit signe à son fils d'y enfermer François.
--On ne m'enfermera pas là-dedans! s'écria l'enfant déterminé dont les
yeux brillaient comme ceux d'un jeune chat sauvage. Vous voulez nous y
laisser mourir de faim avec Amandine, comme notre frère Martial.
--Maman... pour l'amour de Dieu, laissez-nous en haut dans notre
chambre, comme hier, demanda la petite fille d'un ton suppliant, en
joignant les mains... dans le caveau noir, nous aurons trop peur.
La veuve regarda Nicolas d'un air impatient, comme pour lui reprocher de
n'avoir pas encore exécuté ses ordres, puis, d'un nouveau geste
impérieux, lui désigna François.
Voyant son frère s'avancer vers lui, le jeune garçon brandit sa hachette
d'un air désespéré et s'écria:
--Si on veut m'enfermer là, que ce soit ma mère, mon frère ou Calebasse,
tant pis... je frappe, et la hache coupe.
Ainsi que la veuve, Nicolas sentait l'imminente nécessité d'empêcher les
deux enfants d'aller au secours de Martial pendant que la maison
resterait seule, et aussi de leur dérober la connaissance des scènes qui
allaient se passer, car de leur fenêtre on découvrait la rivière, où
l'on voulait noyer Fleur-de-Marie.
Mais Nicolas, aussi féroce que lâche, et se souciant peu de recevoir un
coup de la dangereuse hachette dont son jeune frère était armé, hésitait
à s'approcher de lui.
La veuve, courroucée de l'hésitation de son fils aîné, le poussa
rudement par l'épaule au-devant de François.
Mais Nicolas, reculant de nouveau, s'écria:
--Quand il m'aura blessé, qu'est-ce que je ferai, la mère? Vous savez
bien que je vais avoir besoin de mes bras tout à l'heure, et je me
ressens encore du coup que ce gueux de Martial m'a donné.
La veuve haussa les épaules avec mépris et fit un pas vers François.
--N'approchez pas, ma mère, s'écria François furieux, ou vous allez me
payer tous les coups que vous nous avez donnés à nous deux Amandine.
--Mon frère, laisse-toi plutôt renfermer. Oh! mon Dieu, ne frappe pas
notre mère! s'écria Amandine épouvantée.
Tout à coup Nicolas vit sur une chaise une grande couverture de laine
dont on s'était servi pour le repassage; il la saisit, la déploya à
moitié et la lança adroitement sur la tête de François, qui, malgré ses
efforts, se trouvant engagé sous ses plis épais, ne put faire usage de
son arme.
Alors Nicolas se précipita sur lui et, aidé de sa mère, il le porta dans
le caveau.
Amandine était restée agenouillée au milieu de la cuisine; dès qu'elle
vit le sort de son frère, elle se leva vivement et, malgré sa terreur,
alla d'elle-même le rejoindre dans le sombre réduit.
La porte fut fermée à double tour sur le frère et sur la soeur.
--C'est pourtant la faute de ce gueux de Martial si ces enfants sont
maintenant comme des déchaînés après nous, s'écria Nicolas.
--On n'entend plus rien dans sa chambre depuis ce matin, dit la veuve
d'un air pensif, et elle tressaillit; plus rien...
--C'est ce qui prouve, la mère, que tu as bien fait de dire tantôt au
père Férot, le pêcheur d'Asnières, que Martial était depuis deux jours
dans son lit malade à crever. Comme ça, quand tout sera dit, on ne
s'étonnera de rien.
Après un moment de silence, et comme si elle eût voulu échapper à une
pensée pénible, la veuve reprit brusquement:
--La Chouette est venue ici pendant que j'étais à Asnières?
--Oui, la mère.
--Pourquoi n'est-elle pas restée pour nous accompagner chez Bras-Rouge?
Je me défie d'elle.
--Bah! vous vous défiez de tout le monde, la mère: aujourd'hui c'est de
la Chouette, hier c'était de Bras-Rouge.
--Bras-Rouge est libre, mon fils est à Toulon, et ils avaient commis le
même vol.
--Quand vous répéterez toujours cela... Bras-Rouge a échappé parce qu'il
est fin comme l'ambre, voilà tout. La Chouette n'est pas restée ici
parce qu'elle avait rendez-vous à deux heures, près de l'Observatoire,
avec le grand monsieur en deuil au compte de qui elle a enlevé cette
jeune fille de campagne avec l'aide du Maître d'école et de Tortillard,
même que c'était Barbillon qui menait le fiacre que ce grand monsieur en
deuil avait loué pour cette affaire. Voyons, la mère, comment
voulez-vous que la Chouette nous dénonce, puisqu'elle nous dit les coups
qu'elle monte, et que nous ne lui disons pas les nôtres? Car elle ne
sait rien de la noyade de tout à l'heure. Soyez tranquille, allez, la
mère, les loups ne se mangent pas, la journée sera bonne; quand je pense
que la courtière a souvent pour des vingt, des trente mille francs de
diamants dans son sac, et qu'avant deux heures nous la tiendrons dans le
caveau de Bras-Rouge!... Trente mille francs de diamants!... Pensez
donc!
--Et pendant que nous tiendrons la courtière, Bras-Rouge restera en
dehors de son cabaret? dit la veuve d'un air soupçonneux.
--Et où voulez-vous qu'il soit? S'il vient quelqu'un chez lui, ne
faut-il pas qu'il réponde et qu'il empêche d'approcher de l'endroit où
nous ferons notre affaire?
--Nicolas! Nicolas! cria tout à coup Calebasse au-dehors, voilà les deux
femmes.
--Vite, vite, la mère, votre châle; je vais vous conduire à terre, ça
sera autant de fait, dit Nicolas.
La veuve avait remplacé sa marmotte de deuil par un bonnet de tulle
noir. Elle s'enveloppa dans un grand châle de tartan à carreaux gris et
blancs, ferma la porte de la cuisine, plaça la clef derrière un des
volets du rez-de-chaussée et suivit son fils à l'embarcadère.
Presque malgré elle, avant de quitter l'île, elle jeta un long regard
sur la fenêtre de Martial, fronça les sourcils, pinça ses lèvres; puis,
après un brusque et nouveau tressaillement, elle murmura tout bas:
«C'est sa faute, c'est sa faute.»
--Nicolas, les vois-tu... là-bas, le long de la butte? il y a une
paysanne et une bourgeoise, s'écria Calebasse en montrant, de l'autre
côté de la rivière, Mme Séraphin et Fleur-de-Marie qui descendaient un
petit sentier contournant un escarpement assez élevé d'où l'on dominait
un four à plâtre.
--Attendons le signal, n'allons pas faire de mauvaise besogne, dit
Nicolas.
--Tu es donc aveugle? Est-ce que tu ne reconnais pas la grosse femme qui
est venue avant-hier! Vois donc son châle orange. Et la petite paysanne,
comme elle se dépêche! Elle est encore bonne enfant, celle-là, on voit
bien qu'elle ne sait pas ce qui l'attend.
--Oui, je reconnais la grosse femme. Allons, ça chauffe, ça chauffe. Ah
çà! convenons bien du coup, Calebasse, dit Nicolas. Je prendrai la
vieille et la jeune dans le bachot à soupape, tu me suivras dans l'autre
bout à bout, et attention à ramer juste, pour que d'un saut je puisse me
lancer dans ton bateau dès que j'aurai fait jouer la trappe et que le
mien enfoncera.
--N'aie pas peur, ce n'est pas la première fois que je rame, n'est-ce
pas?
--Je n'ai pas peur de me noyer, tu sais comme je nage. Mais, si je ne
sautais pas à temps dans l'autre bachot, les femelles, en se débattant
contre la noyade, pourraient s'accrocher à moi, et, merci, je n'ai pas
envie de faire une pleine eau avec elles.
--La vieille fait signe avec son mouchoir, dit Calebasse; les voilà sur
la grève.
--Allons, allons, embarquez, la mère, dit Nicolas en démarrant, venez
dans le bachot à soupape. Comme ça, les deux femmes ne se défieront de
rien. Et toi, Calebasse, saute dans l'autre, et des bras, ma fille, rame
dur. Ah! tiens, prends mon croc, mets-le à côté de toi, il est pointu
comme une lance, ça pourra servir, et en route! dit le bandit en plaçant
dans le bateau de Calebasse un long croc armé d'un fer aigu.
En peu d'instants les deux bachots, conduits l'un par Nicolas, l'autre
par Calebasse, abordèrent sur la grève, où Mme Séraphin et
Fleur-de-Marie attendaient depuis quelques minutes.
Pendant que Nicolas attachait son bateau à un pieu placé sur le rivage,
Mme Séraphin s'approcha et lui dit tout bas et très-rapidement:
--Dites que Mme Georges nous attend; puis la femme de charge reprit à
haute voix:
--Nous sommes un peu en retard, mon garçon?
--Oui, ma brave dame; Mme Georges vous a déjà demandées plusieurs fois.
--Vous voyez, ma chère demoiselle, Mme Georges nous attend, dit Mme
Séraphin en se retournant vers Fleur-de-Marie, qui, malgré sa confiance,
avait senti son coeur se serrer à l'aspect des sinistres figures de la
veuve, de Calebasse et de Nicolas. Mais le nom de Mme Georges la
rassura, et elle répondit:
--Je suis aussi bien impatiente de voir Mme Georges, heureusement le
trajet n'est pas long.
--Va-t-elle être contente, cette chère dame! dit Mme Séraphin. Puis,
s'adressant à Nicolas:--Voyons, mon garçon, approchez encore un peu plus
votre bateau que nous puissions monter. Et elle ajouta tout bas: Il faut
absolument noyer la petite; si elle revient sur l'eau, replongez-la.
--C'est dit; et vous, n'ayez pas peur, quand je vous ferai signe,
donnez-moi la main. Elle enfoncera toute seule, tout est préparé, vous
n'avez rien à craindre, répondit tout bas Nicolas. Puis, avec une
impassibilité féroce, sans être touché ni de la beauté ni de la jeunesse
de Fleur-de-Marie, il lui tendit son bras.
La jeune fille s'y appuya légèrement et entra dans le bateau.
--À vous, ma brave dame, dit Nicolas à Mme Séraphin.
Et il lui offrit la main à son tour.
Fut-ce pressentiment, défiance ou seulement crainte de ne pas sauter
assez lestement de l'embarcation dans laquelle se trouvaient Nicolas et
la Goualeuse lorsqu'elle coulerait à fond, la femme de charge de Jacques
Ferrand dit à Nicolas en se reculant:
--Au fait, moi, j'irai dans le bateau de mademoiselle.
Et elle se plaça près de Calebasse.
--À la bonne heure, dit Nicolas en échangeant un coup d'oeil expressif
avec sa soeur.
Et, du bout de sa rame, il donna une vigoureuse impulsion à son bachot.
Sa soeur l'imita lorsque Mme Séraphin fut à côté d'elle.
Debout, immobile, sur le rivage, indifférente à cette scène, la veuve,
pensive et absorbée, attachait obstinément son regard sur la fenêtre de
Martial, que l'on distinguait de la grève à travers les peupliers.
Pendant ce temps, les deux bachots, dont le premier portait
Fleur-de-Marie et Nicolas, l'autre Mme Séraphin et Calebasse,
s'éloignèrent lentement du bord.
_Fin de la sixième partie_
[Note 1: Quelques jours après avoir écrit ces lignes, nous relisions le
_Mémorial de Sainte-Hélène_, ce livre immortel qui nous semble un
sublime traité de philosophie pratique; nous avons remarqué ce passage,
qui nous avait jusqu'alors échappé. «Après un de mes rêves (c'est
l'empereur qui parle), nos grands événements de guerre accomplis et
soldés, de retour à l'intérieur, en repos et respirant, eût été de
chercher une douzaine de vrais bons philanthropes, de ces braves gens ne
vivant que pour le bien, n'existant que pour le pratiquer; je les eusse
disséminés dans l'empire, qu'ils eussent parcouru en secret pour me
rendre compte à moi-même; ils eussent été les «espions de la vertu»; ils
seraient venus me trouver directement; ils eussent été mes confesseurs,
mes directeurs spirituels, et mes décisions avec eux eussent été mes
bonnes oeuvres secrètes. Ma grande occupation, lors de mon entier repos,
eût été, du sommet de ma puissance, de m'occuper à fond d'améliorer la
condition de la société; j'eusse descendu jusqu'aux _jouissances
individuelles.»_ (_Mémorial_, t. V, p. 100, édition de 1824.)]
[Note 2: Viens _boire de l'eau-de-vie_, Nicolas; _la vieille donne dans
le piège_ à mort; elle _viendra_ chez la Chouette; la mère Martial nous
aidera à _lui prendre de force ses pierreries_, et après nous
_emporterons le cadavre dans ton bateau_.]
[Note 3: Dépêchons-nous.]
[Note 4: Mouchard.]
[Note 5: Guillotiné.]
[Note 6: Volé.]
[Note 7: Mon couteau.]
[Note 8: Cuivre.]
[Note 9: Ces effroyables enseignements ne sont malheureusement pas
exagérés. Voici ce que nous lisons dans l'excellent rapport de M. de
Bretignères sur la colonie pénitentiaire de Mettray (séance du 12 mars
1842): «L'état civil de nos colons est important à constater: parmi eux
nous comptons: 32 enfants naturels, 34 dont les père et mère sont
remariés, 51 dont les parents sont en prison, 124 dont les parents n'ont
pas été l'objet de poursuites de la justice, mais sont plongés dans la
plus profonde misère. Ces chiffres sont éloquents et grands
d'enseignements; ils permettent de remonter des effets aux causes et
donnent l'espoir d'arrêter les progrès d'un mal dont l'origine est ainsi
constatée. «Le nombre des parents criminels fait apprécier l'éducation
qu'ont dû recevoir les enfants sous la tutelle de semblables guides.
Instruits au mal par leurs pères, les fils ont failli sous leurs ordres
et ont cru bien faire en suivant leur exemple. Atteints par la justice,
ils se résignent à partager dans la prison le destin de leur famille;
ils n'y apportent que l'émulation du vice, et il faut vraiment qu'une
lueur de la grâce divine existe encore au fond de ces rudes et
grossières natures pour que tous germes honnêtes ne soient pas
éteints.»]
[Note 10: Lames de plomb généralement volées sur les toits.]
[Note 11: Débris métalliques recueillis par les ravageurs.]
[Note 12: Fer.]
[Note 13: Cuivre.]
[Note 14: Jolies.]
[Note 15: Voleurs.]
[Note 16: À la conscience.]
[Note 17: Mme de Fermont ayant écrit cette lettre dans son dernier
domicile, et ignorant alors où elle irait se loger, avait prié M.
d'Orbigny de lui répondre poste restante; mais, faute de passeport pour
retirer sa lettre au bureau, elle avait indiqué une de ces adresses
d'initiales qu'il suffit de désigner pour qu'on vous remette la lettre
qui porte cette suscription.]
[Note 18: Le lecteur se souvient peut-être que, dans le récit de ses
premières années qu'elle a fait à Rodolphe lors de son entretien avec
lui chez l'ogresse, la Goualeuse lui avait parlé de Rigolette, qui,
enfant vagabond comme elle, avait été enfermée jusqu'à seize ans dans
une maison de détention.]