Le lendemain de cette soirée où le comte de Saint-Remy avait été si
indignement joué par son fils, une scène touchante se passait à
Saint-Lazare, à l'heure de la récréation des détenues.
Ce jour-là, pendant la promenade des autres prisonnières, Fleur-de-Marie
était assise sur un banc avoisinant le bassin du préau, et déjà surnommé
le banc de la Goualeuse: par une sorte de convention tacite, les
détenues lui abandonnaient cette place, qu'elle aimait, car la douce
influence de la jeune fille avait encore augmenté.
La Goualeuse affectionnait ce banc situé près du bassin, parce qu'au
moins le peu de mousse qui veloutait les margelles de ce réservoir lui
rappelait la verdure des champs, de même que l'eau limpide dont il était
rempli lui rappelait la petite rivière du village de Bouqueval.
Pour le regard attristé du prisonnier, une touffe d'herbe est une
prairie... une fleur est un parterre...
Confiante dans les affectueuses promesses de Mme d'Harville,
Fleur-de-Marie s'était attendue depuis deux jours à quitter
Saint-Lazare.
Quoiqu'elle n'eût aucune raison de s'inquiéter du retard que l'on
apportait à sa sortie de prison, la jeune fille, dans son habitude du
malheur, osait à peine espérer d'être libre...
Depuis son retour parmi ces créatures, dont l'aspect, dont le langage
ravivaient à chaque instant dans son âme le souvenir incurable de sa
première honte, la tristesse de Fleur-de-Marie était devenue plus
accablante encore.
Ce n'est pas tout.
Un nouveau sujet de trouble, de chagrin, presque d'épouvante pour elle,
naissait de l'exaltation passionnée de sa reconnaissance envers
Rodolphe.
Chose étrange! elle ne sondait la profondeur de l'abîme où elle avait
été plongée que pour mesurer la distance qui la séparait de cet homme
dont la grandeur lui semblait surhumaine... de cet homme à la fois d'une
bonté si auguste... et d'une puissance si redoutable aux méchants...
Malgré le respect dont était empreinte son adoration pour lui,
quelquefois hélas! Fleur-de-Marie craignait de reconnaître dans cette
adoration les caractères de l'amour, mais d'un amour aussi caché que
profond, aussi chaste que caché, aussi désespéré que chaste.
La malheureuse enfant n'avait cru lire dans son coeur cette désolante
révélation qu'après son entretien avec Mme d'Harville, éprise elle-même
pour Rodolphe d'une passion qu'il ignorait.
Après le départ et les promesses de la marquise, Fleur-de-Marie aurait
dû être transportée de joie en songeant à ses amis de Bouqueval, à
Rodolphe qu'elle allait revoir...
Il n'en fut rien.
Son coeur se serra douloureusement. Sans cesse revenaient à son souvenir
les paroles acerbes, les regards hautains, scrutateurs, de Mme
d'Harville, lorsque la pauvre prisonnière s'était élevée jusqu'à
l'enthousiasme en parlant de son bienfaiteur.
Par une singulière intuition, la Goualeuse avait ainsi surpris une
partie du secret de Mme d'Harville.
«L'exaltation de ma reconnaissance pour M. Rodolphe a blessé cette jeune
dame si belle et d'un rang si élevé, pensa Fleur-de-Marie... Maintenant
je comprends l'amertume de ses paroles, elles exprimaient une jalousie
dédaigneuse...
«Elle! jalouse de moi? Il faut donc qu'elle l'aime... et que je l'aime
aussi, lui?... Il faut donc que mon amour se soit trahi malgré moi?...
«L'aimer... moi, moi... créature à jamais flétrie, ingrate et misérable
que je suis... oh! si cela était... mieux vaudrait cent fois la mort...»
Hâtons-nous de le dire, la malheureuse enfant, qui semblait vouée à tous
les martyres, s'exagérait ce qu'elle appelait son amour.
À sa gratitude profonde envers Rodolphe, se joignait son admiration
involontaire pour la grâce, la force, la beauté qui le distinguaient
entre tous; rien de plus immatériel, rien de plus pur que cette
admiration; mais elle existait vive et puissante, parce que la beauté
physique est toujours attrayante.
Et puis enfin, la voix du sang, si souvent niée, muette, ignorante ou
méconnue, se fait parfois entendre; ces élans de tendresse passionnée
qui entraînaient Fleur-de-Marie vers Rodolphe, et dont elle s'effrayait,
parce que, dans son ignorance, elle en dénaturait la tendance, ces élans
résultaient de mystérieuses sympathies, aussi évidentes mais aussi
inexplicables que la ressemblance des traits...
En un mot, Fleur-de-Marie, apprenant qu'elle était fille de Rodolphe, se
fût expliqué la vive attraction qu'elle ressentait pour lui; alors,
complètement éclairée, elle eût admiré, sans scrupule, la beauté de son
père.
Ainsi s'explique l'abattement de Fleur-de-Marie, quoiqu'elle dût
s'attendre d'un moment à l'autre, d'après la promesse de Mme d'Harville,
à quitter Saint-Lazare.
Fleur-de-Marie, mélancolique et pensive, était donc assise sur un banc
auprès du bassin, regardant avec une sorte d'intérêt machinal les jeux
de quelques oiseaux effrontés qui venaient s'ébattre sur les margelles
de pierre. Un moment elle avait cessé de travailler à une petite
brassière d'enfant qu'elle finissait d'ourler.
Est-il besoin de dire que cette brassière appartenait à la nouvelle
layette si généreusement offerte à Mont-Saint-Jean par les prisonnières,
grâce à la touchante intervention de Fleur-de-Marie?
La pauvre et difforme protégée de la Goualeuse était assise à ses pieds;
tout en s'occupant de parfaire un petit bonnet, de temps à autre elle
jetait sur sa bienfaitrice un regard à la fois reconnaissant, timide et
dévoué... le regard du chien sur son maître.
La beauté, le charme, la douceur adorable de Fleur-de-Marie inspiraient
à cette femme avilie autant d'attrait que de respect.
Il y a toujours quelque chose de saint, de grand dans les aspirations
d'un coeur même dégradé, qui, pour la première fois, s'ouvre à la
reconnaissance; et jusqu'alors personne n'avait mis Mont-Saint-Jean à
même d'éprouver la religieuse ardeur de ce sentiment si nouveau pour
elle.
Au bout de quelques minutes, Fleur-de-Marie tressaillit légèrement,
essuya une larme et se remit à coudre avec activité.
--Vous ne voulez donc pas vous reposer de travailler pendant la
récréation, mon bon ange sauveur? dit Mont-Saint-Jean à la Goualeuse.
--Je n'ai pas donné d'argent pour acheter la layette... je dois fournir
ma part en ouvrage..., reprit la jeune fille.
--Votre part! mon bon Dieu!... mais sans vous, au lieu de cette bonne
toile bien blanche, de cette futaine bien chaude, pour habiller mon
enfant, je n'aurais que ces haillons que l'on traînait dans la boue de
la cour... Je suis bien reconnaissante envers mes compagnes, elles ont
été très-bonnes pour moi... c'est vrai... mais vous? Ô vous!... comment
donc que je vous dirai cela? ajouta la pauvre créature en hésitant et
très-embarrassée d'exprimer sa pensée. Tenez, reprit-elle, voilà le
soleil, n'est-ce pas? Voilà le soleil?...
--Oui, Mont-Saint-Jean... voyons, je vous écoute, répondit
Fleur-de-Marie en inclinant son visage enchanteur vers la hideuse figure
de sa compagne.
--Mon Dieu... vous allez vous moquer de moi, reprit celle-ci tristement,
je veux me mêler de parler... et je ne le sais pas...
--Dites toujours, Mont-Saint-Jean.
--Avez-vous de bons yeux d'ange! dit la prisonnière en contemplant
Fleur-de-Marie dans une sorte d'extase, ils m'encouragent... vos bons
yeux... voyons, je vas tâcher de dire ce que je voulais; voilà le
soleil, n'est-ce pas? Il est bien chaud, il égaie la prison, il est bien
agréable à voir et à sentir, pas vrai?
--Sans doute...
--Mais une supposition... ce soleil... ne s'est pas fait tout seul, et
si on est reconnaissant pour lui, à plus forte raison pour...
--Pour celui qui l'a créé, n'est-ce pas, Mont-Saint-Jean?... Vous avez
raison... aussi celui-là on doit le prier, l'adorer... C'est Dieu.
--C'est ça... voilà mon idée, s'écria joyeusement la prisonnière; c'est
ça: je dois être reconnaissante pour mes compagnes; mais je dois vous
prier, vous adorer, vous, la Goualeuse, car c'est vous qui les avez
rendues bonnes pour moi, au lieu de méchantes qu'elles étaient.
--C'est Dieu qu'il faut remercier, Mont-Saint-Jean, et non pas moi.
--Oh! si... vous, vous... je vous vois... vous m'avez fait du bien et
par vous et par les autres.
--Mais si je suis bonne comme vous dites, Mont-Saint-Jean, c'est Dieu
qui m'a faite ainsi... c'est donc lui qu'il faut remercier.
--Ah! dame... alors, peut-être bien... puisque vous le dites, reprit la
prisonnière indécise; si ça vous fait plaisir... comme ça... à la bonne
heure...
--Oui, ma pauvre Mont-Saint-Jean... priez-le souvent... ce sera la
meilleure manière de me prouver que vous m'aimez un peu...
--Si je vous aime, la Goualeuse! Mon Dieu, mon Dieu!!! Mais vous ne vous
souvenez donc plus de ce que vous disiez aux autres détenues pour les
empêcher de me battre? «Ce n'est pas seulement elle que vous battez...
c'est aussi son enfant...» Eh bien!... c'est tout de même, pour vous
aimer; ça n'est pas seulement pour moi que je vous aime, c'est aussi
pour mon enfant...
--Merci, merci, Mont-Saint-Jean, vous me faites plaisir en me disant
cela.
Et Fleur-de-Marie émue tendit sa main à sa compagne.
--Quelle belle petite menotte de fée!... Est-elle blanche et mignonne!
dit Mont-Saint-Jean en se reculant comme si elle eût craint de toucher,
de ses vilaines mains rouges et sordides, cette main charmante.
Pourtant, après un moment d'hésitation, elle effleura respectueusement
de ses lèvres le bout des doigts effilés que lui présentait
Fleur-de-Marie; puis, s'agenouillant brusquement, elle se mit à la
contempler fixement dans un recueillement attentif, profond.
--Mais venez donc vous asseoir là... près de moi, lui dit la Goualeuse.
--Oh! pour ça non, par exemple... jamais... jamais...
--Pourquoi cela?
--Respect de la discipline, comme disait autrefois mon brave
Mont-Saint-Jean; soldats ensemble, officiers ensemble, chacun avec ses
pareils.
--Vous êtes folle... Il n'y a aucune différence entre nous deux...
--Aucune différence... mon bon Dieu! Et vous dites cela quand je vous
vois comme je vous vois, aussi belle qu'une reine; oh! tenez...
qu'est-ce que cela vous fait?... Laissez-moi là, à genoux, vous bien,
bien regarder comme tout à l'heure... Dame... qui sait?... Quoique je
sois un vrai monstre, mon enfant vous ressemblera peut-être... On dit
que quelquefois par un regard... ça arrive.
Puis, par un scrupule d'une incroyable délicatesse chez une créature de
cette espèce, craignant d'avoir peut-être humilié ou blessé
Fleur-de-Marie par ce voeu singulier. Mont-Saint-Jean ajouta tristement:
--Non, non, je dis cela en plaisantant, allez, la Goualeuse... je ne me
permettrais pas de vous regarder dans cette idée-là... sans que vous me
le permettiez... Mon enfant sera aussi laid que moi... qu'est-ce que ça
me fait?... Je ne l'en aimerai pas moins; pauvre petit malheureux, il
n'a pas demandé à naître, comme on dit... Et s'il vit... qu'est-ce qu'il
deviendra? dit-elle d'un air sombre et abattu. Hélas!... oui...
qu'est-ce qu'il deviendra, mon Dieu?
La Goualeuse tressaillit à ces paroles.
En effet, que pouvait devenir l'enfant de cette misérable, avilie,
dégradée, pauvre et méprisée?... Quel sort!... Quel avenir!...
--Ne pensez pas à cela, Mont-Saint-Jean, reprit Fleur-de-Marie; espérez
que votre enfant trouvera des personnes charitables sur son chemin.
--Oh! on n'a pas deux fois la chance, voyez-vous, la Goualeuse, dit
amèrement Mont-Saint-Jean en secouant la tête; je vous ai rencontrée...
vous, c'est déjà un grand hasard... Et, tenez, soit dit sans vous
offenser, j'aurais mieux aimé que mon enfant ait eu ce bonheur-là que
moi. Ce voeu-là... c'est tout ce que je peux lui donner.
--Priez, priez... Dieu vous exaucera.
--Allons, je prierai, si ça vous fait plaisir, la Goualeuse, ça me
portera peut-être bonheur; au fait, qui m'aurait dit, quand la Louve me
battait, et que j'étais le _pâtiras_ de tout le monde, qu'il se
trouverait là un bon petit ange sauveur qui, avec sa jolie voix douce,
serait plus fort que tout le monde et que la Louve, qui est si forte et
si méchante?...
--Oui, mais la Louve a été bien bonne pour vous... quand elle a réfléchi
que vous étiez doublement à plaindre.
--Oh! ça c'est vrai... grâce à vous, et je ne l'oublierai jamais... Mais
dites donc, la Goualeuse, pourquoi donc a-t-elle, depuis l'autre jour,
demandé à changer de quartier, la Louve... elle qui, malgré ses colères,
avait l'air de ne pouvoir plus se passer de vous?
--Elle est un peu capricieuse...
--C'est drôle... une femme qui est venue ce matin du quartier de la
prison où est la Louve dit qu'elle est toute changée...
--Comment cela?
--Au lieu de quereller ou de menacer le monde, elle est triste...
triste, et s'isole dans les coins; si on lui parle, elle vous tourne le
dos et ne vous répond pas. À présent la voir muette, elle qui criait
toujours, c'est étonnant, n'est-ce pas? Et puis cette femme m'a dit
encore une chose, mais pour cela... je ne le crois pas.
--Quoi donc?
--Elle a dit avoir vu pleurer la Louve... pleurer la Louve, c'est
impossible.
--Pauvre Louve! c'est à cause de moi qu'elle a voulu changer de
quartier... je l'ai chagrinée sans le vouloir, dit la Goualeuse en
soupirant.
--Vous, chagriner quelqu'un, mon bon ange sauveur...
À ce moment l'inspectrice, Mme Armand, entra dans le préau. Après avoir
cherché des yeux Fleur-de-Marie, elle vint à elle l'air satisfait et
souriant.
--Bonne nouvelle, mon enfant...
--Que dites-vous, madame? s'écria la Goualeuse en se levant.
--Vos amis ne vous ont pas oubliée, ils ont obtenu votre mise en
liberté... M. le directeur vient d'en recevoir l'avis.
--Il serait possible, madame? Ah! quel bonheur! Mon Dieu!... Et
l'émotion de Fleur-de-Marie fut si violente qu'elle pâlit, mit sa main
sur son coeur qui battait avec violence et retomba sur son banc.
--Calmez-vous, mon enfant, lui dit Mme Armand avec bonté, heureusement
ces secousses-là sont sans danger.
--Ah! madame, que de reconnaissance!...
--C'est sans doute Mme d'Harville qui a obtenu votre liberté... Il y a
là une vieille dame chargée de vous conduire chez des personnes qui
s'intéressent à vous... Attendez-moi, je vais revenir vous prendre, j'ai
quelques mots à dire à l'atelier.
Il serait difficile de peindre l'expression de morne désolation qui
assombrit les traits de Mont-Saint-Jean, en apprenant que son bon ange
sauveur, comme elle appelait la Goualeuse, allait quitter Saint-Lazare.
La douleur de cette femme était moins causée par la crainte de redevenir
le souffre-douleur de la prison que par le chagrin de se voir séparée du
seul être qui lui eût jamais témoigné quelque intérêt.
Toujours assise au pied du banc, Mont-Saint-Jean porta ses mains aux
deux touffes de cheveux hérissés qui sortaient en désordre de son vieux
bonnet noir, comme pour se les arracher; puis, cette violente affliction
faisant place à l'abattement, elle laissa retomber sa tête et resta
muette, immobile, le front caché dans ses mains, les coudes appuyés sur
ses genoux.
Malgré sa joie de quitter la prison, Fleur-de-Marie ne put s'empêcher de
frissonner un moment au souvenir de la Chouette et du Maître d'école, se
rappelant que ces deux monstres lui avaient fait jurer de ne pas
informer ses bienfaiteurs de son triste sort.
Mais ces funestes pensées s'effacèrent bientôt de l'esprit de
Fleur-de-Marie devant l'espoir de revoir Bouqueval, Mme Georges,
Rodolphe, à qui elle voulait recommander la Louve et Martial; il lui
semblait même que le sentiment exalté qu'elle se reprochait d'éprouver
pour son bienfaiteur, n'étant plus nourri par le chagrin et par la
solitude, se calmerait dès qu'elle reprendrait ses occupations
rustiques, qu'elle aimait tant à partager avec les bons et simples
habitants de la ferme.
Étonnée du silence de sa compagne, silence dont elle ne soupçonnait pas
la cause, la Goualeuse lui toucha légèrement l'épaule, en disant:
--Mont-Saint-Jean, puisque me voilà libre... ne pourrais-je pas vous
être utile à quelque chose?
En sentant la main de la Goualeuse, la prisonnière tressaillit, laissa
retomber ses bras sur ses genoux et tourna vers la jeune fille son
visage ruisselant de larmes.
Une si amère douleur éclatait sur la figure de Mont-Saint-Jean que sa
laideur disparaissait.
--Mon Dieu!... Qu'avez-vous? lui dit la Goualeuse; comme vous pleurez!
--Vous vous en allez! murmura la détenue d'une voix entrecoupée de
sanglots; je n'avais pourtant jamais pensé que d'un moment à l'autre
vous partiriez d'ici... et que je ne vous verrais plus... plus...
jamais...
--Je vous assure que je me souviendrai toujours de votre amitié...
Mont-Saint-Jean.
--Mon Dieu, mon Dieu!... Et dire que je vous aimais déjà tant... Quand
j'étais là assise par terre, à vos pieds... il me semblait que j'étais
sauvée... que je n'avais plus rien à craindre. Ce n'est pas pour les
coups que les autres vont peut-être recommencer à me donner que je dis
cela... j'ai la vie dure... Mais enfin il me semblait que vous étiez ma
bonne chance et que vous porteriez bonheur à mon enfant, rien que parce
que vous aviez eu pitié de moi... C'est vrai, allez, ça; quand on est
habitué à être maltraité, on est plus sensible que d'autres à la bonté.
Puis, s'interrompant pour éclater encore en sanglots, elle s'écria:
Allons, c'est fini... c'est fini... Au fait... ça devait arriver un jour
ou l'autre... mon tort est de n'y avoir jamais pensé... C'est fini...
plus rien... plus rien...
--Allons, courage, je me souviendrai de vous, comme vous vous
souviendrez de moi.
--Oh! pour ça on me couperait en morceaux plutôt que de me faire vous
renier ou vous oublier: je deviendrais vieille, vieille, comme les rues,
que j'aurais toujours devant les yeux votre belle figure d'ange. Le
premier mot que j'apprendrai à mon enfant, ça sera votre nom, la
Goualeuse, car il vous aura dû de n'être pas mort de froid...
--Écoutez-moi, Mont-Saint-Jean, dit Fleur-de-Marie, touchée de
l'affection de cette misérable, je ne puis rien vous promettre pour
vous... quoique je connaisse des personnes bien charitables; mais pour
votre enfant... c'est différent... il est innocent de tout, lui, et les
personnes dont je vous parle voudront peut-être bien se charger de le
faire élever quand vous pourrez vous en séparer...
--M'en séparer... jamais, oh! jamais, s'écria Mont-Saint-Jean avec
exaltation: qu'est-ce que je deviendrais donc maintenant que j'ai compté
sur lui...
--Mais... comment l'élèverez-vous? Fille ou garçon, il faut qu'il soit
honnête, et pour cela...
--Il faut qu'il mange un pain honnête, n'est-ce pas, la Goualeuse? Je
crois bien, c'est mon ambition; je me le dis tous les jours; aussi, en
sortant d'ici, je ne remettrai pas le pied sous un pont... Je me ferai
chiffonnière, balayeuse des rues, mais honnête; on doit ça, sinon à soi,
du moins à son enfant, quand on a l'honneur d'en avoir un..., dit-elle
avec une sorte de fierté.
--Et qui gardera votre enfant pendant que vous travaillerez? reprit la
Goualeuse; ne vaudrait-il pas mieux, si cela est possible, comme je
l'espère, le placer à la campagne chez de braves gens qui en feraient
une brave fille de ferme ou un bon cultivateur? Vous viendriez de temps
en temps le voir, et un jour vous trouveriez peut-être moyen de vous en
rapprocher tout à fait; à la campagne on vit de si peu!
--Mais m'en séparer, m'en séparer! Je mettais toute ma joie en lui, moi
qui n'ai rien qui m'aime.
--Il faut songer plus à lui qu'à vous, ma pauvre Mont-Saint-Jean; dans
deux ou trois jours j'écrirai à Mme Armand, et, si la demande que je
compte faire en faveur de votre enfant réussit, vous n'aurez plus à dire
de lui ce qui tout à l'heure m'a tant navrée: «Hélas! mon Dieu, que
deviendra-t-il?»
L'inspectrice, Mme Armand, interrompit cet entretien; elle venait
chercher Fleur-de-Marie. Après avoir de nouveau éclaté en sanglots et
baigné de larmes désespérées les mains de la jeune fille,
Mont-Saint-Jean retomba sur le banc dans un accablement stupide, ne
songeant pas même à la promesse que Fleur-de-Marie venait de lui faire à
propos de son enfant.
--Pauvre créature! dit Mme Armand en sortant du préau suivie de
Fleur-de-Marie. Sa reconnaissance envers vous me donne meilleure opinion
d'elle.
En apprenant que la Goualeuse était graciée, les autres détenues, loin
de se montrer jalouses de cette faveur, en témoignèrent leur joie;
quelques-unes entourèrent Fleur-de-Marie et lui firent des adieux pleins
de cordialité, la félicitèrent franchement de sa prompte sortie de
prison.
--C'est égal, dit l'une d'elles; cette petite blonde nous a fait passer
un bon moment... c'est quand nous avons boursillé pour la layette de
Mont-Saint-Jean. On se souviendra de cela à Saint-Lazare.
Lorsque Fleur-de-Marie eut quitté le bâtiment des prisons sous la
conduite de l'inspectrice, celle-ci lui dit:
--Maintenant, mon enfant, rendez-vous au vestiaire où vous déposerez vos
vêtements de détenue pour reprendre vos habits de paysanne, qui, par
leur simplicité rustique, vous seyaient si bien; adieu, vous allez être
heureuse, car vous allez vous trouver sous la protection de personnes
recommandables, et vous quittez cette maison pour n'y jamais rentrer.
Mais... tenez... je ne suis guère raisonnable, dit Mme Armand, dont les
yeux se mouillèrent de larmes; il m'est impossible de vous cacher
combien je m'étais déjà attachée à vous, pauvre petite! Puis, voyant le
regard de Fleur-de-Marie devenir humide aussi, l'inspectrice ajouta:
Vous ne m'en voudrez pas, je l'espère, d'attrister ainsi votre départ?
--Ah! madame... n'est-ce pas grâce à votre recommandation que cette
jeune dame, à qui je dois ma liberté, s'est intéressée à mon sort?
--Oui, et je suis heureuse de ce que j'ai fait; mes pressentiments ne
m'avaient pas trompée.
À ce moment une cloche sonna.
--Voici l'heure du travail des ateliers, il faut que je rentre... Adieu,
encore adieu, ma chère enfant!...
Et Mme Armand, aussi émue que Fleur-de-Marie, l'embrassa tendrement;
puis elle dit à un des employés de la maison:
--Conduisez mademoiselle au vestiaire.
Un quart d'heure après, Fleur-de-Marie, vêtue en paysanne ainsi que nous
l'avons vue à la ferme de Bouqueval, entrait dans le greffe, où
l'attendait Mme Séraphin.
La femme de charge du notaire Jacques Ferrand venait chercher cette
malheureuse enfant pour la conduire à l'île du Ravageur.