Le comte de Saint-Remy

Il y avait environ deux heures que Boyer, quittant Edwards, s'était

rendu auprès de M. de Saint-Remy, lorsque le père de ce dernier vint

frapper à la porte cochère de la maison de la rue de Chaillot.

Le comte de Saint-Remy était un homme de haute taille, encore alerte et

vigoureux malgré son âge; la couleur presque cuivrée de son teint

contrastait étrangement avec la blancheur éclatante de sa barbe et de

ses cheveux; ses épais sourcils, restés noirs, recouvraient à demi ses

yeux perçants profondément enfoncés dans leur orbite. Quoiqu'il portât,

par une sorte de manie misanthropique, des vêtements presque sordides,

il y avait dans toute sa personne quelque chose de calme, de fier, qui

commandait le respect.

La porte de la maison de son fils s'ouvrit, il entra.

Un portier en grande livrée brun et argent, parfaitement poudré et

chaussé de bas de soie, parut sur le seuil d'une loge élégante, qui

avait autant de rapport avec l'antre enfumé des Pipelet que le tonneau

d'une ravaudeuse peut en avoir avec la somptueuse boutique d'une

lingerie à la mode.

--M. de Saint-Remy? demanda le comte d'un ton bref.

Le portier, au lieu de répondre, examinait avec une dédaigneuse surprise

la barbe blanche, la redingote râpée et le vieux chapeau de l'inconnu,

qui tenait à la main une grosse canne.

--M. de Saint-Remy? reprit impatiemment le comte, choqué de

l'impertinent examen du portier.

--M. le vicomte n'y est pas.

Ce disant, le confrère de M. Pipelet tira le cordon et, d'un geste

significatif, invita l'inconnu à se retirer.

--J'attendrai, dit le comte.

Et il passa outre.

--Eh! l'ami, l'ami! on n'entre pas ainsi dans les maisons! s'écria le

portier en courant après le comte et en le prenant par le bras.

--Comment, drôle! répondit le vieillard d'un air menaçant en levant sa

canne, tu oses me toucher!...

--J'oserai bien autre chose si vous ne sortez pas tout de suite. Je vous

ai dit que M. le vicomte n'y était pas, ainsi allez-vous-en.

À ce moment, Boyer, attiré par ces éclats de voix, parut sur le perron

de la maison.

--Quel est ce bruit? demanda-t-il.

--Monsieur Boyer, c'est cet homme qui veut absolument entrer, quoique je

lui aie dit que M. le vicomte n'y était pas.

--Finissons! reprit le comte en s'adressant à Boyer, qui s'était

approché; je veux voir mon fils... S'il est sorti, je l'attendrai...

Nous l'avons dit, Boyer n'ignorait ni l'existence ni la misanthropie du

père de son maître; assez physionomiste d'ailleurs, il ne douta pas un

moment de l'identité du comte, le salua respectueusement et répondit:

--Si Monsieur le comte veut bien me suivre, je suis à ses ordres...

--Allez, dit M. de Saint-Remy, qui accompagna Boyer, au profond

ébahissement du portier.

Toujours précédé du valet de chambre, le comte arriva au premier étage

et suivit son guide, qui, lui faisant traverser le cabinet de travail de

Florestan de Saint-Remy (nous désignerons désormais le vicomte par ce

nom de baptême pour le distinguer de son père), l'introduisit dans un

petit salon communiquant à cette pièce, et situé immédiatement au-dessus

du boudoir du rez-de-chaussée.

--M. le vicomte a été obligé de sortir ce matin, dit Boyer; si Monsieur

le comte veut prendre la peine de l'attendre, il ne tardera pas à

rentrer.

Et le valet de chambre disparut.

Resté seul, le comte regarda autour de lui avec assez d'indifférence;

mais tout à coup, il fit un brusque mouvement, sa figure s'anima, ses

joues s'empourprèrent, la colère contracta ses traits.

Il venait d'apercevoir le portrait de sa femme... de la mère de

Florestan de Saint-Remy.

Il croisa ses bras sur sa poitrine, baissa la tête comme pour échapper à

cette vision et marcha à grands pas.

--Cela est étrange! disait-il; cette femme est morte; j'ai tué son

amant, et ma blessure est aussi vive, aussi douloureuse qu'au premier

jour... Ma soif de vengeance n'est pas encore éteinte, ma farouche

misanthropie, en m'isolant presque absolument du monde, m'a laissé face

à face avec la pensée de mon outrage. Oui, car la mort du complice de

cette infâme a vengé mon outrage, mais ne l'a pas effacé de mon

souvenir.

«Oh! je le sens, ce qui rend ma haine incurable, c'est de songer que

pendant quinze ans j'ai été dupe; c'est que pendant quinze ans j'ai

entouré d'estime, de respect, une misérable qui m'avait indignement

trompé. C'est que j'ai aimé son fils, le fils de son crime, comme s'il

eût été mon enfant... car l'aversion que m'inspire maintenant ce

Florestan ne me prouve que trop qu'il est le fruit de l'adultère!

«Et pourtant je n'ai pas la certitude absolue de son illégitimité; il

est possible enfin qu'il soit mon fils... quelquefois ce doute m'est

affreux... S'il était mon fils pourtant! Alors l'abandon où je l'ai

laissé, l'éloignement, que je lui ai toujours témoigné, mon refus de le

jamais voir, seraient impardonnables. Mais, après tout, il est riche,

jeune, heureux: à quoi lui aurais-je été utile?... Oui, mais sa

tendresse eût peut-être adouci les chagrins que m'a causés sa mère!

Après un moment de réflexion profonde, le comte reprit en haussant les

épaules:

--Encore ces suppositions insensées, sans issue, qui ravivent toutes les

peines! Soyons homme, et surmontons la stupide et pénible émotion que je

ressens en songeant que je vais revoir celui que, pendant dix années,

j'ai aimé avec la plus folle idolâtrie, que j'ai aimé comme mon fils,

lui! lui! l'enfant de cet homme que j'ai vu tomber sous mon épée avec

tant de bonheur, de cet homme dont j'ai vu couler le sang avec tant de

joie! Et ils m'ont empêché d'assister à son agonie... à sa mort!... Oh!

ils ne savaient pas ce que c'est que d'avoir été frappé aussi

cruellement que je l'ai été!... Et puis, penser que mon nom, toujours

respecté, honoré, a dû être si souvent prononcé avec insolence et

dérision... comme on prononce celui d'un mari trompé!... Penser que mon

nom... mon nom dont j'ai toujours été si fier, appartient à cette heure

au fils de l'homme dont j'aurais voulu arracher le coeur!... Oh! je ne

sais pas comment je ne deviens pas fou quand je songe à cela!

Et M. de Saint-Remy, continuant de marcher avec agitation, souleva

machinalement la portière qui séparait le salon du cabinet de travail de

Florestan et fit quelques pas dans cette dernière pièce.

Il avait disparu depuis un instant, lorsqu'une petite porte masquée dans

la tenture s'ouvrit doucement, et Mme de Lucenay, enveloppée d'un grand

châle de cachemire vert, coiffée d'un chapeau de velours noir

très-simple, entra dans le salon que le comte venait de quitter pour un

moment.

Expliquons la cause de cette apparition inattendue.

Florestan de Saint-Remy avait donné la veille rendez-vous à la duchesse

pour le lendemain matin. Celle-ci ayant, nous l'avons dit, une clef de

la petite porte de la ruelle était, comme d'habitude, entrée par la

serre chaude, comptant trouver Florestan dans l'appartement du

rez-de-chaussée; ne l'y trouvant pas, elle crut (ainsi que cela était

arrivé quelquefois) le vicomte occupé à écrire dans son cabinet... Un

escalier dérobé conduisait du boudoir au premier. Mme de Lucenay monta

sans crainte, supposant que M. de Saint-Remy avait, comme toujours,

défendu sa porte.

Malheureusement, une visite assez menaçante de M. Badinot ayant obligé

Florestan de sortir précipitamment, il avait oublié le rendez-vous de

Mme de Lucenay.

Celle-ci, ne voyant personne, allait entrer dans le cabinet, lorsque les

rideaux de la portière du salon s'écartèrent, et la duchesse se trouva

en face à face avec le père de Florestan.

Elle ne put retenir un cri d'effroi.

--Clotilde! s'écria le comte stupéfait.

Intimement lié avec le comte de Noirmont, père de Mme de Lucenay, M. de

Saint-Remy, ayant connu celle-ci enfant et toute jeune fille, l'avait

autrefois ainsi familièrement appelée par son nom de baptême.

La duchesse restait immobile, contemplant avec surprise ce vieillard à

barbe blanche et mal vêtu, dont elle se rappelait pourtant confusément

les traits.

--Vous, Clotilde! répéta le comte avec un accent de reproche douloureux,

vous... ici... chez mon fils!

Ces derniers mots fixèrent les souvenirs indécis de Mme de Lucenay; elle

reconnut enfin le père de Florestan et s'écria:

--Monsieur de Saint-Remy!

La position était tellement nette et significative que la duchesse, dont

on sait d'ailleurs le caractère excentrique et résolu, dédaigna de

recourir à un mensonge pour expliquer le motif de sa présence chez

Florestan; comptant sur l'affection toute paternelle que le comte lui

avait jadis témoignée, elle lui tendit la main et lui dit de cet air à

la fois gracieux, cordial et hardi qui n'appartenait qu'à elle:

--Voyons... ne me grondez pas... vous êtes mon plus vieil ami;

souvenez-vous qu'il y a vingt ans vous m'appeliez votre chère

Clotilde...

--Oui... je vous appelais ainsi... mais...

--Je sais d'avance tout ce que vous allez me dire, vous connaissez ma

devise: «Ce qui est, est... Ce qui sera, sera...»

--Ah! Clotilde!...

--Épargnez-moi vos reproches, laissez-moi plutôt vous parler de ma joie

de vous revoir; votre présence me rappelle tant de choses: mon pauvre

père... d'abord, et puis mes quinze ans... Ah! quinze ans, que c'est

beau!

--C'est parce que votre père était mon ami, que...

--Oh! oui, reprit la duchesse en interrompant M. de Saint-Remy, il vous

aimait tant! Vous souvenez-vous, il vous appelait en riant l'homme aux

rubans verts... Vous lui disiez toujours: «Vous gâtez Clotilde... prenez

garde»; et il vous répondait en m'embrassant: «Je le crois bien que je

la gâte, et il faut que je me dépêche et que je redouble, car bientôt le

monde me l'enlèvera pour la gâter à son tour.» Excellent père! Quel ami

j'ai perdu!... Une larme brilla dans les beaux yeux de Mme de Lucenay;

puis, tendant la main à M. de Saint-Remy, elle lui dit d'une voix émue:

Vrai, je suis heureuse, bien heureuse de vous revoir; vous éveillez des

souvenirs si précieux, si chers à mon coeur!...

Le comte, quoiqu'il connût dès longtemps ce caractère original et

délibéré, restait confondu de l'aisance avec laquelle Clotilde acceptait

cette position si délicate: rencontrer chez son amant le père de son

amant!

--Si vous êtes à Paris depuis longtemps, reprit Mme de Lucenay, il est

mal à vous de n'être pas venu me voir plus tôt; nous aurions tant causé

du passé... car savez-vous que je commence à atteindre l'âge où il y a

un charme extrême à dire à de vieux amis: Vous souvenez-vous?

Certes, la duchesse n'eût pas parlé avec un plus tranquille nonchaloir

si elle eût reçu une visite du matin à l'hôtel de Lucenay. M. de

Saint-Remy ne put s'empêcher de lui dire sévèrement:

--Au lieu de parler du passé, il serait plus à propos de parler du

présent... mon fils peut rentrer d'un moment à l'autre, et...

--Non, dit Clotilde en l'interrompant, j'ai la clef de la petite porte

de la serre, et on annonce toujours son arrivée par un coup de timbre

lorsqu'il rentre par la porte cochère; à ce bruit je disparaîtrai aussi

mystérieusement que je suis venue, et je vous laisserai tout à votre

joie de revoir Florestan. Quelle douce surprise vous allez lui causer...

depuis si longtemps vous l'abandonniez!... Tenez, c'est moi qui aurais

des reproches à vous faire.

--À moi?... À moi?...

--Certainement... Quel guide, quel appui a-t-il eu en entrant dans le

monde? Et pour mille choses positives les conseils d'un père sont

indispensables... Aussi, franchement, il est très-mal à vous de...

Ici Mme de Lucenay, cédant à la bizarrerie de son caractère, ne put

s'empêcher de s'interrompre en riant comme une folle et de dire au

comte:

--Avouez que la position est au moins singulière, et qu'il est

très-piquant que ce soit moi qui vous sermonne.

--Cela est étrange, en effet; mais je ne mérite ni vos sermons ni vos

louanges; je viens chez mon fils... mais ce n'est pas pour mon fils... À

son âge, il n'a pas ou il n'a plus besoin de mes conseils.

--Que voulez-vous dire?

--Vous devez savoir pour quelles raisons j'ai le monde et surtout Paris

en horreur, dit le comte avec une expression pénible et contrainte. Il a

donc fallu des circonstances de la dernière importance pour m'obliger à

quitter Angers, et surtout à venir ici... dans cette maison... Mais j'ai

dû braver mes répugnances et recourir à toutes les personnes qui

pouvaient m'aider ou me renseigner à propos de recherches d'un grand

intérêt pour moi.

--Oh! alors, dit Mme de Lucenay avec l'empressement le plus affectueux,

je vous en prie, disposez de moi, si je puis vous être utile à quelque

chose. Est-il besoin de sollicitations? M. de Lucenay doit avoir un

certain crédit, car les jours où je vais dîner chez ma grand'tante de

Montbrison, il donne à manger chez moi à des députés; on ne fait pas ça

sans motifs; cet inconvénient doit être racheté par quelque avantage,

probablement... comme qui dirait une certaine influence sur des gens qui

en ont beaucoup dans ce temps-ci, dit-on. Encore une fois, si nous

pouvons vous servir, regardez-nous comme à vous. Il y a encore mon jeune

cousin, le petit duc de Montbrison, qui, pair lui-même, est lié avec

toute la jeune pairie. Pourrait-il aussi quelque chose? En ce cas, je

vous l'offre. En un mot, disposez de moi et des miens, vous savez si je

puis me dire amie vaillante et dévouée!

--Je le sais... et je ne refuse pas votre appui... quoique pourtant...

--Voyons, mon cher Alceste, nous sommes gens du monde, agissons donc en

gens du monde; que nous soyons ici ou ailleurs, cela importe peu, je

suppose, à l'affaire qui vous intéresse, et qui maintenant m'intéresse

extrêmement, puisqu'elle est vôtre. Causons donc de cela, et très-à

fond... je l'exige...

Ce disant, la duchesse s'approcha de la cheminée, s'y appuya et avança

vers le foyer le plus joli petit pied du monde, qui, pour le moment,

était glacé.

Avec un tact parfait, Mme de Lucenay saisissait l'occasion de ne plus

parler du vicomte et d'entretenir M. de Saint-Remy d'un sujet auquel ce

dernier attachait beaucoup d'importance...

La conduite de Clotilde eût été différente en présence de la mère de

Florestan; c'est avec bonheur, avec fierté, qu'elle lui eût longuement

avoué combien il lui était cher.

Malgré son rigorisme et son âpreté, M. de Saint-Remy subit l'influence

de la grâce cavalière et cordiale de cette femme qu'il avait vue et

aimée tout enfant, et il oublia presque qu'il parlait à la maîtresse de

son fils.

Comment, d'ailleurs, résister à la contagion de l'exemple, lorsque le

héros d'une position souverainement embarrassante ne semble pas même se

douter ou vouloir se douter de la difficulté de la circonstance où il se

trouve?

--Vous ignorez peut-être, Clotilde, dit le comte, que depuis

très-longtemps j'habite Angers?

--Non, je le savais.

--Malgré l'espèce d'isolement que je recherchais, j'avais choisi cette

ville, parce que là habitait un de mes parents, M. de Fermont, qui, lors

de l'affreux malheur qui m'a frappé, s'est conduit pour moi comme un

frère. Après m'avoir accompagné dans toutes les villes de l'Europe, où

j'espérais rencontrer... un homme que je voulais tuer, il m'avait servi

de témoin lors d'un duel...

--Oui, un duel terrible; mon père m'a tout dit autrefois, reprit

tristement Mme de Lucenay; mais, heureusement, Florestan ignore ce

duel... et aussi la cause qui l'a amené...

--J'ai voulu lui laisser respecter sa mère, répondit le comte en

étouffant un soupir...

Il continua:

--Au bout de quelques années, M. de Fermont mourut à Angers, dans mes

bras, laissant une fille et une femme que, malgré ma misanthropie,

j'avais été obligé d'aimer, parce qu'il n'y avait rien au monde de plus

pur, de plus noble que ces deux excellentes créatures. Je vivais seul

dans un faubourg éloigné de la ville; mais, quand mes accès de noire

tristesse me laissaient quelque relâche, j'allais chez Mme de Fermont

parler avec elle et avec sa fille de celui que nous avions perdu. Comme

de son vivant, je venais me retremper, me calmer dans cette douce

intimité, où j'avais désormais concentré toutes mes affections. Le frère

de Mme de Fermont habitait Paris; il se chargea de toutes les affaires

de sa soeur lors de la mort de son mari et plaça chez un notaire cent

mille écus environ, qui composaient toute la fortune de la veuve. Au

bout de quelque temps, un nouveau et affreux malheur frappa Mme de

Fermont; son frère, M. de Renneville, se suicida, il y a de cela environ

huit mois. Je la consolai du mieux que je pus. Sa première douleur

calmée, elle partit pour Paris, afin de mettre ordre à ses affaires. Au

bout de quelque temps, j'appris que l'on vendait par son ordre le

modeste mobilier de la maison qu'elle louait à Angers et que cette somme

avait été employée à payer quelques dettes laissées par elle. Inquiet de

cette circonstance, je m'informai, et j'appris vaguement que cette

malheureuse femme et sa fille se trouvaient dans la détresse, victimes

sans doute d'une banqueroute. Si Mme de Fermont pouvait, dans une

extrémité pareille, compter sur quelqu'un, c'était sur moi... pourtant

je ne reçus d'elle aucune nouvelle. Ce fut surtout en perdant cette

intimité si douce que j'en reconnus toute la valeur. Vous ne pouvez vous

figurer mes souffrances, mes inquiétudes depuis le départ de Mme de

Fermont et de sa fille... Leur père, leur mari était pour moi un

frère... il me fallait donc absolument les retrouver, savoir pourquoi

dans leur ruine elles ne s'adressaient pas à moi, tout pauvre que

j'étais; je partis pour venir ici, laissant à Angers, une personne qui,

si par hasard on apprenait quelque chose de nouveau, devait m'en

instruire.

--Eh bien?

--Hier encore j'ai reçu une lettre d'Anjou... on ne sait rien. En

arrivant à Paris j'ai commencé mes recherches... je suis allé d'abord à

l'ancien domicile du frère de Mme de Fermont. Là on m'a dit qu'elle

demeurait sur le quai du canal Saint-Martin.

--Et cette adresse?

--Avait été la sienne, mais on ignorait son nouveau logement.

Malheureusement, jusqu'à présent mes recherches ont été inutiles. Après

mille vaines tentatives avant de désespérer tout à fait, je me suis

décidé à venir ici: peut-être Mme de Fermont, qui, par un motif

inexplicable, ne m'a demandé ni aide ni appui, aura eu recours à mon

fils comme au fils du meilleur ami de son mari. Sans doute ce dernier

espoir est bien peu fondé... mais je ne veux rien avoir négligé pour

retrouver cette pauvre femme et sa fille.

Depuis quelques minutes Mme de Lucenay écoutait le comte avec un

redoublement d'attention; tout à coup elle dit:

--En vérité, il serait bien singulier qu'il s'agît des mêmes

personnes... auxquelles s'intéresse Mme d'Harville...

--Quelles personnes? demanda le comte.

--La veuve dont vous parlez est jeune encore, n'est-ce pas? Sa figure

est très-noble?

--Sans doute; mais comment savez-vous...

--Sa fille, belle comme un ange, a seize ans au plus?

--Oui... oui...

--Et elle s'appelle Claire?

--Oh! de grâce! dites, où sont-elles?

--Hélas! je l'ignore...

--Vous l'ignorez?

--Voici ce qui est arrivé: une femme de ma société, Mme d'Harville, est

venue chez moi me demander si je ne connaissais pas une femme veuve dont

la fille se nommait Claire, et dont le frère se serait suicidé; Mme

d'Harville s'adressait à moi, parce qu'elle avait vu ces mots: «Écrire à

Mme de Lucenay», tracés au bas d'un brouillon de lettre que cette

malheureuse femme écrivait à une personne inconnue, dont elle réclamait

l'appui.

--Elle voulait vous écrire... à vous, et pourquoi?

--Je l'ignore... je ne la connais pas.

--Mais elle vous connaissait, elle! s'écria M. de Saint-Remy, frappé

d'une idée subite.

--Que dites-vous?

--Cent fois elle m'avait entendu parler de votre père, de vous, de votre

généreux et excellent coeur. Dans son infortune, elle aura songé à

recourir à vous.

--En effet, cela peut s'expliquer ainsi.

--Et Mme d'Harville... comment avait-elle eu ce brouillon de lettre en

sa possession?

--Je l'ignore; tout ce que je sais, c'est que, sans savoir encore où

étaient réfugiées cette pauvre mère et sa fille, elle était, je crois,

sur leurs traces.

--Alors je compte sur vous, Clotilde, pour m'introduire auprès de Mme

d'Harville; il faut que je la voie aujourd'hui.

--Impossible! Son mari vient d'être victime d'un effroyable accident;

une arme qu'il ne croyait pas chargée est partie entre ses mains, il a

été tué sur le coup.

--Ah! c'est horrible!

--La marquise est aussitôt partie pour aller passer les premiers temps

de son deuil chez son père, en Normandie.

--Clotilde, je vous en conjure, écrivez-lui aujourd'hui, demandez-lui

les renseignements qu'elle possède déjà; puisqu'elle s'intéresse à ces

pauvres femmes, dites-lui qu'elle n'aura pas de plus chaleureux

auxiliaire que moi; mon seul désir est de retrouver la veuve de mon ami

et de partager avec elle et avec sa fille le peu que je possède.

Maintenant c'est ma seule famille.

--Toujours le même, toujours généreux et dévoué! Comptez sur moi,

j'écrirai aujourd'hui même à Mme d'Harville. Où adresserai-je ma

réponse?

--À Asnières, poste restante.

--Quelle bizarrerie! Pourquoi vous loger là, et pas à Paris?

--J'exècre Paris, à cause des souvenirs qu'il me rappelle, dit M. de

Saint-Remy d'un air sombre; mon ancien médecin, le docteur Griffon, avec

qui je suis resté en correspondance, possède une petite maison de

campagne sur le bord de la Seine, près d'Asnières; il ne l'habite pas

l'hiver, il me l'a proposée; c'était presque un faubourg de Paris; je

pouvais, après m'être livré à mes recherches, trouver là l'isolement qui

me plaît... J'ai accepté.

--Je vous écrirai donc à Asnières; je puis d'ailleurs vous donner déjà

un renseignement qui pourra vous servir peut-être... et que je dois à

Mme d'Harville... La ruine de Mme de Fermont a été causée par la

friponnerie du notaire chez qui était placée toute la fortune de votre

parente... Ce notaire a nié le dépôt.

--Le misérable!... Et il se nomme?

--M. Jacques Ferrand, dit la duchesse, sans pouvoir dissimuler son envie

de rire.

--Que vous êtes étrange, Clotilde! Il n'y a rien que de sérieux, que de

triste dans tout ceci, et vous riez! dit le comte surpris et mécontent.

En effet, Mme de Lucenay, au souvenir de l'amoureuse déclaration du

notaire, n'avait pu réprimer un mouvement d'hilarité.

--Pardon, mon ami, reprit-elle; c'est que ce notaire est un homme fort

singulier... et l'on raconte de lui des choses fort ridicules... Mais,

sérieusement, si sa réputation d'honnête homme n'est pas plus méritée

que sa réputation de saint homme (et je déclare celle-ci usurpée), c'est

un grand misérable!

--Et il demeure?

--Rue du Sentier.

--Il aura ma visite... Ce que vous me dites de lui coïnciderait alors

assez avec certains soupçons...

--Quels soupçons?

--D'après quelques renseignements pris sur la mort du frère de ma pauvre

amie, je serais presque tenté de croire que ce malheureux, au lieu de se

suicider... a été victime d'un assassinat.

--Grand Dieu! Et qui vous ferait supposer?...

--Plusieurs raisons qui seraient trop longues à vous dire; je vous

laisse... N'oubliez pas les offres de service que vous m'avez faites en

votre nom et en celui de M. de Lucenay...

--Comment! vous partez... sans voir Florestan?

--Cette entrevue me serait trop pénible, vous devez le comprendre... Je

la bravais dans le seul espoir de trouver ici quelques renseignements

sur Mme de Fermont, voulant n'avoir au moins rien négligé pour la

retrouver; maintenant, adieu...

--Ah! vous êtes impitoyable!

--Ne savez-vous pas...?

--Je sais que votre fils n'a jamais eu plus besoin de vos conseils...

--Comment? N'est-il pas riche, heureux?...

--Oui, mais il ne connaît pas les hommes. Aveuglément prodigue, parce

qu'il est confiant et généreux, en tout, partout et toujours très-grand

seigneur, je crains qu'on n'abuse de sa bonté. Si vous saviez ce qu'il y

a de noblesse dans ce coeur! Je n'ai jamais osé le sermonner au sujet de

ses dépenses et de son désordre, d'abord parce que je suis au moins

aussi folle que lui, et puis... pour d'autres raisons; mais vous, au

contraire, vous pourriez...

Mme de Lucenay n'acheva pas.

Tout à coup on entendit la voix de Florestan de Saint-Remy.

Il entra précipitamment dans le cabinet voisin du salon; après en avoir

brusquement fermé la porte, il dit d'une voix altérée à quelqu'un qui

l'accompagnait:

--Mais c'est impossible!...

--Je vous le répète, répondit la voix claire et perçante de M. Badinot,

je vous répète que, sans cela, avant quatre heures vous serez arrêté...

Car s'il n'a pas l'argent tantôt, notre homme va déposer sa plainte au

parquet du procureur du roi, et vous savez ce que vaut un FAUX comme

celui-là: les galères, mon pauvre vicomte!...

Les mystères de Paris, Tome III · 第 59 / 75 题