Nous précéderons de quelques heures M. Badinot, qui, du passage de la
Brasserie, se rendait en hâte chez le vicomte de Saint-Remy.
Ce dernier, nous l'avons dit, demeurait rue de Chaillot, et occupait
seul une charmante petite maison, bâtie entre cour et jardin, dans ce
quartier solitaire, quoique très-voisin des Champs-Élysées, la promenade
la plus à la mode de Paris.
Il est inutile de nombrer les avantages que M. de Saint-Remy,
spécialement homme à bonnes fortunes, retirait de la position d'une
demeure si savamment choisie. Disons seulement qu'une femme pouvait
entrer très-promptement chez lui, par une petite porte de son vaste
jardin qui s'ouvrait sur une ruelle absolument déserte, communiquant de
la rue Marbeuf à la rue de Chaillot.
Enfin, par un miraculeux hasard, l'un des plus beaux établissements
d'horticulture de Paris avait aussi, dans ce passage écarté, une sortie
peu fréquentée; les mystérieuses visiteuses de M. de Saint-Remy, en cas
de surprise ou de rencontre imprévue, étaient donc armées d'un prétexte
parfaitement plausible et bucolique pour s'aventurer dans la ruelle
fatale.
Elles allaient (pouvaient-elles dire) choisir des fleurs rares chez un
célèbre jardinier fleuriste renommé par la beauté de ses serres chaudes.
Ces belles visiteuses n'auraient d'ailleurs menti qu'à demi: le vicomte,
largement doué de tous les goûts d'un luxe distingué, avait une
charmante serre chaude qui s'étendait en partie le long de la ruelle
dont nous avons parlé; la petite porte dérobée donnait dans ce délicieux
jardin d'hiver, qui aboutissait à un boudoir (qu'on nous pardonne cette
expression surannée) située au rez-de-chaussée de la maison.
Il serait donc permis de dire sans métaphore qu'une femme qui passait ce
seuil dangereux pour entrer chez M. de Saint-Remy courait à sa perte par
un sentier fleuri; car, l'hiver surtout, cette élégante allée était
bordée de véritables buissons de fleurs éclatantes et parfumées.
Mme de Lucenay, jalouse comme une femme passionnée, avait exigé une clef
de cette petite porte.
Si nous insistons quelque peu sur le caractère général de cette
singulière habitation, c'est qu'elle reflétait, pour ainsi dire, une de
ces existences dégradantes qui, de jour en jour, deviennent heureusement
plus rares, mais qu'il est bon de signaler comme une des bizarreries de
l'époque; nous voulons parler de l'existence de ces hommes qui sont aux
femmes ce que les courtisanes sont aux hommes; faute d'une expression
plus particulière, nous appellerions ces gens-là des hommes-courtisanes,
si cela se pouvait dire.
L'intérieur de la maison de M. de Saint-Remy offrait, sous ce rapport,
un aspect curieux, ou plutôt cette maison était séparée en deux zones
très-distinctes:
Le rez-de-chaussée, où il recevait les femmes;
Le premier étage, où il recevait ses compagnons de jeu, de table, de
chasse, ce qu'on appelle enfin des amis...
Ainsi, au rez-de-chaussée se trouvaient une chambre à coucher qui
n'était qu'or, glaces, fleurs, satin et dentelles, un petit salon de
musique où l'on voyait une harpe et un piano (M. de Saint-Remy était
excellent musicien), un cabinet de tableaux et de curiosités, le boudoir
communiquant à la serre chaude; une salle à manger pour deux personnes,
servie et desservie par un tour; une salle de bains, modèle achevé du
luxe et du raffinement oriental, et tout auprès une petite bibliothèque
en partie formée d'après le catalogue de celle que La Mettrie avait
colligée pour le grand Frédéric.
Il est inutile de dire que toutes ces pièces, meublées avec un goût
exquis, avec une recherche véritablement sardanapalesque, avaient pour
ornement des Watteau peu connus, des Boucher inédits, des groupes de
biscuit ou de terre cuite de Clodion, et, sur des socles de jaspe ou de
brèche antique, quelques précieuses copies des plus jolis groupes du
musée, en marbre blanc. Joignez à cela, l'été, pour perspective, les
vertes profondeurs d'un jardin touffu, solitaire, encombré de fleurs,
peuplé d'oiseaux, arrosé d'un petit ruisseau d'eau vive, qui, avant de
se répandre sur la fraîche pelouse, tombe du haut d'une roche noire et
agreste, y brille comme un pli de gaze d'argent et se fond en lame
nacrée dans un bassin limpide où de beaux cygnes blancs se jouent avec
grâce.
Et quand venait la nuit tiède et sereine, que d'ombre, que de parfum,
que de silence dans les bosquets odorants dont l'épais feuillage servait
de dais aux sofas rustiques faits de joncs et de nattes indiennes!
Pendant l'hiver, au contraire, excepté la porte de glace qui s'ouvrait
sur la serre chaude, tout était bien clos: la soie transparente des
stores, le réseau de dentelles des rideaux rendaient le jour plus
mystérieux encore; sur tous les meubles, des masses de végétaux
exotiques semblaient jaillir de grandes coupes étincelantes d'or et
d'émail.
Dans cette retraite silencieuse, remplie de fleurs odorantes, de
tableaux voluptueux, on aspirait une sorte d'atmosphère amoureuse,
enivrante, qui plongeait l'âme et les sens dans de brûlantes
langueurs...
Enfin, pour faire les honneurs de ce temple qui paraissait élevé à
l'amour antique ou aux divinités nues de la Grèce, un homme, jeune et
beau, élégant et distingué, tour à tour spirituel ou tendre, romanesque
ou libertin, tantôt moqueur et gai jusqu'à la folie, tantôt plein de
charme et de grâce, excellent musicien, doué d'une de ces voix
vibrantes, passionnées, que les femmes ne peuvent entendre chanter sans
ressentir une impression profonde... presque physique, enfin un homme
amoureux surtout... amoureux toujours... tel était le vicomte.
À Athènes il eût été sans doute admiré, exalté, déifié à l'égal
d'Alcibiade; de nos jours, et à l'époque dont nous parlons, le vicomte
n'était plus qu'un ignoble faussaire, qu'un misérable escroc.
Le premier étage de la maison de M. de Saint-Remy avait au contraire un
aspect tout viril.
C'est là qu'il recevait ses nombreux amis, tous d'ailleurs de la
meilleure compagnie.
Là, rien de coquet, rien d'efféminé: un ameublement simple et sévère,
pour ornements de belles armes, des portraits de chevaux de course, qui
avaient gagné au vicomte bon nombre de magnifiques vases d'or et
d'argent posés sur les meubles; la tabagie et le salon de jeu
avoisinaient une joyeuse salle à manger, où huit personnes (nombre de
convives strictement limité lorsqu'il s'agit d'un dîner _savant)
_avaient bien des fois apprécié l'excellence du cuisinier et le non
moins excellent mérite de la cave du vicomte, avant de tenir contre lui
quelque nerveuse partie de whist de cinq à six cents louis, ou d'agiter
bruyamment les cornets d'un creps infernal.
Ces deux nuances assez tranchées de l'habitation de M. de Saint-Remy
exposées, le lecteur voudra bien nous suivre dans des régions plus
infimes, entrer dans la cour des remises et monter le petit escalier qui
conduisait au très-confortable appartement d'Edwards Patterson, chef
d'écurie de M. de Saint-Remy.
Cet illustre coachman avait invité à déjeuner M. Boyer, valet de chambre
de confiance du vicomte. Une très-jolie servante anglaise s'étant
retirée après avoir apporté la théière d'argent, nos deux personnages
restèrent seuls.
Edwards était âgé de quarante ans environ; jamais plus habile et plus
gros cocher ne fit gémir son siège sous une rotondité plus imposante,
n'encadra dans sa perruque blanche une figure plus rubiconde et ne
réunit plus élégamment dans sa main gauche les quadruples guides d'un
_four-in-hand_; aussi fin connaisseur en chevaux que Tatersail de
Londres, ayant été dans sa jeunesse aussi bon entraîneur que le vieux et
célèbre Chiffney, le vicomte avait trouvé dans Edwards, chose rare, un
excellent cocher et un homme très-capable de diriger l'entraînement de
quelques chevaux de course qu'il avait eus pour tenir des paris.
Edwards, lorsqu'il n'étalait pas sa somptueuse livrée brun et argent sur
la housse blasonnée de son siège, ressemblait fort à un honnête fermier
anglais; c'est sous cette dernière apparence que nous le présenterons au
lecteur, en ajoutant toutefois que, sous cette face large et colorée, on
devinait l'impitoyable et diabolique astuce d'un maquignon.
M. Boyer, son convive, valet de chambre de confiance du vicomte, était
un grand homme mince, à cheveux gris et plats, au front chauve, au
regard fin, à la physionomie froide, discrète et réservée; il
s'exprimait en termes choisis, avait des manières polies, aisées,
quelque peu de lettres, des opinions politiques conservatrices, et
pouvait honorablement tenir sa partie de premier violon dans un quatuor
d'amateurs; de temps en temps, il prenait du meilleur air du monde une
prise de tabac dans une tabatière d'or rehaussée de perles fines...
après quoi il secouait négligemment du revers de sa main, aussi soignée
que celle de son maître, les plis de sa chemise de fine toile de
Hollande.
--Savez-vous, mon cher Edwards, dit Boyer, que votre servante Betty fait
une petite cuisine bourgeoise fort supportable?
--Ma foi, c'est une bonne fille, dit Edwards, qui parlait parfaitement
français, et je l'emmènerai avec moi dans mon établissement, si
toutefois je me décide à le prendre; et à ce propos, puisque nous voici
seuls, mon cher Boyer, parlons affaires, vous les entendez très-bien?
--Moi, oui, un peu, dit modestement Boyer en prenant une prise de tabac.
Cela s'apprend si naturellement... quand on s'occupe de celles des
autres.
--J'ai donc un conseil très-important à vous demander; c'est pour cela
que je vous avais prié de venir prendre une tasse de thé avec moi.
--Tout à votre service, mon cher Edwards.
--Vous savez qu'en dehors des chevaux de course, j'avais un forfait avec
M. le vicomte, pour l'entretien complet de son écurie, bêtes et gens,
c'est-à-dire huit chevaux et cinq ou six grooms et boys, à raison de
vingt-quatre mille francs par an, mes gages compris.
--C'était raisonnable.
--Pendant quatre ans, M. le vicomte m'a exactement payé; mais, vers le
milieu de l'an passé, il m'a dit: «Edwards, je vous dois environ
vingt-quatre mille francs. Combien estimez-vous, au plus bas prix, mes
chevaux et mes voitures?--Monsieur le vicomte, les huit chevaux ne
peuvent pas être vendus moins de trois mille francs chaque, l'un dans
l'autre, et encore c'est donné (et c'est vrai, Boyer; car la paire de
chevaux de phaéton a été payée cinq cents guinées), ça fera donc
vingt-quatre mille francs pour les chevaux. Quant aux voitures, il y en
a quatre, mettons douze mille francs, ce qui, joint aux vingt-quatre
mille francs des chevaux, fait trente-six mille francs.--Eh bien! a
repris M. le vicomte, achetez-moi le tout à ce prix-là, à condition que
pour les douze mille francs que vous me redevrez, vos avances
remboursées, vous entretiendrez et laisserez à ma disposition chevaux,
gens et voitures pendant six mois.»
--Et vous avez sagement accepté le marché, Edwards? C'était une affaire
d'or.
--Sans doute; dans quinze jours les six mois seront écoulés, je rentre
dans la propriété des chevaux et des voitures.
--Rien de plus simple. L'acte a été rédigé par M. Badinot, l'homme
d'affaires de M. le vicomte. En quoi avez-vous besoin de mes conseils?
--Que dois-je faire? Vendre les chevaux et les voitures par cause de
départ de M. le vicomte, et tout se vendra très-bien, car il est connu
pour le premier amateur de Paris; ou dois-je m'établir marchand de
chevaux, avec mon écurie, qui ferait un joli commencement? Que me
conseillez-vous?
--Je vous conseille de faire ce que je ferai moi-même.
--Comment?
--Je me trouve dans la même position que vous.
--Vous?
--M. le vicomte déteste les détails; quand je suis entré ici, j'avais
d'économies et de patrimoine une soixantaine de mille francs, j'ai fait
les dépenses de la maison comme vous celles de l'écurie, et tous les ans
M. le vicomte m'a payé sans examen; à peu près à la même époque que
vous, je me suis trouvé à découvert, pour moi, d'une vingtaine de mille
francs, et, pour les fournisseurs, d'une soixantaine; alors M. le
vicomte m'a proposé comme à vous, pour me rembourser, de me vendre le
mobilier de cette maison, y compris l'argenterie, qui est très-belle, de
très-bons tableaux, etc.; le tout a été estimé, au plus bas prix, cent
quarante mille francs. Il y avait quatre-vingt mille francs à payer,
restaient soixante mille francs que je devais affecter, jusqu'à leur
entier épuisement, aux dépenses de la table, aux gages des gens, etc.,
et non à autre chose: c'était une condition du marché.
--Parce que sur ces dépenses vous gagniez encore?
--Nécessairement, car j'ai pris des arrangements avec les fournisseurs
que je ne payerai qu'après la vente, dit Boyer en aspirant une forte
prise de tabac, de sorte qu'à la fin de ce mois-ci...
--Le mobilier est à vous comme les chevaux et les voitures sont à moi.
--Évidemment. M. le vicomte a gagné à cela de vivre pendant les derniers
temps comme il aime à vivre... en grand seigneur, et ceci à la barbe de
ses créanciers; car mobilier, argenterie, chevaux, voitures, tout avait
été payé comptant à sa majorité, et était devenu notre propriété à vous
et à moi.
--Ainsi M. le vicomte se sera ruiné?...
--En cinq ans...
--Et M. le vicomte avait hérité?...
--D'un pauvre petit million comptant, dit assez dédaigneusement M. Boyer
en prenant une prise de tabac, ajoutez à ce million deux cent mille
francs de dettes environ, c'est passable... C'était donc pour vous dire,
mon cher Edwards, que j'avais eu l'intention de louer cette maison
admirablement meublée, comme elle l'est, à des Anglais, linge, cristaux,
porcelaine, argenterie, serre chaude; quelques-uns de vos compatriotes
auraient payé cela fort cher.
--Sans doute. Pourquoi ne le faites-vous pas?
--Oui, mais les non-valeurs! c'est chanceux; je me décide donc à vendre
le mobilier. M. le vicomte est aussi tellement cité comme connaisseur en
meubles précieux, en objets d'art, que ce qui sortira de chez lui aura
toujours une double valeur: de la sorte, je réaliserai une somme ronde.
Faites comme moi, Edwards, réalisez, réalisez et n'aventurez pas vos
gains dans des spéculations; vous, premier cocher de M. le vicomte de
Saint-Remy, c'est à qui voudra vous avoir: on m'a justement parlé hier
d'un mineur émancipé, un cousin de Mme la duchesse de Lucenay, le jeune
duc de Montbrison, qui arrive d'Italie avec son précepteur, et qui monte
sa maison. Deux cent cinquante bonnes mille livres de rentes en terres,
mon cher Edwards, deux cent cinquante mille livres de rentes... Et avec
cela entrant dans la vie. Vingt ans, toutes les illusions de la
confiance, tous les enivrements de la dépense, prodigue comme un
prince... Je connais l'intendant, je puis vous dire cela en confidence:
il m'a déjà presque agréé comme premier valet de chambre: il me protège,
le niais!
Et M. Boyer leva les épaules en aspirant violemment sa prise de tabac.
--Vous espérez le débusquer?
--Parbleu! c'est un imbécile ou un impertinent. Il me met là, comme si
je n'étais pas à craindre pour lui! Avant deux mois je serai à sa place.
--Deux cent cinquante mille livres de rentes en terres! reprit Edwards
en réfléchissant, et jeune homme, c'est une bonne maison...
--Je vous dis qu'il y a de quoi faire. Je parlerai pour vous à mon
protecteur, dit M. Boyer avec ironie. Entrez là, c'est une fortune qui a
des racines et à laquelle on peut s'attacher pour longtemps. Ce n'est
pas comme ce malheureux million de M. le vicomte, une vraie boule de
neige: un rayon du soleil parisien, et tout est dit. J'ai bien vu tout
de suite que je ne serais ici qu'un oiseau de passage: c'est dommage;
car notre maison nous faisait honneur, et jusqu'au dernier moment je
servirai M. le vicomte avec le respect et l'estime qui lui sont dus.
--Ma foi, mon cher Boyer, je vous remercie et j'accepte votre
proposition: mais, j'y songe, si je proposais à ce jeune duc l'écurie de
M. le vicomte! Elle est toute prête, elle est connue et admirée de tout
Paris.
--C'est juste, vous pouvez faire là une affaire d'or.
--Mais vous-même, pourquoi ne pas lui proposer cette maison si
admirablement montée en tout? Que trouverait-il de mieux?
--Pardieu, Edwards, vous êtes un homme d'esprit, ça ne m'étonne pas,
mais vous me donnez là une excellente idée; il faut nous adresser à M.
le vicomte, il est si bon maître qu'il ne refusera pas de parler pour
nous au jeune duc; il lui dira que, partant pour la légation de
Gerolstein, où il est attaché, il veut se défaire de tout son
établissement. Voyons, cent soixante mille francs pour la maison toute
meublée, vingt mille francs pour l'argenterie et les tableaux, cinquante
mille francs pour l'écurie et les voitures, ça fait deux cent trente
mille francs; c'est une affaire excellente pour un jeune homme qui veut
se monter de tout; il dépenserait trois fois cette somme avant de réunir
quelque chose d'aussi complètement élégant et choisi que l'ensemble de
cet établissement. Car, il faut l'avouer, Edwards, il n'y en a pas un
second comme M. le vicomte pour entendre la vie.
--Et les chevaux!
--Et la bonne chère! Godefroi, son cuisinier, sort d'ici cent fois
meilleur qu'il n'y est entré; M. le vicomte lui a donné d'excellents
conseils, l'a énormément raffiné.
--Par là-dessus on dit que M. le vicomte est si beau joueur!
--Admirable... gagnant de grosses sommes avec encore plus d'indifférence
qu'il ne perd... Et pourtant je n'ai jamais vu perdre plus galamment.
--Et les femmes! Boyer, les femmes!!! Ah! vous pourriez en dire long
là-dessus, vous qui entrez seul dans les appartements du
rez-de-chaussée...
--J'ai mes secrets comme vous avez les vôtres, mon cher.
--Les miens?
--Quand M. le vicomte faisait courir, n'aviez-vous pas aussi vos
confidences? Je ne veux pas attaquer la probité des jockeys de vos
adversaires... Mais enfin certains bruits...
--Silence, mon cher Boyer; un gentleman ne compromet pas plus la
réputation d'un jockey adversaire qui a eu la faiblesse de l'écouter...
--Qu'un galant homme ne compromet la réputation d'une femme qui a eu des
bontés pour lui; aussi, vous dis-je, gardons nos secrets, ou plutôt les
secrets de M. le vicomte, mon cher Edwards.
--Ah çà!... qu'est-ce qu'il va faire maintenant?
--Partir pour l'Allemagne avec une bonne voiture de voyage et sept ou
huit mille francs qu'il saura bien trouver. Oh! je ne suis pas
embarrassé de M. le vicomte; il est de ces personnages qui retombent
toujours sur leurs jambes, comme on dit...
--Et il n'a plus aucun héritage à attendre?
--Aucun, car son père a tout juste une petite aisance.
--Son père?
--Certainement...
--Le père de M. le vicomte n'est pas mort?...
--Il ne l'était pas, du moins, il y a cinq ou six mois; M. le vicomte
lui a écrit pour certains papiers de famille...
--Mais on ne le voit jamais ici?
--Par une bonne raison: depuis une quinzaine d'années il habite en
province, à Angers.
--Mais M. le vicomte ne va pas le visiter?
--Son père?
--Oui.
--Jamais... jamais... ah bien! non.
--Ils sont donc brouillés?
--Ce que je vais vous dire n'est pas un secret, car je le tiens de
l'ancien homme de confiance de M. le prince de Noirmont.
--Le père de Mme de Lucenay? dit Edwards avec un regard malin et
significatif dont M. Boyer, fidèle à ses habitudes de réserve et de
discrétion, n'eut pas l'air de comprendre la signification; il reprit
donc froidement:
--Mme la duchesse de Lucenay est en effet fille de M. le prince de
Noirmont; le père de M. le vicomte était intimement lié avec le prince;
Mme la duchesse était alors toute jeune personne, et M. de Saint-Remy
père, qui l'aimait beaucoup, la traitait aussi familièrement que si elle
eût été sa fille. Je tiens ces détails de Simon, l'homme de confiance du
prince; je puis parler sans scrupules, car l'aventure que je vais vous
raconter a été dans le temps la fable de tout Paris. Malgré ses soixante
ans, le père de M. le vicomte est un homme d'un caractère de fer, d'un
courage de lion, d'une probité que je me permettrai d'appeler fabuleuse;
il ne possédait presque rien et avait épousé par amour la mère de M. le
vicomte, jeune personne assez riche, qui possédait le million à la fonte
duquel nous venons d'avoir l'honneur d'assister.
Et M. Boyer s'inclina.
Edwards l'imita.
--Le mariage fut très-heureux jusqu'au moment où le père de M. le
vicomte trouva, dit-on, par hasard, de diables de lettres qui prouvaient
évidemment que, pendant une de ses absences, trois ou quatre ans après
son mariage, sa femme avait eu une tendre faiblesse pour un certain
comte polonais.
--Cela arrive souvent aux Polonais. Quand j'étais chez M. le marquis de
Senneval, Mme la marquise... une enragée...