Un garni

Le passage de la Brasserie, passage ténébreux et assez peu connu,

quoique situé au centre de Paris, aboutit d'un côté à la rue

Traversière-Saint-Honoré, de l'autre à la cour Saint-Guillaume.

Vers le milieu de cette ruelle, humide, boueuse, sombre et triste, où

presque jamais le soleil ne pénètre, s'élevait une maison garnie

(vulgairement un garni, en raison du bas prix de ses loyers).

Sur un méchant écriteau on lisait: _Chambres et cabinets meublés_; à

droite d'une allée obscure s'ouvrait la porte d'un magasin non moins

obscur, où se tenait habituellement le principal locataire du garni.

Cet homme, dont le nom a été plusieurs fois prononcé à l'île du

Ravageur, se nomme Micou: il est ouvertement marchand de vieilles

ferrailles, mais secrètement il achète et recèle les métaux volés, tels

que fer, plomb, cuivre et étain.

Dire que le père Micou était en relation d'affaires et d'amitié avec les

Martial, c'est apprécier suffisamment sa moralité.

Il est, du reste, un fait à la fois curieux et effrayant; c'est l'espèce

d'affiliation, de communion mystérieuse qui relie presque tous les

malfaiteurs de Paris. Les prisons en commun sont les grands centres où

affluent et d'où refluent incessamment ces flots de corruption qui

envahissent peu à peu la capitale et y laissent de si sanglantes épaves.

Le père Micou est un gros homme de cinquante ans, à physionomie basse,

rusée, au nez bourgeonnant, aux joues avinées; il porte un bonnet de

loutre et s'enveloppe d'un vieux carrick vert.

Au-dessus du petit poêle de fonte auprès duquel il se chauffe, on

remarque une planche numérotée attachée au mur; là sont accrochées les

clefs des chambres dont les locataires sont absents. Les carreaux de la

devanture vitrée qui s'ouvrait sur la rue, derrière d'épais barreaux de

fer, étaient peints de façon à ce que du dehors on ne pût pas voir (et

pour cause) ce qui se passait dans la boutique.

Il règne dans ce vaste magasin une assez grande obscurité; aux murailles

noirâtres et humides pendent des chaînes rouillées de toutes grosseurs

et de toutes longueurs; le sol disparaît presque entièrement sous des

monceaux de débris de fer et de fonte.

Trois coups frappés à la porte, d'une façon particulière, attirèrent

l'attention du logeur-revendeur-receleur.

--Entrez! cria-t-il.

On entra.

C'était Nicolas, le fils de la veuve du supplicié.

Il était très-pâle; sa figure semblait encore plus sinistre que la

veille, et pourtant on le verra feindre une sorte de gaieté bruyante

pendant l'entretien suivant. (Cette scène se passait le lendemain de la

querelle de ce bandit avec son frère Martial.)

--Ah! te voilà, bon sujet! lui dit cordialement le logeur.

--Oui, père Micou; je viens faire affaire avec vous.

--Ferme donc la porte, alors... ferme donc la porte...

--C'est que mon chien et ma petite charrette sont là... avec la chose.

--Qu'est-ce que c'est que tu m'apportes? du _gras-double_[10]?

--Non, père Micou.

--C'est pas du _ravage_[11]; t'es trop feignant maintenant; tu ne

travailles plus... c'est peut-être du _dur_[12]?

--Non, père Micou; c'est du _rouget_[13]... quatre saumons... Il doit y

en avoir au moins cent cinquante livres; mon chien en a tout son tirage.

--Va me chercher le _rouget_; nous allons peser.

--Faut que vous m'aidiez, père Micou; j'ai mal au bras.

Et, au souvenir de sa lutte avec son frère Martial, les traits du bandit

exprimèrent à la fois un ressentiment de haine et de joie féroce, comme

si déjà sa vengeance eût été satisfaite.

--Qu'est-ce que tu as donc au bras, mon garçon?

--Rien... une foulure.

--Il faut faire rougir un fer au feu, le tremper dans l'eau, et mettre

ton bras dans cette eau presque bouillante; c'est un remède de

ferrailleur, mais excellent.

--Merci, père Micou.

--Allons, viens chercher le _rouget_; je vais t'aider, paresseux!

En deux voyages, les saumons furent retirés d'une petite charrette tirée

par un énorme dogue, et apportés dans la boutique.

--C'est une bonne idée, ta charrette! dit le père Micou en ajustant les

plateaux de bois d'énormes balances pendues à une des solives du

plafond.

--Oui, quand j'ai quelque chose à apporter, je mets mon dogue et la

charrette dans mon bachot, et j'attelle en abordant. Un fiacre jaserait

peut-être, mon chien ne jase pas.

--Et on va toujours bien chez toi? demanda le receleur en pesant le

cuivre; ta mère et ta soeur sont en bonne santé?

--Oui, père Micou.

--Les enfants aussi?

--Les enfants aussi. Et votre neveu, André, où donc est-il?

--Ne m'en parle pas! Il était en ribote hier; Barbillon et le gros

boiteux me l'ont emmené, il n'est rentré que ce matin; il est déjà en

course... au grand bureau de la poste, rue Jean-Jacques Rousseau. Et ton

frère Martial, toujours sauvage?

--Ma foi, je n'en sais rien.

--Comment! Tu n'en sais rien?

--Non, dit Nicolas en affectant un air indifférent: depuis deux jours

nous ne l'avons pas vu... Il sera peut-être retourné braconner dans les

bois, à moins que son bateau qui était vieux, vieux... n'ait coulé bas

au milieu de la rivière, et lui avec...

--Ça ne te ferait pas de peine, garnement, car tu ne pouvais pas le

sentir, ton frère!

--C'est vrai... on a comme ça des idées sur les uns et sur les autres.

Combien y a-t-il de livres de cuivre?

--T'as le coup d'oeil juste... cent quarante-huit livres, mon garçon.

--Et vous me devez?

--Trente francs tout au juste.

--Trente francs, quand le cuivre est à vingt sous la livre! Trente

francs!

--Mettons trente-cinq francs et ne souffle pas, ou je t'envoie au

diable, toi, ton cuivre, ton chien et ta charrette.

--Mais, père Micou, vous me filoutez par trop! Il n'y a pas de bon sens!

--Veux-tu me prouver comme quoi il t'appartient, ce cuivre, et je t'en

donne quinze sous la livre.

--Toujours la même chanson... Vous vous ressemblez tous, allez, tas de

brigands! peut-on écorcher les amis comme ça! Mais c'est pas tout: si je

vous prends de la marchandise en troc, vous me ferez bonne mesure, au

moins?

--Comme de juste. Qu'est-ce qu'il te faut? des chaînes ou des crampons

pour tes bachots?

--Non, il me faudrait quatre ou cinq plaques de tôle très-forte, comme

qui dirait pour doubler des volets.

--J'ai ton affaire... quatre lignes d'épaisseur... une balle de pistolet

ne traverserait pas ça.

--C'est ce que je veux... justement!...

--Et de quelle grandeur?

--Mais... en tout, sept à huit pieds carrés.

--Bon! Qu'est-ce qu'il te faudrait encore?

--Trois barres de fer de trois à quatre pieds de long et de deux pouces

carrés.

--J'ai démoli l'autre jour une grille de croisée, ça t'ira comme un

gant... Et puis?

--Deux fortes charnières et un loquet pour ajuster et fermer à volonté

une soupape de deux pieds carrés.

--Une trappe, tu veux dire?

--Non, une soupape...

--Je ne comprends pas à quoi ça peut te servir, une soupape.

--C'est possible; moi, je le comprends.

--À la bonne heure; tu n'auras qu'à choisir, j'ai là un tas de

charnières. Et qu'est-ce qu'il te faudra encore?

--C'est tout.

--Ça n'est guère.

--Préparez-moi tout de suite ma marchandise, père Micou, je la prendrai

en repassant; j'ai encore des courses à faire.

--Avec ta charrette? Dis donc, farceur, j'ai vu un ballot au fond; c'est

encore quelque friandise que tu as prise dans le buffet à tout le monde,

petit gourmand?

--Comme vous dites, père Micou; mais vous ne mangez pas de ça. Ne me

faites pas attendre mes ferrailles, car il faut que je sois à l'île

avant midi.

--Sois tranquille, il est huit heures; si tu ne vas pas loin, dans une

heure tu peux revenir, tout sera prêt, argent et fournitures... Veux-tu

boire la goutte?

--Toujours... vous me la devez bien!...

Le père Micou prit dans une vieille armoire une bouteille d'eau-de-vie,

un verre fêlé, une tasse sans anse, et versa.

--À la vôtre, père Micou!

--À la tienne, mon garçon, et à ces dames de chez toi!

--Merci... Et ça va bien toujours, votre garni?

--Comme ci, comme ça... J'ai toujours quelques locataires pour qui je

crains les descentes du commissaire... mais ils paient en conséquence.

--Pourquoi donc?

--Es-tu bête! Quelquefois je loge comme j'achète... à ceux-là, je ne

demande pas plus de passeport que je ne te demande de facture de vente à

toi.

--Connu!... Mais, à ceux-là, vous louez aussi cher que vous m'achetez

bon marché.

--Faut bien se rattraper... J'ai un de mes cousins qui tient une belle

maison garnie de la rue Saint-Honoré, même que sa femme est une forte

couturière qui emploie jusqu'à des vingt ouvrières, soit chez elle, soit

dans leur chambre.

--Dites donc, vieux obstiné, il doit y en avoir de _girondes_[14]

là-dedans?

--Je crois bien! Il y en a deux ou trois que j'ai vues quelquefois

apporter leur ouvrage... Mille z'yeux! Sont-elles gentilles! Une petite

surtout, qui travaille en chambre, qui rit toujours, et qui s'appelle

Rigolette... Dieu de Dieu, mon fiston, quel dommage de ne plus avoir ses

vingt ans!

--Allons, papa, éteignez-vous, ou je crie au feu!

--Mais c'est honnête, mon garçon... c'est honnête...

--Colasse! va... et vous disiez que votre cousin...

--Tient très-bien sa maison; et, comme il est du même numéro que cette

petite Rigolette...

--Honnête?

--Tout juste!

--_Colas_!

--Il ne veut que des locataires à passeport ou à papiers. Mais s'il s'en

présente qui n'en aient pas, comme il sait que j'y regarde moins, il

m'envoie ces pratiques-là.

--Et elles paient en conséquence?

--Toujours.

--Mais c'est tous amis de la _pègre_[15] ceux qui n'ont pas de papiers!

--Eh! non! Tiens, justement, à propos de ça, mon cousin m'a envoyé il y

a quelques jours une pratique... que le diable me brûle si j'y comprends

rien... Encore une tournée!

--Ça va... le liquide est bon... À la vôtre, père Micou!

--À la tienne, garçon! Je te disais donc que l'autre jour mon cousin m'a

envoyé une pratique où je ne comprends rien. Figure-toi une mère et sa

fille qui avaient l'air bien panées et bien râpées, c'est vrai; elles

portaient leur butin dans un mouchoir. Eh bien! quoique ça doive être

des rien du tout, puisqu'elles n'ont pas de papiers et qu'elles logent à

la quinzaine... depuis qu'elles sont ici, elles ne bougent pas plus que

des marmottes; il n'y vient jamais d'hommes, mon fiston, jamais

d'hommes... et pourtant, si elles n'étaient pas si maigres et si pâles,

ça ferait deux fameux brins de femme, la fille surtout! Ça vous a quinze

ou seize ans tout au plus... c'est blanc comme un lapin blanc, avec des

yeux grands comme ça... Nom de nom, quels yeux! Quels yeux!

--Vous allez encore vous incendier... Et qu'est-ce qu'elles font, ces

deux femmes?

--Je te dis que je n'y comprends rien... Il faut qu'elles soient

honnêtes et pourtant pas de papiers... Sans compter qu'elles reçoivent

des lettres sans adresse... Faut que leur nom soit guère bon à écrire.

--Comment cela?

--Elles ont envoyé ce matin mon neveu André au bureau de la poste

restante, pour réclamer une lettre adressée à Mme X. Z. La lettre doit

venir de Normandie, d'un bourg appelé Les Aubiers. Elles ont écrit cela

sur un papier, afin qu'André puisse réclamer la lettre en donnant ces

renseignements-là... Tu vois que ça n'a pas l'air de grand-chose, des

femmes qui prennent le nom d'un X et d'un Z. Eh bien, pourtant, jamais

d'hommes!

--Elles ne vous payeront pas.

--Ce n'est pas à un vieux singe comme moi qu'on apprend des grimaces.

Elles ont pris un cabinet sans cheminée, que je leur fais payer vingt

francs par quinzaine et d'avance. Elles sont peut-être malades, car,

depuis deux jours, elles ne sont pas descendues. C'est toujours pas

d'indigestion qu'elles seraient malades, car je ne crois pas qu'elles

aient jamais allumé un fourneau pour leur manger depuis qu'elles sont

ici. Mais j'en reviens toujours là... jamais d'hommes et pas de

papiers...

--Si vous n'avez que des pratiques comme ça, père Micou...

--Ça va et ça vient; si je loge des gens sans passeport, dis donc, je

loge aussi des gens calés. J'ai dans ce moment-ci deux commis voyageurs,

un facteur de la poste, le chef d'orchestre du café des Aveugles et une

rentière, tous gens honnêtes; ce sont eux qui sauveraient la réputation

de la maison, si le commissaire voulait y regarder de trop près... C'est

pas des locataires de nuit, ceux-là, c'est des locataires de plein

soleil.

--Quand il en fait dans votre passage, père Micou.

--Farceur!... Encore une tournée?

--Mais la dernière; faut que je file... À propos, Robin le gros boiteux

loge donc encore ici?

--En haut... la porte à côté de la mère et de la fille... Il finit de

manger son argent de prison... et je crois qu'il ne lui en reste guère.

--Dites donc, gare à vous! il est en rupture de ban.

--Je sais bien, mais je ne peux pas m'en dépêtrer. Je crois qu'il monte

quelque coup; le petit Tortillard, le fils de Bras-Rouge, est venu ici

l'autre soir avec Barbillon pour le chercher... J'ai peur qu'il ne fasse

tort à mes bons locataires, ce damné Robin; aussi, une fois sa quinzaine

finie, je le mets dehors, en lui disant que son cabinet est retenu par

un ambassadeur ou par le mari de Mme de Saint-Ildefonse, ma rentière.

--Une rentière?

--Je crois bien! Trois chambres et un cabinet sur le devant, rien que

ça... remeublés à neuf, sans compter une mansarde pour sa bonne...

Quatre-vingts francs par mois... et payés d'avance par son oncle, à qui

elle donne une de ses chambres en pied-à-terre, quand il vient de la

campagne. Après ça, je crois bien que sa campagne est comme qui dirait

rue Vivienne, rue Saint-Honoré, ou dans les environs de ces paysages-là.

--Connu!... Elle est rentière parce que le vieux lui fait des rentes.

--Tais-toi donc! Justement voilà sa bonne!

Une femme assez âgée, portant un tablier blanc d'une propreté douteuse,

entra dans le magasin du revendeur.

--Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, madame Charles?

--Père Micou, votre neveu n'est pas là?

--Il est en course, au grand bureau de la poste aux lettres; il va

rentrer tout à l'heure.

--M. Badinot voudrait qu'il portât tout de suite cette lettre à son

adresse; il n'y a pas de réponse, mais c'est très-pressé.

--Dans un quart d'heure il sera en route, madame Charles.

--Et qu'il se dépêche.

--Soyez tranquille.

La bonne sortit.

--C'est donc la bonne d'un de vos locataires, père Micou?

--Eh! non! Colas, c'est la bonne de ma rentière, Mme de Saint-Ildefonse.

Mais M. Badinot est son oncle; il est venu hier de la campagne, dit le

logeur, qui examinait la lettre; puis il ajouta en lisant l'adresse:

Vois donc: que ça de belles connaissances! Quand je te dis que c'est des

gens calés: il écrit à un vicomte.

--Ah bah!

--Tiens, vois plutôt: _À Monsieur le vicomte de Saint-Remy, rue de

Chaillot... Très-pressée... À lui-même._ J'espère que quand on loge des

rentières qui ont des oncles qui écrivent à des vicomtes, on peut bien

ne pas tenir aux passe-ports de quelques locataires du haut de la

maison, hein?

--Je crois bien. Allons, à tout à l'heure, père Micou. Je vas attacher

mon chien à votre porte avec sa charrette; je porterai ce que j'ai à

porter à pied... Préparez ma marchandise et mon argent, que je n'aie

qu'à filer.

--Sois tranquille: quatre bonnes plaques de tôle de deux pieds carrés

chaque, trois barres de fer de trois pieds et deux charnières pour ta

soupape. Cette soupape me paraît drôle; enfin c'est égal... est-ce là

tout?

--Oui, et mon argent?

--Et ton argent... Mais dis donc, avant de t'en aller, faut que je te

dise... depuis que tu es là... je t'examine...

--Eh bien?

--Je ne sais pas... mais tu as l'air d'avoir quelque chose.

--Moi?

--Oui.

--Vous êtes fou. Si j'ai quelque chose... c'est que... j'ai faim.

--Tu as faim... tu as faim... c'est possible... mais on dirait que tu

veux avoir l'air gai, et qu'au fond tu as quelque chose qui te pince et

qui te cuit... _une puce à la muette_[16], comme dit l'autre... et pour

que ça te démange, il faut que ça te gratte fort... car tu n'es pas

bégueule.

--Je vous dis que vous êtes fou, père Micou, dit Nicolas en tressaillant

malgré lui.

--On dirait que tu viens de trembler, vois-tu.

--C'est mon bras qui me fait mal.

--Alors n'oublie pas ma recette, ça te guérira.

--Merci, père Micou... à tout à l'heure.

Et le bandit sortit.

Le receleur, après avoir dissimulé les saumons de cuivre derrière son

buffet, s'occupait de rassembler les différents objets que lui avait

demandés Nicolas, lorsqu'un nouveau personnage entra dans sa boutique.

C'était un homme de cinquante ans environ, à figure fine et sagace,

portant un épais collier de favoris gris très-touffu et des besicles

d'or; il était vêtu avec assez de recherche; les larges manches de son

paletot brun, à parements de velours noir, laissaient voir des mains

gantées de gants paille; ses bottes devaient avoir été enduites la

veille d'un brillant vernis.

Tel était M. Badinot, l'oncle de la rentière, cette Mme de

Saint-Ildefonse dont la position sociale faisait l'orgueil et la

sécurité du père Micou.

On se souvient peut-être que M. Badinot, ancien avoué, chassé de sa

corporation, alors chevalier d'industrie et agent d'affaires équivoques,

servait d'espion au baron de Graün et avait donné à ce diplomate des

renseignements assez nombreux et très-précis sur bon nombre des

personnages de cette histoire.

--Mme Charles vient de vous donner une lettre à porter, dit M. Badinot

au logeur.

--Oui, monsieur... Mon neveu va rentrer... dans un moment il partira.

--Non, rendez-moi cette lettre... je me suis ravisé, j'irai moi-même

chez le vicomte de Saint-Remy, dit M. Badinot en appuyant avec intention

et fatuité sur cette adresse aristocratique.

--Voici la lettre, monsieur... Vous n'avez pas d'autre commission?

--Non, père Micou, dit M. Badinot d'un air protecteur; mais j'ai des

reproches à vous faire.

--À moi, monsieur?

--De très-graves reproches.

--Comment, monsieur?

--Certainement... Mme de Saint-Ildefonse paie très-cher votre premier;

ma nièce est une de ces locataires auxquelles on doit les plus grands

égards; elle est venue de confiance dans cette maison; redoutant le

bruit des voitures, elle espérait être ici comme à la campagne.

--Et elle y est, c'est ici comme un hameau... Vous devez vous y

connaître, vous, monsieur, qui habitez la campagne... c'est ici comme un

vrai hameau.

--Un hameau? Il est joli! Toujours un tapage infernal.

--Pourtant il est impossible de trouver une maison plus tranquille;

au-dessus de madame il y a un chef d'orchestre du café des Aveugles et

un commis voyageur... Au-dessus, un autre commis voyageur. Au-dessus il

y a...

--Il ne s'agit pas de ces personnes-là, elles sont fort tranquilles et

fort honnêtes, ma nièce n'en disconvient pas; mais il y a au quatrième

un gros boiteux que Mme de Saint-Ildefonse a rencontré hier encore ivre

dans l'escalier; il poussait des cris de sauvage; elle en a eu presque

une révolution, tant elle a été effrayée... Si vous croyez qu'avec de

tels locataires votre maison ressemble à un hameau...

--Monsieur, je vous jure que je n'attends que l'occasion pour mettre ce

gros boiteux à la porte; il m'a payé sa dernière quinzaine d'avance sans

quoi il serait déjà dehors.

--Il ne fallait pas l'accepter pour locataire.

--Mais, sauf lui, j'espère que madame n'a pas à se plaindre; il y a un

facteur à la petite poste, qui est la crème des honnêtes gens; et

au-dessus, à côté de la chambre du gros boiteux, une femme et sa fille

qui ne bougent pas plus que des marmottes.

--Encore une fois, Mme de Saint-Ildefonse ne se plaint que du gros

boiteux: c'est le cauchemar de la maison que ce drôle-là! Je vous en

préviens, si vous le gardez, il fera déserter tous les honnêtes gens.

--Je le renverrai, soyez tranquille... je ne tiens pas à lui.

--Et vous ferez bien... car on ne tiendrait pas à votre maison.

--Ce qui ne ferait pas mon affaire... Aussi, monsieur, regardez le gros

boiteux comme déjà parti, car il n'a plus que quatre jours à rester ici.

--C'est beaucoup trop; enfin ça vous regarde... À la première algarade,

ma nièce abandonne cette maison.

--Soyez tranquille, monsieur.

--Tout ceci est dans votre intérêt, mon cher. Faites-en votre profit...

car je n'ai qu'une parole, dit M. Badinot d'un air protecteur.

Et il sortit.

Avons-nous besoin de dire que cette femme et cette jeune fille, qui

vivaient si solitaires, étaient les deux victimes de la cupidité du

notaire?

Nous conduirons le lecteur dans le triste réduit qu'elles habitaient.

V

Les mystères de Paris, Tome III · 第 52 / 75 题