Après quelques moments de silence, la veuve du supplicié dit à sa fille:
--Va chercher du bois; cette nuit, nous rangerons le bûcher... au retour
de Nicolas et de Martial.
--De Martial? Vous voulez donc lui dire aussi que...
--Du bois, reprit la veuve en interrompant brusquement sa fille.
Celle-ci, habituée à subir cette volonté de fer, alluma une lanterne et
sortit.
Au moment où elle ouvrit la porte, on vit au-dehors la nuit noire, on
entendit le craquement des hauts peupliers agités par le vent, le
cliquetis des chaînes de bateaux, les sifflements de la bise, le
mugissement de la rivière.
Ces bruits étaient profondément tristes.
Pendant la scène précédente, Amandine, péniblement émue du sort de
François, qu'elle aimait tendrement, n'avait osé ni lever les yeux, ni
essuyer ses pleurs, qui tombaient goutte à goutte sur ses genoux. Ses
sanglots contenus la suffoquaient, elle tâchait de réprimer jusqu'aux
battements de son coeur palpitant de crainte.
Les larmes obscurcissaient sa vue. En se hâtant de démarquer la chemise
qu'on lui avait donnée, elle s'était blessée à la main avec ses ciseaux;
la piqûre saignait beaucoup, mais la pauvre enfant songeait moins à sa
douleur qu'à la punition qui l'attendait pour avoir taché de son sang
cette pièce de linge. Heureusement, la veuve, absorbée dans une
réflexion profonde, ne s'aperçut de rien.
Calebasse rentra portant un panier rempli de bois. Au regard de sa mère,
elle répondit par un signe de tête affirmatif.
Cela voulait dire qu'en effet le pied du mort sortait de terre...
La veuve pinça ses lèvres et continua de travailler, seulement elle
parut manier plus précipitamment son aiguille.
Calebasse ranima le feu, surveilla l'ébullition de la marmite qui
cuisait au coin du foyer, puis se rassit auprès de sa mère.
--Nicolas n'arrive pas! lui dit-elle. Pourvu que la vieille femme de ce
matin, en lui donnant un rendez-vous avec un bourgeois de la part de
Bradamanti, ne l'ait pas mis dans une mauvaise affaire... Elle avait
l'air si en dessous! Elle n'a voulu ni s'expliquer, ni dire son nom, ni
d'où elle venait.
La veuve haussa les épaules.
--Vous croyez qu'il n'y a pas de danger pour Nicolas, ma mère? Après
tout, vous avez peut-être raison... La vieille lui demandait de se
trouver à sept heures du soir quai de Billy, en face la gare, et là
d'attendre un homme qui voulait lui parler et qui lui dirait Bradamanti
pour mot de passe. Au fait, ça n'est pas bien périlleux. Si Nicolas
s'attarde, c'est qu'il aura peut-être trouvé quelque chose en route,
comme avant-hier ce linge-là, qu'il a _grinchi_[6] sur un bateau de
blanchisseuse. Et elle montra une des pièces que démarquait Amandine;
puis, s'adressant à l'enfant: Qu'est-ce que ça veut dire, _grinchir_?
--Ça veut dire... prendre..., répondit l'enfant sans lever les yeux.
--Ça veut dire voler, petite sotte; entends-tu?... Voler...
--Oui, ma soeur...
--Et quand on sait bien grinchir comme Nicolas, il y a toujours quelque
chose à gagner... Le linge qu'il a volé hier nous a remontés et ne nous
coûtera que la façon du démarquage, n'est-ce pas... ma mère? ajouta
Calebasse avec un éclat de rire qui laissa voir des dents déchaussées et
jaunes comme son teint.
La veuve resta froide à cette plaisanterie.
--À propos de remonter notre ménage gratis, reprit Calebasse, nous
pourrons peut-être nous fournir à une autre boutique. Vous savez bien
qu'un vieux homme est venu habiter, depuis quelques jours, la maison de
campagne de M. Griffon, le médecin de l'hospice de Paris; cette maison
isolée à cent pas du bord de l'eau, en face du four à plâtre?
La veuve baissa la tête.
--Nicolas disait hier que maintenant il y aurait peut-être là un bon
coup à faire, reprit Calebasse. Et moi je sais depuis ce matin qu'il y a
là du butin pour sûr; il faudra envoyer Amandine flâner autour de la
maison, on n'y fera pas attention; elle aura l'air de jouer, regardera
bien partout et viendra nous rapporter ce qu'elle aura vu. Entends-tu ce
que je te dis? ajouta durement Calebasse en s'adressant à Amandine.
--Oui, ma soeur, j'irai, répondit l'enfant en tremblant.
--Tu dis toujours: «Je ferai» et tu ne fais pas, sournoise! La fois où
je t'avais commandé de prendre cent sous dans le comptoir de l'épicier
d'Asnières pendant que je l'occupais d'un autre côté de sa boutique,
c'était facile: on ne se défie pas d'un enfant. Pourquoi ne m'as-tu pas
obéi?
--Ma soeur... le coeur m'a manqué... je n'ai pas osé...
--L'autre jour tu as bien osé voler un mouchoir dans la balle du
colporteur, pendant qu'il vendait dans le cabaret. S'est-il aperçu de
quelque chose, imbécile?
--Ma soeur, vous m'y avez forcée... le mouchoir était pour vous; et puis
ce n'était pas de l'argent...
--Qu'est-ce que ça fait?
--Dame!... prendre un mouchoir, ça n'est pas si mal que de prendre de
l'argent.
--Ma parole d'honneur! c'est Martial qui t'apprend ces vertucheries-là,
n'est-ce pas? reprit Calebasse avec ironie; tu vas tout lui rapporter,
petite moucharde; crois-tu que nous ayons peur qu'il nous mange, ton
Martial?... Puis, s'adressant à la veuve, Calebasse ajouta: Vois-tu, ma
mère, ça finira mal pour lui... Il veut faire la loi ici. Nicolas est
furieux contre lui, moi aussi. Il excite Amandine et François contre
nous, contre toi... Est-ce que ça peut durer?...
--Non..., dit la mère d'un ton bref et dur.
--C'est surtout depuis que sa Louve est à Saint-Lazare qu'il est comme
un déchaîné après tout le monde... Est-ce que c'est notre faute, à nous,
si elle est en prison... sa maîtresse? Une fois sortie, elle n'a qu'à
venir ici... et je la servirai... bonne mesure... quoiqu'elle fasse la
méchante...
La veuve, après un moment de réflexion, dit à sa fille:
--Tu crois qu'il y a un coup à faire sur ce vieux qui habite la maison
du médecin?
--Oui, ma mère...
--Il a l'air d'un mendiant!
--Ça n'empêche pas que c'est un noble.
--Un noble?
--Oui, et qu'il ait de l'or dans sa bourse, quoiqu'il aille à Paris à
pied tous les jours, et qu'il revienne de même, avec son gros bâton pour
toute voiture.
--Qu'en sais-tu s'il a de l'or?
--Tantôt j'ai été au bureau de poste d'Asnières pour voir s'il n'y avait
pas de lettre de Toulon...
À ces mots qui lui rappelaient le séjour de son fils au bagne, la veuve
du supplicié fronça ses sourcils et étouffa un soupir.
Calebasse continua:
--J'attendais mon tour, quand le vieux qui loge chez le médecin est
entré; je l'ai tout de suite reconnu à sa barbe blanche comme ses
cheveux, à sa face couleur de buis, et à ses sourcils noirs. Il n'a pas
l'air facile... Malgré son âge, ça doit être un vieux déterminé... Il a
dit à la buraliste: «Avez-vous des lettres d'Angers pour M. le comte de
Saint-Remy?--Oui, a-t-elle répondu, en voilà une.--C'est pour moi,
a-t-il dit; voilà mon passeport.» Pendant que la buraliste l'examinait,
le vieux, pour payer le port, a tiré sa bourse de soie verte. À un bout
j'ai vu de l'or reluire à travers les mailles; il y en avait gros comme
un oeuf... au moins quarante ou cinquante louis! s'écria Calebasse, les
yeux brillants de convoitise... et pourtant il est mis comme un gueux.
C'est un de ces vieux avares farcis de trésors... Allez, ma mère! nous
savons son nom, ça pourra peut-être servir... pour s'introduire chez lui
quand Amandine nous aura dit s'il a des domestiques.
Des aboiements violents interrompirent Calebasse.
--Ah! les chiens crient, dit-elle; ils entendent un bateau. C'est
Martial ou Nicolas...
Au nom de Martial, les traits d'Amandine exprimèrent une joie
contrainte.
Après quelques minutes d'attente, pendant lesquelles elle fixait un oeil
impatient et inquiet sur la porte, l'enfant vit, à son grand regret,
entrer Nicolas, le futur complice de Barbillon.
La physionomie de Nicolas Martial était à la fois ignoble et féroce;
petit, grêle, chétif, on ne concevait pas qu'il pût exercer son
dangereux et criminel métier. Malheureusement une sauvage énergie morale
suppléait chez ce misérable à la force physique qui lui manquait.
Par-dessus son bourgeron bleu, Nicolas portait une sorte de casaque sans
manches, faite d'une peau de bouc à longs poils bruns; en entrant il
jeta par terre un saumon de cuivre qu'il avait péniblement apporté sur
son épaule.
--Bonne nuit et bon butin, la mère! s'écria-t-il d'une voix creuse et
enrouée, après s'être débarrassé de son fardeau; il y a encore trois
saumons pareils dans mon bachot, un paquet de hardes et une caisse
remplie de je ne sais quoi; car je ne me suis pas amusé à l'ouvrir.
Peut-être que je suis volé... on verra!
--Et l'homme du quai de Billy? demanda Calebasse pendant que la veuve
regardait silencieusement son fils.
Celui-ci, pour toute réponse, plongea sa main dans la poche de son
pantalon et, la secouant, y fit bruire un grand nombre de pièces
d'argent.
--Tu lui as pris tout ça?... s'écria Calebasse.
--Non, il a aboulé de lui-même deux cents francs; et il en aboulera
encore huit cents quand j'aurai... mais suffit!... D'abord déchargeons
mon bachot, nous jaserons après... Martial n'est pas ici?
--Non, dit la soeur.
--Tant mieux! Nous serrerons le butin sans lui... Autant qu'il ne sache
pas...
--Tu as peur de lui, poltron? dit aigrement Calebasse.
--Peur de lui?... moi!... (Il haussa les épaules.) J'ai peur qu'il ne
nous vende... voilà tout. Quant à le craindre... _Coupe-sifflet_[7] a la
langue trop bien affilée!...
--Oh! quand il n'est pas là... tu fanfaronnes... mais qu'il arrive, ça
te clôt le bec.
Nicolas parut insensible à ce reproche et dit:
--Allons, vite! vite!... Au bateau... Où est donc François, la mère? Il
nous aiderait.
--Ma mère l'a enfermé là-haut après l'avoir rincé; il se couchera sans
souper, dit Calebasse.
--Bon; mais qu'il vienne tout de même aider à décharger le bachot,
n'est-ce pas, la mère? Moi, lui et Calebasse, en une tournée nous
rentrerons tout ici...
La veuve leva le doigt au plafond. Calebasse comprit et monta chercher
François.
Le sombre visage de la mère Martial s'était quelque peu déridé depuis
l'arrivée de Nicolas; elle l'aimait plus que Calebasse, moins encore
cependant que son fils de Toulon, comme elle disait... car l'amour
maternel de cette farouche créature s'élevait en proportion de la
criminalité des siens.
Cette préférence perverse explique suffisamment l'éloignement de la
veuve pour ses deux jeunes enfants qui n'annonçaient pas de dispositions
mauvaises, et sa haine profonde pour Martial, son fils aîné, qui, sans
mener une vie irréprochable, pouvait passer pour un très-honnête homme
si on le comparait à Nicolas, à Calebasse et à son frère le forçat de
Toulon.
--Où as-tu picoré cette nuit? dit la veuve à Nicolas.
--En m'en retournant du quai de Billy, où j'ai rencontré le bourgeois
avec qui j'avais rendez-vous pour ce soir, j'ai reluqué, près du pont
des Invalides, une galiote amarrée au quai. Il faisait noir; j'ai dit:
«Pas de lumière dans la cabine... les mariniers sont à terre...
J'aborde... Si je trouve un curieux, je demande un bout de corde, censé
pour reficeler ma rame...» J'entre dans la cabine... personne... Alors
j'y rafle ce que je peux, des hardes, une grande caisse et, sur le pont,
quatre saumons de cuivre; car j'ai fait deux tournées, la galiote était
chargée de cuivre et de fer. Mais voilà François et Calebasse: vite au
bachot!... Allons, file aussi, toi, eh!... Amandine, tu porteras les
hardes... Avant de chasser... faut rapporter...
Restée seule, la veuve s'occupa des préparatifs du souper de la famille,
plaça sur la table des verres, des bouteilles, des assiettes de faïence
et des couverts d'argent.
Au moment où elle terminait ses apprêts, ses enfants rentrèrent
pesamment chargés.
Le poids de deux saumons de cuivre qu'il portait sur ses épaules
semblait écraser le petit François; Amandine disparaissait à moitié sous
le monceau de hardes volées qu'elle tenait sur sa tête; enfin Nicolas,
aidé de Calebasse, apportait une caisse de bois blanc, sur laquelle il
avait placé le quatrième saumon de cuivre.
--La caisse, la caisse!... Éventrons-la, la caisse! s'écria Calebasse
avec une sauvage impatience.
Les saumons de cuivre furent jetés sur le sol.
Nicolas s'arma du fer épais de la hachette qu'il portait à sa ceinture
et l'introduisit sous le couvercle de la caisse, placée au milieu de la
cuisine, afin de le soulever.
La lueur rougeâtre et vacillante du foyer éclairait cette scène de
pillage; au-dehors, les sifflements du vent redoublaient de violence.
Nicolas, vêtu de sa peau de bouc, accroupi devant le coffre, tâchait de
le briser, et proférait d'horribles blasphèmes en voyant l'épais
couvercle résister à de vigoureuses pesées.
Les yeux enflammés de cupidité, les joues colorées par l'emportement de
la rapine, Calebasse, agenouillée sur la caisse, y faisait porter tout
le poids de son corps, afin de donner un point d'appui plus fixe à
l'action du levier de Nicolas.
La veuve, séparée de ce groupe par la largeur de la table, où elle
allongeait sa grande taille, se penchait aussi vers l'objet volé, le
regard étincelant d'une fiévreuse convoitise.
Enfin, chose cruelle et malheureusement trop humaine! les deux enfants,
dont les bons instincts naturels avaient souvent triomphé de l'influence
maudite de cette abominable corruption domestique; les deux enfants,
oubliant leurs scrupules et leurs craintes, cédaient à l'attrait d'une
curiosité fatale...
Serrés l'un contre l'autre, l'oeil brillant, la respiration oppressée,
François et Amandine n'étaient pas les moins empressés de connaître le
contenu du coffre, ni les moins irrités des lenteurs de l'effraction de
Nicolas.
Enfin le couvercle sauta en éclats.
--Ah!... s'écria la famille d'une seule voix, haletante et joyeuse.
Et tous, depuis la mère jusqu'à la petite fille, s'abattirent et se
précipitèrent avec une ardeur sauvage sur la caisse effondrée. Sans
doute expédiée de Paris à un marchand de nouveautés d'un bourg riverain,
elle contenait une grande quantité de pièces d'étoffe à l'usage des
femmes.
--Nicolas n'est pas volé! s'écria Calebasse en déroulant une pièce de
mousseline de laine.
--Non, répondit le brigand en déployant à son tour un paquet de
foulards, j'ai fait mes frais...
--De la levantine... ça se vendra comme du pain..., dit la veuve en
puisant à son tour dans la caisse.
--La receleuse de Bras-Rouge, qui demeure rue du Temple, achètera les
étoffes, ajouta Nicolas; et le père Micou, le logeur en garni du
quartier Saint-Honoré, s'arrangera du _rouget_[8].
--Amandine, dit tout bas François à sa petite soeur, comme ça ferait une
jolie cravate, un de ces beaux mouchoirs de soie... que Nicolas tient à
la main!...
--Ça ferait aussi une bien jolie marmotte, répondit l'enfant avec
admiration.
--Faut avouer que tu as eu de la chance de monter sur cette galiote,
Nicolas, dit Calebasse. Tiens, fameux!... Maintenant, voilà des
châles... il y en a trois... vraie bourre de soie... Vois donc, ma
mère!...
--La mère Burette donnera au moins cinq cents francs du tout, dit la
veuve après un mûr examen.
--Alors ça doit valoir au moins quinze cents francs, dit Nicolas; mais,
comme on dit, tout receleur... tout voleur. Bah! tant pis, je ne sais
pas chicaner... je serai encore assez colas cette fois-ci pour en passer
par où la mère Burette voudra et le père Micou aussi; mais lui, c'est un
ami.
--C'est égal, il est voleur comme les autres, le vieux revendeur de
ferraille; mais ces canailles de receleurs savent qu'on a besoin d'eux,
reprit Calebasse en se drapant dans un des châles, et ils en abusent!
--Il n'y a plus rien, dit Nicolas, en arrivant au fond de la caisse.
--Maintenant il faut tout resserrer, dit la veuve.
--Moi, je garde ce châle-là, reprit Calebasse.
--Tu gardes... tu gardes..., s'écria brusquement Nicolas, tu le
garderas... si je te le donne... Tu prends toujours... toi... madame
_Pas-Gênée.._.
--Tiens!... et toi donc, tu t'en prives... de prendre!
--Moi... je _grinche_ en risquant ma peau; c'est pas toi qui aurais été
_enflaquée_ si on m'avait pincé sur la galiote...
--Eh bien! le voilà, ton châle, je m'en moque pas mal! dit aigrement
Calebasse en le rejetant dans la caisse.
--C'est pas à cause du châle... que je parle; je ne suis pas assez
chiche pour lésiner sur un châle: un de plus ou un de moins, la mère
Burette ne changera pas son prix; elle achète en bloc, reprit Nicolas.
Mais, au lieu de dire que tu prends ce châle, tu peux me demander que je
te le donne... Allons, voyons, garde-le... Garde-le... je te dis... ou
sinon je l'envoie au feu pour faire bouillir la marmite.
Ces paroles calmèrent la mauvaise humeur de Calebasse; elle prit le
châle sans rancune.
Nicolas était sans doute en veine de générosité, car, déchirant avec ses
dents le chef d'une des pièces de soierie, il en détacha deux foulards
et les jeta à Amandine et à François, qui n'avaient pas cessé de
contempler cette étoffe avec envie.
--Voilà pour vous, gamins! Cette bouchée-là vous mettra en goût de
grinchir. L'appétit vient en mangeant. Maintenant allez vous coucher...
j'ai à jaser avec la mère; on vous portera à souper là-haut.
Les deux enfants battirent joyeusement des mains et agitèrent
triomphalement les foulards volés qu'on venait de leur donner.
--Eh bien! petits bêtas, dit Calebasse, écouterez-vous encore Martial?
Est-ce qu'il vous a jamais donné des beaux foulards comme ça, lui?
François et Amandine se regardèrent, puis ils baissèrent la tête sans
répondre.
--Parlez donc, reprit durement Calebasse; est-ce qu'il vous a jamais
fait des cadeaux, Martial?
--Dame!... non... il ne nous en a jamais fait, dit François en regardant
son mouchoir de soie rouge avec bonheur.
Amandine ajouta bien bas:
--Notre frère Martial ne nous fait pas de cadeaux... parce qu'il n'a pas
de quoi...
--S'il volait, il aurait de quoi, dit durement Nicolas; n'est-ce pas,
François?
--Oui, mon frère, répondit François. Puis il ajouta: Oh le beau
foulard!... Quelle jolie cravate pour le dimanche!
--Et moi, quelle belle marmotte! reprit Amandine.
--Sans compter que les enfants du chaufournier du four à plâtre rageront
joliment en vous voyant passer, dit Calebasse; et elle examina les
traits des enfants pour voir s'ils comprendraient la méchante portée de
ces paroles. L'abominable créature appelait la vanité à son aide pour
étouffer les derniers scrupules de ces malheureux.--Les enfants du
chaufournier, reprit-elle, auront l'air de mendiants, ils en crèveront
de jalousie; car vous autres, avec vos beaux mouchoirs de soie, vous
aurez l'air de petits bourgeois!
--Tiens! c'est vrai, reprit François; alors je suis bien plus content de
ma belle cravate, puisque les petits chaufourniers rageront de ne pas en
avoir une pareille... N'est-ce pas, Amandine?
--Moi, je suis contente d'avoir ma belle marmotte... voilà tout.
--Aussi, toi, tu ne seras jamais qu'une colasse! dit dédaigneusement
Calebasse.
Puis, prenant sur la table du pain et un morceau de fromage, elle les
donna aux enfants et leur dit:
--Montez vous coucher... Voilà une lanterne, prenez garde au feu, et
éteignez-la avant de vous endormir.
--Ah çà! ajouta Nicolas, rappelez-vous bien que si vous avez le malheur
de parler à Martial de la caisse, des saumons de cuivre et des hardes,
vous aurez une danse que le feu y prendra; sans compter que je vous
retirerai les foulards.
Après le départ des enfants, Nicolas et sa soeur enfouirent les hardes,
la caisse d'étoffes et les saumons de cuivre au fond d'un petit caveau
surbaissé de quelques marches, qui s'ouvrait dans la cuisine, non loin
de la cheminée.
--Ah çà! la mère... à boire et du chenu!... s'écria le bandit; du
cacheté, de l'eau-de-vie!... J'ai bien gagné ma journée... Sers le
souper, Calebasse; Martial rongera nos os, c'est bon pour lui... Jasons
maintenant du bourgeois du quai de Billy, car demain ou après-demain il
faut que ça chauffe, si je veux empocher l'argent qu'il a promis... Je
vas te conter ça, la mère... Mais à boire, tonnerre!!! à boire... C'est
moi qui régale!
Et Nicolas fit de nouveau bruire les pièces de cent sous qu'il avait
dans sa poche; puis, jetant au loin sa peau de bouc, son bonnet de laine
noire, il s'assit à table devant un énorme plat de ragoût de mouton, un
morceau de veau froid et une salade.
Lorsque Calebasse eut apporté du vin et de l'eau-de-vie, la veuve,
toujours impassible et sombre, s'assit d'un côté de la table, ayant
Nicolas à sa droite, sa fille à sa gauche; en face d'elle étaient les
places inoccupées de Martial et des deux enfants.
Le bandit tira de sa poche un large et long couteau catalan à manche de
corne, à lame aiguë. Contemplant cette arme meurtrière avec une sorte de
satisfaction féroce, il dit à la veuve:
--_Coupe-sifflet_ tranche toujours bien!... Passez-moi le pain, la
mère!...
--À propos de couteau, dit Calebasse, François s'est aperçu de la chose
dans le bûcher.
--De quoi? dit Nicolas sans la comprendre.
--Il a vu un des pieds...
--De l'homme? s'écria, Nicolas.
--Oui, dit la veuve en mettant une tranche de viande dans l'assiette de
son fils.
--C'est drôle!... La fosse était pourtant bien profonde, dit le brigand,
mais depuis le temps... la terre aura tassé...
--Il faudra cette nuit jeter tout à la rivière, dit la veuve.
--C'est plus sûr, répondit Nicolas.
--On y attachera un pavé avec un brin de vieille chaîne de bateau, dit
Calebasse.
--Pas si bête!... répondit Nicolas en se versant à boire; puis,
s'adressant à la veuve, tenant la bouteille haute: Voyons, trinquez avec
nous, ça vous égaiera, la mère!
La veuve secoua la tête, recula son verre et dit à son fils:
--Et l'homme du quai de Billy?
--Voilà la chose..., dit Nicolas, sans s'interrompre de manger et de
boire. En arrivant à la gare, j'ai attaché mon bachot et j'ai monté au
quai; sept heures sonnaient à la boulangerie militaire de Chaillot, on
ne s'y voyait pas à quatre pas. Je me promenais le long du parapet
depuis un quart d'heure, lorsque j'entends marcher doucement derrière
moi; je ralentis; un homme embaluchonné dans un manteau s'approche de
moi en toussant; je m'arrête, il s'arrête... Tout ce que je sais de sa
figure, c'est que son manteau lui cachait le nez, et son chapeau les
yeux.
(Nous rappellerons au lecteur que ce personnage mystérieux était Jacques
Ferrand le notaire, qui, voulant se défaire de Fleur-de-Marie, avait, le
matin même, dépêché Mme Séraphin chez les Martial, dont il espérait
faire les instruments de son nouveau crime.)
«--_Bradamanti_, me dit le bourgeois, reprit Nicolas; c'était le mot de
passe convenu avec la vieille pour me reconnaître avec le particulier.
«--_Ravageur_, que je lui réponds, comme c'était encore convenu.
«--Vous vous appelez Martial? me dit-il.
«--Oui, bourgeois.
«--Il est venu ce matin une femme à votre île; que vous a-t-elle dit?
«--Que vous aviez à me parler de la part de M. Bradamanti.
«--Voulez-vous gagner de l'argent?
«--Oui, bourgeois, beaucoup.
«--Vous avez un bateau?
«--Nous en avons quatre, bourgeois, c'est notre partie: bachoteurs et
ravageurs de père en fils, à votre service.
«--Voilà ce qu'il faudrait faire... si vous n'avez pas peur...
«--Peur... de quoi, bourgeois?
«--De voir quelqu'un se noyer par accident... seulement il s'agirait
d'aider à l'accident... Comprenez-vous?
«--Ah çà! bourgeois, faut donc faire boire un particulier à même la
Seine comme par hasard? Ça me va... Mais, comme c'est un fricot délicat,
ça coûte cher d'assaisonnement...
«--Combien... pour deux?...
«--Pour deux... il y aura deux personnes à mettre au court-bouillon dans
la rivière?
«--Oui...
«--Cinq cents francs par tête, bourgeois... c'est pas cher!
«--Va pour mille francs...
«--Payés d'avance, bourgeois.
«--Deux cents francs d'avance, le reste après...
«--Vous vous défiez de moi, bourgeois?
«--Non; vous pouvez empocher mes deux cents francs sans remplir nos
conventions.
«--Et vous, bourgeois, une fois le coup fait, quand je vous demanderai
les huit cents francs, vous pouvez me répondre: Merci, je sors d'en
prendre!
«--C'est une chance, ça vous convient-il, oui ou non? Deux cents francs
comptant, et après-demain soir, ici à neuf heures, je vous remettrai
huit cents francs.
«--Et qui vous dira que j'aurai fait boire les deux personnes?
«--Je le saurai... ça me regarde... Est-ce dit?
«--C'est dit, bourgeois.
«--Voilà deux cents francs... Maintenant, écoutez-moi: vous reconnaîtrez
bien la vieille femme qui est allée vous trouver ce matin?
«--Oui, bourgeois.
«--Demain ou après-demain au plus tard, vous la verrez venir, vers les
quatre heures du soir, sur la rive en face de votre île, avec une jeune
fille blonde, la vieille vous fera un signal en agitant un mouchoir.
«--Oui, bourgeois.
«--Combien faut-il de temps pour aller de la rive à votre île?
«--Vingt bonnes minutes.
«--Vos bateaux sont à fond plat?
«--Plat comme la main, bourgeois.
«--Vous pratiquerez adroitement une sorte de large soupape dans le fond
de l'un de ces bateaux, afin de pouvoir, en ouvrant cette soupape, le
faire couler à volonté en un clin d'oeil... Comprenez-vous?
«--Très-bien, bourgeois; vous êtes malin! J'ai justement un vieux bateau
à moitié pourri; je voulais le déchirer... il sera bon pour ce dernier
voyage.
«--Vous partez donc de votre île avec ce bateau à soupape; un bon bateau
vous suit, conduit par quelqu'un de votre famille. Vous abordez, vous
prenez la vieille femme et la jeune fille blonde à bord du bateau troué,
et vous regagnez votre île: mais, à une distance raisonnable du rivage,
vous feignez de vous baisser pour raccommoder quelque chose, vous ouvrez
la soupape et vous sautez lestement dans l'autre bateau, pendant que la
vieille femme et la jeune fille blonde...
«--Boivent à la même tasse... ça y est, bourgeois!
«--Mais êtes-vous sûr de n'être pas dérangé? S'il venait des pratiques
dans votre cabaret?
«--Il n'y a pas de crainte, bourgeois. À cette heure-là, et en hiver
surtout, il n'en vient jamais... c'est notre morte-saison; et il en
viendrait, qu'ils ne seraient pas gênants, au contraire... c'est tous
des amis connus.
«--Très-bien! D'ailleurs vous ne vous compromettez en rien: le bateau
sera censé couler par vétusté, et la vieille femme qui vous aura amené
la jeune fille disparaîtra avec elle. Enfin, pour bien vous assurer que
toutes deux seront noyées (toujours par accident), vous pourrez, si
elles revenaient sur l'eau ou si elles s'accrochaient au bateau, avoir
l'air de faire tous vos efforts pour les secourir, et...
«--Et les aider... à replonger. Bien, bourgeois!
«--Il faudra même que la promenade se fasse après le soleil couché, afin
que la nuit soit noire lorsqu'elles tomberont à l'eau.
«--Non, bourgeois; car si on n'y voit pas clair, comment saura-t-on si
les deux femmes ont bu leur soûl, ou si elles en veulent encore?
«--C'est juste... Alors l'accident aura lieu avant le coucher du soleil.
«--À la bonne heure, bourgeois. Mais la vieille ne se doutera de rien?
«--Non. En arrivant elle vous dira à l'oreille: «Il faut noyer la
petite; un peu avant de faire enfoncer le bateau, faites-moi signe pour
que je sois prête à me sauver avec vous.» Vous répondrez à la vieille de
manière à éloigner ses soupçons.
«--De façon qu'elle croira mener la petite blonde boire...
«--Et qu'elle boira avec la petite blonde.
«--C'est crânement arrangé, bourgeois.
«--Et surtout que la vieille ne se doute de rien!
«--Calmez-vous, bourgeois, elle avalera ça doux comme miel.
«--Allons, bonne chance, mon garçon! Si je suis content, peut-être je
vous emploierai encore.
«--À votre service, bourgeois!»
«Là-dessus, dit le brigand en terminant sa narration, j'ai quitté
l'homme au manteau, j'ai regagné mon bateau et, en passant devant la
galiote, j'ai raflé le butin de tout à l'heure.
On voit, par le récit de Nicolas, que le notaire voulait, au moyen d'un
double crime, se débarrasser à la fois de Fleur-de-Marie et de Mme
Séraphin, en faisant tomber celle-ci dans le piège qu'elle croyait
seulement tendu à la Goualeuse.
Avons-nous besoin de répéter que, craignant à juste titre que la
Chouette n'apprît, d'un moment à l'autre, à Fleur-de-Marie qu'elle avait
été abandonnée par Mme Séraphin, Jacques Ferrand se croyait un puissant
intérêt à faire disparaître cette jeune fille, dont les réclamations
auraient pu le frapper mortellement et dans sa fortune et dans sa
réputation?
Quant à Mme Séraphin, le notaire, en la sacrifiant, se défaisait de l'un
des deux complices (Bradamanti était l'autre) qui pouvaient le perdre en
se perdant eux-mêmes, il est vrai; mais Jacques Ferrand croyait ses
secrets mieux gardés par la tombe que par l'intérêt personnel.
La veuve du supplicié et Calebasse avaient attentivement écouté Nicolas,
qui ne s'était interrompu que pour boire avec excès. Aussi commençait-il
à parler avec une exaltation singulière:
--Ça n'est pas tout, reprit-il; j'ai emmanché une autre affaire avec la
Chouette et Barbillon, de la rue aux Fèves. C'est un fameux coup
crânement monté; et, si nous ne le manquons pas, il y aura de quoi
frire, je m'en vante. Il s'agit de dépouiller une courtière en diamants,
qui a quelquefois pour des cinquante mille francs de pierreries dans son
cabas.
--Cinquante mille francs! s'écrièrent la mère et la fille, dont les yeux
étincelèrent de cupidité.
--Oui... rien que ça. Bras-Rouge en sera. Hier il a déjà empaumé la
courtière par une lettre que nous lui avons portée nous deux Barbillon,
boulevard Saint-Denis. C'est un fameux homme que Bras-Rouge! Comme il a
de quoi, on ne se méfie pas de lui. Pour amorcer la courtière, il lui a
déjà vendu un diamant de quatre cents francs. Elle ne se défiera pas de
venir, à la tombée du jour, dans son cabaret des Champs-Élysées. Nous
serons là cachés. Calebasse viendra aussi, elle gardera mon bateau le
long de la Seine. S'il faut emballer la courtière morte ou vive, ça sera
une voiture commode et qui ne laisse pas de traces. En voilà un plan!
Gueux de Bras-Rouge, quelle sorbonne!
--Je me défie toujours de Bras-Rouge, dit la veuve. Après l'affaire de
la rue Montmartre, ton frère Ambroise a été à Toulon et Bras-Rouge a été
relâché.
--Parce qu'il n'y avait pas de preuves contre lui; il est si malin! Mais
trahir les autres... jamais!
La veuve secoua la tête, comme si elle n'eût été qu'à demi convaincue de
la probité de Bras-Rouge. Après quelques moments de réflexion, elle dit:
--J'aime mieux l'affaire du quai de Billy pour demain ou après-demain
soir... la noyade des deux femmes... Mais Martial nous gênera... comme
toujours...
--Le tonnerre du diable ne nous débarrassera donc pas de lui?... s'écria
Nicolas à moitié ivre, en plantant avec fureur son long couteau dans la
table.
--J'ai dit à ma mère que nous en avions assez, que ça ne pouvait pas
durer, reprit Calebasse. Tant qu'il sera ici, on ne pourra rien faire
des enfants...
--Je vous dis qu'il est capable de nous dénoncer un jour ou l'autre, le
brigand! dit Nicolas. Vois-tu, la mère... si tu m'en avais cru...,
ajouta-t-il d'un air farouche et significatif en regardant sa mère, tout
serait dit...
--Il y a d'autres moyens.
--C'est le meilleur! dit le brigand.
--Maintenant... non, répondit la veuve, d'un ton si absolu que Nicolas
se tut, dominé par l'influence de sa mère, qu'il savait aussi
criminelle, aussi méchante, mais encore plus déterminée que lui.
La veuve ajouta:
--Demain matin il quittera l'île pour toujours.
--Comment? dirent à la fois Calebasse et Nicolas.
--Il va rentrer; cherchez-lui querelle... mais hardiment, en face...
comme vous n'avez jamais osé le faire... Venez-en aux coups, s'il le
faut... Il est fort... mais vous serez deux, et je vous aiderai...
Surtout pas de couteaux!... Pas de sang... qu'il soit battu, pas blessé.
--Et puis après, la mère? demanda Nicolas.
--Après... on s'expliquera... Nous lui dirons de quitter l'île demain...
sinon que tous les jours la scène de ce soir recommencera... Je le
connais, ces batteries continuelles le dégoûteront. Jusqu'à présent on
l'a laissé trop tranquille...
--Mais il est entêté comme un mulet; il est capable de vouloir rester
tout de même à cause des enfants..., dit Calebasse.
--C'est un gueux fini... mais une batterie ne lui fait pas peur, dit
Nicolas.
--Une... oui, dit la veuve, mais tous les jours, tous les jours... c'est
l'enfer... il cédera...
--Et s'il ne cédait pas?
--Alors j'ai un autre moyen sûr de le forcer à partir cette nuit, ou
demain matin au plus tard, reprit la veuve avec un sourire étrange.
--Vraiment, la mère?
--Oui, mais j'aimerais mieux l'effrayer par les batteries: si je n'y
réussissais pas... alors, à l'autre moyen.
--Et si l'autre moyen ne réussissait pas non plus, la mère? dit Nicolas.
--Il y en a un dernier qui réussit toujours, répondit la veuve.
Tout à coup la porte s'ouvrit, Martial entra.
Il ventait si fort au-dehors qu'on n'avait pas entendu les aboiements
des chiens annoncer le retour du fils aîné de la veuve du supplicié.