François Germain demeurait boulevard Saint-Denis, n° 11. Nous
rappellerons au lecteur, qui l'a sans doute oublié, que Mme Mathieu, la
courtière en diamants dont nous avons parlé à propos de Morel le
lapidaire, logeait dans la même maison que Germain.
Pendant le long trajet de la rue du Temple à la rue Saint-Honoré, où
demeurait la maîtresse couturière à qui Rigolette avait d'abord voulu
rapporter son ouvrage, Rodolphe put apprécier davantage encore
l'excellent naturel de la jeune fille. Ainsi que les caractères
instinctivement bons et dévoués, elle n'avait pas la conscience de la
délicatesse, de la générosité de sa conduite, qui lui semblait fort
simple.
Rien n'eût été plus facile à Rodolphe que de libéralement assurer le
présent et l'avenir de Rigolette, et de la mettre ainsi à même d'aller
charitablement consoler Louise et Germain, sans qu'elle se préoccupât du
temps que ses visites dérobaient à son travail, son unique ressource;
mais le prince craignait d'affaiblir le mérite du dévouement de la
grisette en le rendant trop facile; bien décidé à récompenser les
qualités rares et charmantes qu'il avait découvertes en elle, il voulait
la suivre jusqu'au terme de cette nouvelle et intéressante épreuve.
Est-il besoin de dire que, dans le cas où la santé de la jeune fille se
fût le moins du monde altérée par le surcroît de travail qu'elle
s'imposait vaillamment pour consacrer quelques heures chaque semaine à
la fille du lapidaire et au fils du Maître d'école, Rodolphe fût à
l'instant venu au secours de sa protégée?
Il étudiait avec autant de bonheur que d'émotion ce caractère si
naturellement heureux et si peu habitué au chagrin que çà et là un
éclair de gaieté venait l'illuminer encore.
Au bout d'une heure environ, le fiacre, de retour de la rue
Saint-Honoré, s'arrêta boulevard Saint-Denis, n° 11, devant une maison
de modeste apparence.
Rodolphe aida Rigolette à descendre; celle-ci entra chez le portier et
lui communiqua les intentions de Germain, sans oublier la gratification
promise. Grâce à l'aménité de son caractère, le fils du Maître d'école
était partout aimé. Le confrère de M. Pipelet fut consterné d'apprendre
que la maison perdait un locataire si honnête et si tranquille... Telles
furent ses expressions.
La grisette, munie d'une lumière, rejoignit son compagnon, le portier ne
devant monter que quelque temps après pour recevoir ses dernières
instructions.
La chambre de Germain était située au quatrième étage. En arrivant
devant la porte, Rigolette dit à Rodolphe, en lui donnant la clef:
--Tenez, mon voisin... ouvrez; la main me tremble trop... Vous allez
vous moquer de moi; mais, en pensant que ce pauvre Germain ne reviendra
plus jamais ici... il me semble que je vais entrer dans la chambre d'un
mort...
--Soyez donc raisonnable, ma voisine, n'ayez pas de ces idées-là!
--J'ai tort, mais c'est plus fort que moi... Et elle essuya une larme.
Sans être aussi ému que sa compagne, Rodolphe éprouvait néanmoins une
impression pénible en pénétrant dans ce modeste réduit.
Sachant de quelles détestables obsessions les complices du Maître
d'école avaient poursuivi et poursuivaient peut-être encore Germain, il
pressentait que cet infortuné avait dû passer de bien tristes heures
dans cette solitude.
Rigolette posa la lumière sur une table.
Rien de plus simple que l'ameublement de cette chambre de garçon,
composé d'une couchette, d'une commode, d'un secrétaire de noyer, de
quatre chaises de paille et d'une table; des rideaux de coton blanc
drapaient les fenêtres et l'alcôve; pour tout ornement on voyait sur la
cheminée une carafe et un verre.
À l'affaissement du lit, qui n'était pas défait, on s'apercevait que
Germain avait dû s'y jeter quelques instants tout habillé pendant la
nuit qui avait précédé son arrestation.
--Pauvre garçon! dit tristement Rigolette en examinant avec intérêt
l'intérieur de la chambre, on voit bien qu'il ne m'a plus pour sa
voisine... C'est rangé, mais ça n'est pas soigné; il y a de la poussière
partout, les rideaux sont enfumés, les vitres sont ternes, le carreau
n'est pas ciré... Ah! quelle différence! Rue du Temple, ça n'était pas
plus beau, mais c'était plus gai, parce que tout brillait de propreté,
comme chez moi...
--C'est qu'aussi vous étiez là pour donner vos avis.
--Mais voyez donc! s'écria Rigolette en montrant le lit, il ne s'est pas
couché l'autre nuit, tant il était inquiet! Tenez, ce mouchoir qu'il a
laissé là, il a été tout trempé de larmes. Ça se voit bien... Et elle le
prit en ajoutant: Germain a gardé une petite cravate de soie orange que
je lui ai donnée quand nous étions heureux; moi, je garderai ce mouchoir
en souvenir de ses malheurs; je suis sûr qu'il ne s'en fâchera pas...
--Au contraire, il sera très-heureux de ce témoignage de votre
affection.
--Maintenant songeons aux choses sérieuses: je ferai tout à l'heure un
paquet du linge que je trouverai dans la commode, afin de le lui porter
en prison; la mère Bouvard, que j'enverrai ici demain, s'arrangera du
reste... Je vais d'abord ouvrir le secrétaire pour y prendre les papiers
et l'argent que Germain me prie de lui garder.
--Mais j'y songe, dit Rodolphe, Louise Morel m'a remis hier les treize
cents francs en or que Germain lui avait donnés pour acquitter la dette
du lapidaire, que j'avais déjà payée; j'ai cet argent: il appartient à
Germain, puisqu'il a remboursé le notaire; je vais vous le remettre,
vous le joindrez à celui dont vous allez être dépositaire.
--Comme vous voudrez, monsieur Rodolphe; pourtant, j'aimerais presque
autant ne pas avoir chez moi une si grosse somme; il y a tant de voleurs
maintenant!... Des papiers, à la bonne heure... on n'a rien à craindre,
mais de l'argent... c'est dangereux...
--Vous avez peut-être raison, ma voisine; voulez-vous que je me charge
de cette somme? Si Germain a besoin de quelque chose, vous me le ferez
savoir tout de suite; je vous laisserai mon adresse et je vous enverrai
ce qu'il vous demandera.
--Tenez, mon voisin, je n'aurais pas osé vous prier de nous rendre ce
service; cela vaut bien mieux; je vous remettrai aussi ce qui proviendra
de la vente des effets. Voyons donc ces papiers, dit la jeune fille en
ouvrant le secrétaire et plusieurs tiroirs. Ah! c'est probablement cela.
Voici une grosse enveloppe. Ah! mon Dieu! voyez donc, monsieur Rodolphe,
comme c'est triste ce qu'il y a d'écrit dessus.
Et elle lut d'une voix émue:
«Dans le cas où je mourrais de mort violente ou autrement, je prie la
personne qui ouvrira ce secrétaire de porter ces papiers chez Mlle
Rigolette, couturière, rue du Temple, n° 17.»
--Est-ce que je puis décacheter cette enveloppe, monsieur Rodolphe?
--Sans doute; Germain ne vous annonce-t-il pas qu'il y a parmi les
papiers qu'elle contient une lettre qui vous est particulièrement
adressée?
La jeune fille rompit le cachet; plusieurs écrits s'y trouvaient
renfermés; l'un d'eux portant cette suscription: _À Mademoiselle
Rigolette_, contenait ces mots:
«Mademoiselle, lorsque vous lirez cette lettre, je n'existerai plus...
Si, comme je le crains, je meurs de mort violente en tombant dans un
guet-apens semblable à celui auquel j'ai dernièrement échappé, quelques
renseignements joints ici sous le titre de: _Notes sur ma vie_, pourront
mettre sur la trace de mes assassins.»
--Ah! monsieur Rodolphe, dit Rigolette en s'interrompant, je ne m'étonne
plus maintenant de ce qu'il était si triste! Pauvre Germain! Toujours
poursuivi de pareilles idées!
--Oui, il a dû être bien affligé; mais ses plus mauvais jours sont
passés... croyez-moi.
--Hélas! je le désire, monsieur Rodolphe; mais pourtant, être en
prison... accusé de vol...
--Soyez tranquille: une fois son innocence reconnue, au lieu de retomber
dans l'isolement il retrouvera des amis. Vous d'abord, puis une mère
bien-aimée, dont il a été séparé depuis son enfance.
--Sa mère! Il a encore sa mère?
--Oui... Elle le croyait perdu pour elle. Jugez de sa joie lorsqu'elle
le reverra, mais absous de l'indigne accusation portée contre lui!
J'avais donc raison de vous dire que ses plus mauvais jours étaient
passés. Ne lui parlez pas de sa mère. Je vous confie ce secret parce que
vous vous intéressez si généreusement à Germain qu'il faut au moins qu'à
votre dévouement ne se joignent pas de trop cruelles inquiétudes sur son
sort à venir.
--Je vous remercie, monsieur Rodolphe, vous pouvez être tranquille, je
garderai votre secret...
Et Rigolette continua de lire la lettre de Germain.
«Si vous voulez, mademoiselle, jeter un coup d'oeil sur ces notes, vous
verrez que j'ai été toute ma vie bien malheureux... excepté pendant le
temps que j'ai passé auprès de vous... Ce que je n'aurais jamais osé
vous dire, vous le trouverez écrit dans une espèce de _memento
_intitulé: _Mes seuls jours de bonheur._
«Presque chaque soir, en vous quittant, j'épanchais ainsi les
consolantes pensées que votre affection m'inspirait, et qui seules
adoucissaient l'amertume de ma vie. Ce qui était amitié chez vous était
de l'amour chez moi. Je vous ai caché que je vous aimais ainsi jusqu'à
ce moment où je ne suis plus pour vous qu'un triste souvenir. Ma
destinée était si malheureuse que je ne vous aurais jamais parlé de ce
sentiment; quoique sincère et profond, il vous eût porté malheur.
«Il me reste un dernier voeu à former, et j'espère que vous voudrez bien
l'accomplir.
«J'ai vu avec quel courage admirable vous travaillez, et combien il vous
fallait d'ordre, de sagesse, pour vivre du modique salaire que vous
gagnez si péniblement; souvent, sans vous le dire, j'ai tremblé en
pensant qu'une maladie, causée peut-être par l'excès du labeur, pouvait
vous réduire à une position si affreuse que je ne pouvais l'envisager
sans frémir. Il m'est bien doux de penser que je pourrai du moins vous
épargner en grande partie les tourments et peut-être... les misères que
votre insouciante jeunesse ne prévoit pas, heureusement.»
--Que veut-il dire, monsieur Rodolphe? dit Rigolette étonnée.
--Continuez... nous allons voir.
Rigolette reprit:
«Je sais de combien peu vous vivez et de quelle ressource vous serait,
en des temps difficiles, la plus modique somme; je suis bien pauvre,
mais à force d'économie, j'ai mis de côté quinze cents francs, placés
chez un banquier; c'est tout ce que je possède. Par mon testament, que
vous trouverez ici, je me permets de vous les léguer; acceptez cela d'un
ami, d'un bon frère... qui n'est plus.»
--Ah! monsieur Rodolphe! dit Rigolette en fondant en larmes et donnant
la lettre au prince, cela me fait trop de mal. Bon Germain, s'occuper
ainsi de mon avenir! Ah! quel coeur, mon Dieu! Quel coeur excellent!
--Digne et brave jeune homme! reprit Rodolphe avec émotion. Mais
calmez-vous, mon enfant; Dieu merci, Germain n'est pas mort; ce
testament anticipé aura du moins servi à vous apprendre combien il vous
aimait... combien il vous aime.
--Et dire, monsieur Rodolphe, reprit Rigolette en essuyant ses larmes,
que je ne m'en étais jamais doutée! Dans les commencements de notre
voisinage, M. Giraudeau et M. Cabrion me parlaient toujours de leur
passion enflammée, comme ils disaient; mais, voyant que cela ne les
menait à rien, ils s'étaient déshabitués de me dire de ces choses-là;
Germain, au contraire, ne m'avait jamais parlé d'amour. Quand je lui ai
proposé d'être bons amis, il a franchement accepté, et depuis nous avons
vécu en vrais camarades. Mais, tenez... je puis bien vous avouer cela
maintenant, monsieur Rodolphe, certainement; je n'étais pas fâchée que
Germain ne m'eût pas dit, comme les autres, qu'il m'aimait d'amour.
--Mais enfin vous en étiez... étonnée?
--Oui, monsieur Rodolphe, je pensais que c'était sa tristesse... qui le
rendait ainsi.
--Et vous lui en vouliez un peu... de cette tristesse?
--C'était son seul défaut, dit naïvement la grisette; mais maintenant je
l'excuse... je m'en veux de la lui avoir reprochée.
--D'abord parce que vous savez qu'il avait malheureusement beaucoup de
sujets de chagrin, et puis... peut-être parce que vous voilà certaine
que, malgré cette tristesse... il vous aimait d'amour? ajouta Rodolphe
en souriant.
--C'est vrai... être aimée d'un si brave jeune homme, ça flatte le
coeur... n'est-ce pas, monsieur Rodolphe?
--Et un jour peut-être vous partagerez cet amour.
--Dame! monsieur Rodolphe, c'est bien tentant; ce pauvre Germain est si
à plaindre! Je me mets à sa place... si, au moment où je me croyais
abandonnée, méprisée de tout le monde, une personne, bien amie, venait à
moi encore plus tendre que je ne l'espérais, je serais si heureuse.
Après un moment de silence, Rigolette reprit avec un soupir: D'un autre
côté... nous sommes si pauvres tous les deux que ça ne serait peut-être
pas raisonnable. Tenez, monsieur Rodolphe, je ne veux pas penser à cela,
je me trompe peut-être; ce qu'il y a de sûr, c'est que je ferai pour
Germain tout ce que je pourrai tant qu'il restera en prison. Une fois
libre, il sera toujours temps de voir si c'est de l'amour ou de l'amitié
que j'aurai pour lui; alors, si c'est de l'amour... que voulez-vous, mon
voisin... ça sera de l'amour... Jusque-là ça me gênerait de savoir à
quoi m'en tenir. Mais il se fait tard, monsieur Rodolphe; voulez-vous
rassembler ces papiers pendant que je vais faire un paquet de linge? Ah!
j'oubliais le sachet renfermant la petite cravate orange que je lui ai
donnée. Il est dans ce tiroir, sans doute. Oui, le voilà. Oh! voyez donc
comme il est joli, ce sachet, et tout brodé! Pauvre Germain, il l'a
gardée comme une relique, cette petite cravate! Je me rappelle bien la
dernière fois où je l'ai mise, et quand je la lui ai donnée... Il a été
si content, si content!...
À ce moment on frappa à la porte de la chambre.
--Qui est là? demanda Rodolphe.
--On voudrait parler à _m'ame_ Mathieu, répondit une voix grêle et
enrouée, avec l'accent qui distingue la plus basse populace. (Mme
Mathieu était la courtière en diamants dont nous avons parlé.)
Cette voix, singulièrement accentuée, éveilla quelques vagues souvenirs
dans la pensée de Rodolphe. Voulant les éclaircir, il prit la lumière et
alla lui-même ouvrir la porte. Il se trouva face à face avec un des
habitués du tapis-franc de l'ogresse, qu'il reconnut sur-le-champ, tant
l'empreinte du vice était fatalement, profondément marquée sur cette
physionomie imberbe et juvénile: c'était Barbillon.
Barbillon, le faux cocher de fiacre qui avait conduit le Maître d'école
et la Chouette au chemin creux de Bouqueval; Barbillon, l'assassin du
mari de cette malheureuse laitière qui avait ameuté contre la Goualeuse
les laboureurs de la ferme d'Arnouville.
Soit que ce misérable eût oublié les traits de Rodolphe, qu'il n'avait
vu qu'une fois au tapis-franc de l'ogresse, soit que le changement de
costume l'empêchât de reconnaître le vainqueur du Chourineur, il ne
manifesta aucun étonnement à son aspect.
--Que voulez-vous? lui dit Rodolphe.
--C'est une lettre pour _m'ame_ Mathieu... Faut que je lui remette à
elle-même, répondit Barbillon.
--Ce n'est pas ici qu'elle demeure; voyez en face, dit Rodolphe.
--Merci, bourgeois; on m'avait dit la porte à gauche, je me suis trompé.
Rodolphe ne se souvenait pas du nom de la courtière en diamants, que
Morel le lapidaire n'avait prononcé qu'une ou deux fois. Il n'avait donc
aucun motif de s'intéresser à la femme auprès de laquelle Barbillon
venait comme messager. Néanmoins, quoiqu'il ignorât les crimes de ce
bandit, sa figure avait un tel caractère de perversité qu'il resta sur
le seuil de la porte, curieux de voir la personne à qui Barbillon
apportait cette lettre.
À peine Barbillon eut-il frappé à la porte opposée à celle de Germain
qu'elle s'ouvrit et que la courtière, grosse femme de cinquante ans
environ, y parut tenant une chandelle à la main.
--_M'ame_ Mathieu? dit Barbillon.
--C'est moi, mon garçon.
--Voilà une lettre, il y a réponse...
Et Barbillon fit un pas pour entrer chez la courtière; mais celle-ci lui
fit signe de ne pas avancer, décacheta la lettre tout en tenant son
flambeau, lut et répondit d'un air satisfait:
--Vous direz que c'est bon, mon garçon; j'apporterai ce qu'on demande.
J'irai à la même heure que l'autre fois. Bien des compliments... à cette
dame...
--Oui, ma bourgeoise... n'oubliez pas le commissionnaire...
--Va demander à ceux qui t'envoient, ils sont plus riches que moi...
Et la courtière ferma sa porte.
Rodolphe rentra chez Germain, voyant Barbillon descendre rapidement
l'escalier.
Le brigand trouva sur le boulevard un homme d'une mine basse et féroce,
qui l'attendait devant une boutique.
Quoique plusieurs personnes pussent l'entendre, mais non le comprendre,
il est vrai, Barbillon semblait si satisfait qu'il ne put s'empêcher de
dire à son compagnon:
--Viens _pitancher l'eau d'aff_, Nicolas; _la birbasse fauche dans le
point_ à mort... elle _aboulera_ chez la Chouette; la mère Martial nous
aidera à lui _pessiller d'esbrouffe ses durailles d'orphelin_, et après
nous _trimballerons le refroidi_ dans ton _passe-lance_[2].
--_Esbignons-nous_[3], alors; faut que je sois à Asnières de bonne
heure; je crains que mon frère Martial se doute de quelque chose.
Et les deux bandits, après avoir tenu cette conversation inintelligible
pour ceux qui auraient pu les écouter, se dirigèrent vers la rue
Saint-Denis.
Quelques moments après, Rigolette et Rodolphe sortirent de chez Germain,
remontèrent en fiacre et arrivèrent rue du Temple.
Le fiacre s'arrêta.
Au moment où la portière s'ouvrit, Rodolphe reconnut, à la lueur du
quinquet du rogomiste, son fidèle Murph qui l'attendait à la porte de
l'allée.
La présence du squire annonçait toujours quelque événement grave ou
inattendu, car lui seul savait où trouver le prince.
--Qu'y a-t-il? lui demanda vivement Rodolphe pendant que Rigolette
rassemblait plusieurs paquets dans la voiture.
--Un grand malheur, monseigneur!
--Parle, au nom du ciel!
--M. le marquis d'Harville...
--Tu m'effraies!
--Il avait donné ce matin à déjeuner à plusieurs de ses amis... Tout
s'était passé à merveille... lui surtout n'avait jamais été plus gai,
lorsqu'une fatale imprudence...
--Achève... achève donc!
--En jouant avec un pistolet qu'il ne croyait pas chargé...
--Il s'est blessé grièvement?
--Monseigneur!...
--Eh bien?...
--Quelque chose de terrible!
--Que dis-tu?
--Il est mort!...
--D'Harville!!! ah! c'est affreux! s'écria Rodolphe avec un accent si
déchirant que Rigolette, qui descendait alors du fiacre avec ses
paquets, s'écria:
--Mon Dieu! Qu'avez-vous, monsieur Rodolphe?
--Une bien triste nouvelle que je viens d'apprendre à mon ami,
mademoiselle, dit Murph à la jeune fille; car le prince, accablé, ne
pouvait répondre.
--C'est donc un bien grand malheur? dit Rigolette toute tremblante.
--Un bien grand malheur, répondit le squire.
--Ah! c'est épouvantable! dit Rodolphe après quelques minutes de
silence; puis, se ressouvenant de Rigolette, il lui dit:
--Pardon, mon enfant... si je ne vous accompagne pas chez vous...
Demain... je vous enverrai mon adresse et un permis pour entrer à la
prison de Germain... bientôt je vous reverrai.
--Ah! monsieur Rodolphe, je vous assure que je prends bien part au
chagrin qui vous arrive... Je vous remercie de m'avoir accompagnée... À
bientôt, n'est-ce pas?
--Oui, mon enfant, à bientôt.
--Bonsoir, monsieur Rodolphe, ajouta tristement Rigolette, qui disparut
dans l'allée, avec les différents objets quelle rapportait de chez
Germain.
Le prince et Murph montèrent dans le fiacre, qui les conduisit rue
Plumet. Aussitôt Rodolphe écrivit à Clémence le billet suivant:
«Madame,
«J'apprends à l'instant le coup inattendu qui vous frappe et qui
m'enlève un de mes meilleurs amis; je renonce à vous peindre ma stupeur,
mon chagrin.
«Il faut pourtant que je vous entretienne d'intérêts étrangers à ce
cruel événement... Je viens d'apprendre que votre belle-mère, à Paris
depuis quelques jours sans doute, repart ce soir pour la Normandie
emmenant avec elle Polidori.
«C'est vous dire le péril qui sans doute menace monsieur votre père.
Permettez-moi de vous donner un conseil que je crois salutaire. Après
l'affreux malheur de ce matin, on ne comprendra que trop votre besoin de
quitter Paris pendant quelque temps... Ainsi, croyez-moi, partez, partez
à l'instant pour les Aubiers, afin d'y arriver, sinon avant votre
belle-mère, du moins en même temps qu'elle.
«Soyez tranquille, madame, de près comme de loin je veille sur vous...
Les abominables projets de votre belle-mère seront déjoués...
«Adieu, madame; je vous écris ces mots à la hâte... J'ai l'âme brisée
quand je songe à cette soirée d'hier où je l'_ai_ quitté, _lui_... plus
tranquille, plus heureux qu'il ne l'avait été depuis longtemps...
«Croyez, madame, à mon dévouement profond et sincère...
«RODOLPHE»
Suivant les avis du prince, Mme d'Harville, trois heures après avoir
reçu cette lettre, était en route avec sa fille pour la Normandie.
Une voiture de poste, partie de l'hôtel de Rodolphe, suivait la même
route.
Malheureusement, dans le trouble où la plongèrent cette complication
d'événements et la précipitation de son départ, Clémence oublia de faire
savoir au prince qu'elle avait rencontré Fleur-de-Marie à Saint-Lazare.
On se souvient peut-être que, la veille, la Chouette était venue menacer
Mme Séraphin de dévoiler l'existence de la Goualeuse, affirmant savoir
(et elle disait vrai) où était alors cette jeune fille.
On se souvient encore qu'après cet entretien le notaire Jacques Ferrand,
craignant la révélation de ses criminelles menées, se crut un puissant
intérêt à faire disparaître la Goualeuse, dont l'existence, une fois
connue, pouvait le compromettre dangereusement.
Il avait donc fait écrire à Bradamanti, un de ses complices, de venir le
trouver pour tramer avec lui une nouvelle machination dont
Fleur-de-Marie devait être la victime.
Bradamanti, occupé des intérêts non moins pressants de la belle-mère de
Mme d'Harville, qui avait de sinistres raisons pour emmener le charlatan
auprès de M. d'Orbigny, Bradamanti, trouvant sans doute plus d'avantage
à servir son ancienne amie, ne se rendit pas à l'invitation du notaire
et partit pour la Normandie sans voir Mme Séraphin.
L'orage grondait sur Jacques Ferrand; dans la journée, la Chouette était
venue réitérer ses menaces et, pour prouver qu'elles n'étaient pas
vaines, elle avait déclaré au notaire que la petite fille autrefois
abandonnée par Mme Séraphin était alors prisonnière à Saint-Lazare sous
le nom de la Goualeuse et que, s'il ne donnait pas dix mille francs dans
trois jours, cette jeune fille recevrait des papiers qui lui
apprendraient qu'elle avait été dans son enfance confiée aux soins de
Jacques Ferrand.
Selon son habitude, ce dernier nia tout avec audace, et chassa la
Chouette comme une effrontée menteuse, quoiqu'il fût convaincu et
effrayé de la dangereuse portée de ses menaces.
Grâce à ses nombreuses relations, le notaire trouva moyen de s'assurer
dans la journée même (pendant l'entretien de Fleur-de-Marie et de Mme
d'Harville) que la Goualeuse était en effet prisonnière à Saint-Lazare
et si parfaitement citée pour sa bonne conduite qu'on s'attendait à voir
cesser sa détention d'un moment à l'autre.
Muni de ces renseignements, Jacques Ferrand, ayant mûri un projet
diabolique, sentit que, pour l'exécuter, le secours de Bradamanti lui
était de plus en plus indispensable; de là les vaines instances de Mme
Séraphin pour rencontrer le charlatan.
Apprenant le soir même le départ de ce dernier, le notaire, pressé
d'agir par l'imminence de ses craintes et du danger, se souvint de la
famille Martial, ces pirates d'eau douce établis près du pont
d'Asnières, chez lesquels Bradamanti lui avait proposé d'envoyer Louise
Morel pour s'en défaire impunément.
Ayant absolument besoin d'un complice pour accomplir ses sinistres
desseins contre Fleur-de-Marie, le notaire prit les précautions les plus
habiles pour n'être pas compromis dans le cas où un nouveau crime serait
commis et, le lendemain du départ de Bradamanti pour la Normandie, Mme
Séraphin se rendit en hâte chez Martial.