Amitié

--Bonjour, ma voisine, dit Rodolphe à Rigolette; je ne vous dérange pas?

--Non, mon voisin; je suis au contraire très-contente de vous voir, car

j'ai beaucoup de chagrin.

--En effet, je vous trouve pâle, vous semblez avoir pleuré.

--Je crois bien que j'ai pleuré!... Il y a de quoi! Pauvre Germain!

Tenez, lisez. Et Rigolette remit à Rodolphe la lettre du prisonnier. Si

ce n'est pas à fendre le coeur! Vous m'avez dit que vous vous

intéressiez à lui... voilà le moment de le montrer, ajouta-t-elle

pendant que Rodolphe lisait attentivement. Faut-il que ce vilain M.

Ferrand soit acharné après tout le monde! D'abord ç'a été contre Louise,

maintenant c'est contre Germain. Oh! je ne suis pas méchante; mais il

arriverait quelque bon malheur à ce notaire, que j'en serais contente.

Accuser un si honnête garçon de lui avoir volé quinze mille francs!

Germain! lui! la probité en personne!... Et puis, si rangé, si doux, si

triste. Va-t-il être à plaindre, mon Dieu! au milieu de tous ces

scélérats, dans sa prison! Ah! monsieur Rodolphe, d'aujourd'hui je

commence à voir que tout n'est pas couleur de rose dans la vie.

--Et que comptez-vous faire, ma voisine?

--Ce que je compte faire?... Mais tout ce que Germain me demande; et

cela le plus tôt possible. Je serais déjà partie sans cet ouvrage

très-pressé que je finis et que je vais porter tout à l'heure rue

Saint-Honoré, en me rendant à la chambre de Germain chercher les papiers

dont il me parle. J'ai passé une partie de la nuit à travailler pour

gagner quelques heures d'avance. Je vais avoir tant de choses à faire en

dehors de mon ouvrage qu'il faut que je me mette en mesure. D'abord Mme

Morel voudrait que je puisse voir Louise dans sa prison. C'est peut-être

très-difficile, mais enfin je tâcherai... Malheureusement je ne sais pas

seulement à qui m'adresser...

--J'avais songé à cela.

--Vous, mon voisin?

--Voici une permission.

--Quel bonheur! Est-ce que vous ne pourriez pas m'en avoir une aussi

pour la prison de ce malheureux Germain?... Ça lui ferait tant de

plaisir!

--Je vous donnerai aussi les moyens de voir Germain.

--Oh! merci, monsieur Rodolphe.

--Vous n'aurez donc pas peur d'aller dans sa prison?

--Bien sûr le coeur me battra très-fort la première fois... Mais c'est

égal. Est-ce que, quand Germain était heureux, je ne le trouvais pas

toujours prêt à aller au-devant de toutes mes volontés, à me mener au

spectacle ou promener, à me faire la lecture le soir, à m'aider à

arranger mes caisses de fleurs, à cirer ma chambre? Eh bien il est dans

la peine, c'est à mon tour maintenant. Un pauvre petit rat comme moi ne

peut pas grand-chose, je le sais, mais enfin tout ce que je pourrai, je

le ferai, il peut y compter; il verra si je suis bonne amie. Tenez,

monsieur Rodolphe, il y a une chose qui me désole, c'est sa méfiance. Me

croire capable de le mépriser, moi! Je vous demande un peu pourquoi. Ce

vieil avare de notaire l'accuse d'avoir volé; qu'est-ce que ça me

fait?... Je sais bien que ça n'est pas vrai. La lettre de Germain ne

m'aurait pas prouvé clair comme le jour qu'il est innocent, que je ne

l'aurais pas cru coupable; il n'y qu'à le voir, qu'à le connaître, pour

être sûr qu'il est incapable d'une vilaine action. Il faut être aussi

méchant que M. Ferrand pour soutenir des faussetés pareilles.

--Bravo! ma voisine, j'aime votre indignation.

--Oh! tenez, je voudrais être homme pour pouvoir aller trouver ce

notaire, et lui dire: «Ah! vous soutenez que Germain vous a volé, eh

bien! tenez, voilà pour vous vieux menteur! Il ne vous volera pas cela,

toujours!» Et pan! pan! pan! je le battrais comme plâtre.

--Vous avez une justice très-expéditive, dit Rodolphe en souriant de

l'animation de Rigolette.

--C'est que ça révolte aussi; et, comme dit Germain dans sa lettre, tout

le monde sera du parti de son patron contre lui, parce que son patron

est riche, considéré, et que Germain n'est qu'un pauvre jeune homme sans

protection, à moins que vous ne veniez à son secours, monsieur Rodolphe,

vous qui connaissez des personnes si bienfaisantes. Est-ce qu'il n'y

aurait pas à faire quelque chose?

--Il faut qu'il attende son jugement. Une fois acquitté, comme je le

crois, de nombreuses preuves d'intérêt lui seront données, je vous

l'assure. Mais écoutez, ma voisine, je sais par expérience qu'on peut

compter sur votre discrétion.

--Oh! oui, monsieur Rodolphe; je n'ai jamais été bavarde.

--Eh bien! il faut que personne ne sache, et que Germain lui-même ignore

que des amis veillent sur lui... car il a des amis.

--Vraiment?

--De très-puissants, de très-dévoués.

--Ça lui donnerait tant de courage de le savoir!

--Sans doute; mais il ne pourrait peut-être pas s'en taire. Alors M.

Ferrand, effrayé, se mettrait sur ses gardes, sa défiance s'éveillerait,

et, comme il est très-adroit, il deviendrait difficile de l'atteindre:

ce qui serait fâcheux, car il faut non-seulement que l'innocence de

Germain soit reconnue, mais que son calomniateur soit démasqué.

--Je vous comprends, monsieur Rodolphe.

--Il en est de même de Louise; je vous apportais cette permission de la

voir, afin que vous la priiez de ne parler à personne de ce qu'elle m'a

révélé; elle saura ce que cela signifie.

--Cela suffit, monsieur Rodolphe.

--En un mot, que Louise se garde de se plaindre dans sa prison de la

méchanceté de son maître, c'est très-important. Mais elle devra ne rien

cacher à un avocat qui viendra de ma part s'entendre avec elle pour sa

défense; faites-lui bien toutes ces recommandations.

--Soyez tranquille, mon voisin, je n'oublierai rien, j'ai bonne mémoire.

Mais je parle de bonté! C'est vous qui êtes bon et généreux! Quelqu'un

est-il dans la peine, vous vous trouvez tout de suite là.

--Je vous l'ai dit, ma voisine, je ne suis qu'un pauvre commis marchand;

mais quand, en flânant de côté et d'autre, je trouve de braves gens qui

méritent protection, j'en instruis une personne bienfaisante qui a toute

confiance en moi, et on les secourt. Ça n'est pas plus malin que ça.

--Et où logez-vous, maintenant que vous avez cédé votre chambre aux

Morel?

--Je loge... en garni.

--Oh! que je détesterais ça! Être où a été tout le monde, c'est comme si

tout le monde avait été chez vous.

--Je n'y suis que la nuit, et alors...

--Je conçois, c'est moins désagréable. Ce que c'est que de nous,

pourtant, monsieur Rodolphe! Mon chez-moi me rendait si heureuse! Je

m'étais arrangé une petite vie si tranquille que je n'aurais jamais cru

possible d'avoir un chagrin, et vous voyez pourtant!... Non, je ne peux

pas vous dire le coup que le malheur de Germain m'a porté. J'ai vu les

Morel et d'autres encore bien à plaindre, c'est vrai; mais enfin la

misère est la misère, entre pauvres gens on s'y attend, ça ne surprend

pas, et l'on s'entraide comme on peut. Aujourd'hui c'est l'un, demain

c'est l'autre. Quant à soi, avec du courage et de la gaieté, on se tire

d'affaire. Mais voir un pauvre jeune homme, honnête et bon, qui a été

votre ami pendant longtemps, le voir accusé de vol et emprisonné

pêle-mêle avec des scélérats!... Ah! dame, monsieur Rodolphe, vrai, je

suis sans force contre ça, c'est un malheur auquel je n'avais jamais

pensé, ça me bouleverse.

Et les grands yeux de Rigolette se voilèrent de larmes.

--Courage! courage! Votre gaieté reviendra quand votre ami sera

acquitté.

--Oh! il faudra bien qu'il soit acquitté. Il n'y aura qu'à lire aux

juges la lettre qu'il m'a écrite: ça suffira, n'est-ce pas, monsieur

Rodolphe?

--En effet, cette lettre simple et touchante a tout le caractère de la

vérité; il faudra même que vous m'en laissiez prendre copie, cela sera

nécessaire à la défense de Germain.

--Certainement, monsieur Rodolphe. Si je n'écrivais pas comme un vrai

chat, malgré les leçons qu'il m'a données, ce bon Germain, je vous

proposerais de vous la copier; mais mon écriture est si grosse, si de

travers, et puis il y a tant, tant de fautes...

--Je vous demanderai de me confier seulement la lettre jusqu'à demain.

--La voilà, mon voisin, mais vous y ferez bien attention, n'est-ce pas?

J'ai brûlé tous les billets doux que Cabrion et M. Giraudeau

m'écrivaient dans les commencements de notre connaissance, avec des

coeurs enflammés et des colombes sur le haut du papier, quand ils

croyaient que je me laisserais prendre à leurs cajoleries; mais cette

pauvre lettre de Germain je la garderai soigneusement et les autres

aussi, s'il m'en écrit. Car enfin, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe, ça

prouve en ma faveur qu'il me demande ces petits services?

--Sans doute, cela prouve que vous êtes la meilleure petite amie qu'on

puisse désirer. Mais j'y songe, au lieu d'aller tout à l'heure seule

chez M. Germain, voulez-vous que je vous accompagne?

--Avec plaisir, mon voisin. La nuit vient, et le soir j'aime autant ne

pas être toute seule dans les rues; sans compter qu'il faut que je porte

de l'ouvrage près le Palais-Royal. Mais d'aller si loin, ça va vous

fatiguer et vous ennuyer peut-être?

--Pas du tout... nous prendrons un fiacre.

--Vraiment! Oh! comme ça m'amuserait d'aller en voiture si je n'avais

pas de chagrin! Et il faut que j'en aie, du chagrin, car voilà la

première fois depuis que je suis ici que je n'ai pas chanté de la

journée. Mes oiseaux en sont tout interdits. Pauvres petites bêtes! ils

ne savent pas ce que cela signifie; deux ou trois fois papa Crétu a

chanté un peu pour m'agacer; j'ai voulu lui répondre; ah bien! oui... au

bout d'une minute je me suis mise à pleurer. Ramonette a recommencé,

mais je n'ai pas pu lui répondre davantage.

--Quels singuliers noms vous avez donnés à vos oiseaux, papa Crétu et

Ramonette!

--Dame, monsieur Rodolphe, mes oiseaux font la joie de ma solitude, ce

sont mes meilleurs amis; je leur ai donné le nom des braves gens qui ont

fait la joie de mon enfance et qui ont été aussi mes meilleurs amis;

sans compter, pour achever la ressemblance, que papa Crétu et Ramonette

étaient gais et chantaient comme les oiseaux du bon Dieu.

--Ah! maintenant, en effet, je me souviens, vos parents adoptifs

s'appelaient ainsi.

--Oui, mon voisin; ces noms sont ridicules pour des oiseaux, je le sais,

mais ça ne regarde que moi. Tenez, c'est encore à ce sujet-là que j'ai

vu que Germain avait bien bon coeur.

--Comment donc?

--Certainement: M. Giraudeau et M. Cabrion..., M. Cabrion surtout,

étaient toujours à faire des plaisanteries sur les noms de mes oiseaux;

appeler un serin papa Crétu, voyez donc! M. Cabrion n'en revenait pas,

et il partait de là pour faire des gorges chaudes à n'en plus finir. «Si

c'était un coq, disait-il à la bonne heure, vous pourriez l'appeler

Crétu. C'est comme le nom de la serine, Ramonette; ça ressemble à

Ramona.» Enfin il m'a si fort impatientée que j'ai été deux dimanches

sans vouloir sortir avec lui pour lui apprendre, et je lui ai dit

très-sérieusement que s'il recommençait ses moqueries, qui me faisaient

de la peine, nous n'irions plus jamais ensemble.

--Quelle courageuse résolution!

--Ça m'a coûté, allez, monsieur Rodolphe, moi qui attendais mes sorties

du dimanche comme le Messie: j'avais le coeur bien gros de rester toute

seule par un temps superbe; mais, c'est égal, j'aimais encore mieux

sacrifier mon dimanche que de continuer à entendre M. Cabrion se moquer

de ce que je respectais. Après ça, certainement que, sans l'idée que j'y

attachais, j'aurais préféré donner d'autres noms à mes oiseaux. Tenez,

il y a surtout un nom que j'aurais aimé à l'adoration. Colibri... Eh

bien! je m'en suis privée, parce que jamais je n'appellerai les oiseaux

que j'aurai autrement que Crétu et Ramonette; sinon il me semblerait que

je sacrifie, que j'oublie mes bons parents adoptifs, n'est-ce pas,

monsieur Rodolphe?

--Vous avez raison, mille fois raison. Et Germain ne se moquait pas de

ces noms, lui?

--Au contraire; seulement la première fois ils lui ont semblé drôles,

ainsi qu'à tout le monde: c'était tout simple; mais, quand je lui ai

expliqué mes raisons, comme je les avais pourtant expliquées à M.

Cabrion, les larmes lui en sont venues aux yeux. De ce jour-là je me

suis dit: «M. Germain est un bien bon coeur; il n'a contre lui que sa

tristesse.» Et voyez-vous, monsieur Rodolphe, ça m'a porté malheur de

lui reprocher sa tristesse. Alors je ne comprenais pas qu'on pût être

triste, maintenant je ne le comprends que trop. Mais voilà mon paquet

fini, mon ouvrage prêt à emporter. Voulez-vous me donner mon châle, mon

voisin? Il ne fait pas assez froid pour prendre un manteau, n'est-ce

pas?

--Nous allons en voiture et je vous ramènerai.

--C'est vrai, nous irons et nous reviendrons plus vite; ce sera toujours

ça de temps gagné.

--Mais, j'y songe, comment allez-vous faire? Votre travail va souffrir

de vos visites aux prisons?

--Oh! que non, que non, j'ai fait mon compte. D'abord j'ai mes dimanches

à moi; j'irai voir Louise et Germain ces jours-là, ça me servira de

promenade et de distraction; ensuite, dans la semaine, je retournerai à

la prison une ou deux autres fois; chacune me prendra trois bonnes

heures, n'est-ce pas? Eh bien! pour me trouver à mon aise, je

travaillerai une heure de plus par jour, je me coucherai à minuit au

lieu de me coucher à onze heures; ça me fera un gain tout clair de sept

ou huit heures par semaine, que je pourrai dépenser pour aller voir

Louise et Germain. Vous voyez, je suis plus riche que je n'en ai l'air,

ajouta Rigolette en souriant.

--Et vous ne craignez pas que cela vous fatigue?

--Bah! je m'y ferai, on se fait à tout. Et puis ça ne durera pas

toujours.

--Voilà votre châle, ma voisine. Je ne serai pas aussi indiscret

qu'hier, je n'approcherai pas trop mes lèvres de ce cou charmant.

--Ah! mon voisin, hier, c'était hier, on pouvait rire; mais aujourd'hui

c'est différent. Prenez garde de me piquer.

--Allons, l'épingle est tordue.

--Eh bien! prenez-en une autre, là, sur la pelote. Ah! j'oubliais,

voulez-vous être bien gentil, mon voisin?

--Ordonnez, ma voisine.

--Taillez-moi une bonne plume, bien grosse, pour que je puisse, en

rentrant, écrire à ce pauvre Germain que ses commissions sont faites. Il

aura ma lettre demain de bonne heure à la prison, ça lui fera un bon

réveil.

--Et où sont vos plumes?

--Là, sur la table, le canif est dans le tiroir. Attendez, je vais vous

allumer ma bougie, car il commence à n'y plus faire clair.

--Ça ne sera pas de refus pour tailler la plume.

--Et puis il faut que je puisse attacher mon bonnet. Rigolette fit

pétiller une allumette chimique et alluma un bout de bougie dans un

petit bougeoir bien luisant.

--Diable, de la bougie, ma voisine! Quel luxe!

--Pour ce que j'en brûle, ça me coûte une idée plus cher que de la

chandelle, et c'est bien plus propre.

--Pas plus cher?

--Mon Dieu, non! J'achète ces bouts de bougie à la livre, et une

demi-livre me fait presque mon année.

--Mais, dit Rodolphe en taillant soigneusement la plume, pendant que la

grisette nouait son bonnet devant son miroir, je ne vois pas de

préparatifs pour votre dîner.

--Je n'ai pas l'ombre de faim. J'ai pris une tasse de lait ce matin,

j'en prendrai une ce soir avec un peu de pain, j'en aurai bien assez.

--Vous ne voulez pas venir sans façon dîner avec moi en sortant de chez

Germain?

--Je vous remercie, mon voisin, j'ai le coeur trop gros; une autre fois,

avec plaisir. Tenez, la veille du jour où ce pauvre Germain sortira de

prison, je m'invite, et après vous me mènerez au spectacle. Est-ce dit?

--C'est dit, ma voisine; je vous assure que je n'oublierai pas cet

engagement. Mais aujourd'hui vous me refusez?

--Oui, monsieur Rodolphe, je vous serais une compagnie trop maussade,

sans compter que ça me prendrait beaucoup de temps. Pensez donc... c'est

surtout maintenant qu'il ne faut pas que je fasse la paresseuse, et que

je dépense un quart d'heure mal à propos.

--Allons, je renonce à ce plaisir... pour aujourd'hui.

--Tenez, voilà mon paquet, mon voisin; passez devant, je fermerai la

porte.

--Voici une plume excellente. Maintenant, votre paquet.

--Prenez garde de le chiffonner, c'est du pou-de-soie, ça garde le pli;

tenez-le à votre main, comme ça, légèrement. Bien, passez, je vous

éclairerai.

Et Rodolphe descendit, précédé de Rigolette.

Au moment où le voisin et la voisine passèrent devant la loge du

portier, ils virent M. Pipelet qui, les bras pendants, s'avançait vers

eux du fond de l'allée; d'une main il tenait l'enseigne qui annonçait au

public qu'il ferait commerce d'amitié avec Cabrion, de l'autre main il

tenait le portrait du damné peintre.

Le désespoir d'Alfred était si écrasant que son menton touchait à sa

poitrine et qu'on n'apercevait que le fond immense de son chapeau

tromblon.

En le voyant venir ainsi, la tête baissée, vers Rodolphe et Rigolette,

on eût dit un bélier ou un brave champion breton se préparant au combat.

Anastasie parut bientôt sur le seuil de sa loge et s'écria à l'aspect de

son mari:

--Eh bien! vieux chéri, te voilà donc! Qu'est-ce qu'il t'a dit le

commissaire? Alfred! Alfred! mais fais donc attention, tu vas poquer

dans mon roi des locataires qui te crève les yeux. Pardon, monsieur

Rodolphe, c'est ce gueux de Cabrion qui l'abrutit de plus en plus. Il le

fera, bien sûr, tourner en bourrique, ce vieux chéri!!! Alfred, mais

réponds donc!

À cette voix chère à son coeur, M. Pipelet releva la tête; ses traits

étaient empreints d'une sombre amertume.

--Qu'est-ce qu'il t'a dit, le commissaire? reprit Anastasie.

--Anastasie, il faudra rassembler le peu que nous possédons, serrer nos

amis dans nos bras, faire nos malles... et nous expatrier de Paris... de

la France... de ma belle France! car, sûr maintenant de l'impunité, le

monstre est capable de me poursuivre partout... dans toute l'étendue des

départements du royaume.

--Comment! Le commissaire?

--Le commissaire! s'écria M. Pipelet avec une indignation courroucée, le

commissaire!... Il m'a ri au nez...

--À toi... un homme d'âge, qui as l'air si respectable que tu en

paraîtrais bête comme une oie si on ne connaissait pas tes vertus!...

--Eh bien! malgré cela, lorsque j'eus respectueusement déposé par-devant

lui mon amas de plaintes et de griefs contre cet infernal Cabrion... ce

magistrat, après avoir regardé en riant... oui, en riant... et, j'ose le

dire, en riant indécemment... l'enseigne et le portrait que j'apportais

comme pièces justificatives, ce magistrat m'a répondu:

«--Mon brave homme, ce Cabrion est un très-drôle de corps, c'est un

mauvais farceur; ne faites pas attention à ses plaisanteries. Je vous

conseille, moi, tout bonnement, d'en rire, car il y a vraiment de

quoi!--D'en rire, _môssieur_! me suis-je écrié, d'en rire!... Mais le

chagrin me dévore... mais ce gueux-là empoisonne mon existence... il

m'affiche, il me fera perdre la raison... Je demande qu'on l'enferme,

qu'on l'exile... au moins de ma rue.» À ces mots, le commissaire a

souri, il m'a obligeamment montré la porte... J'ai compris ce geste du

magistrat... et me voici.

--Magistrat de rien du tout!... s'écria Mme Pipelet.

--Tout est fini, Anastasie, tout est fini... plus d'espoir! Il n'y a

plus de justice en France... je suis atrocement sacrifié!...

Et, pour péroraison, M. Pipelet lança de toutes ses forces l'enseigne et

le portrait au fond de l'allée...

Rodolphe et Rigolette avaient, dans l'ombre, un peu souri du désespoir

de M. Pipelet.

Après avoir adressé quelques mots de consolation à Alfred, qu'Anastasie

calmait de son mieux, le roi des locataires quitta la maison de la rue

du Temple avec Rigolette, et tous deux montèrent en fiacre pour se

rendre chez François Germain.

Les mystères de Paris, Tome III · 第 39 / 75 题