Le premier chagrin de Rigolette

La chambre de Rigolette brillait toujours de la même propreté coquette;

la grosse montre d'argent, placée sur la cheminée dans un cartel de

buis, marquait quatre heures; la rigueur du froid ayant cessé, l'économe

ouvrière n'avait pas allumé son poêle.

À peine de la fenêtre apercevait-on un coin du ciel bleu à travers la

masse irrégulière de toits, de mansardes et de hautes cheminées qui de

l'autre côté de la rue formait l'horizon.

Tout à coup un rayon de soleil, pour ainsi dire égaré, glissant entre

deux pignons élevés, vint pendant quelques instants empourprer d'une

teinte resplendissante les carreaux de la chambre de la jeune fille.

Rigolette travaillait assise à côté de la croisée; le doux clair-obscur

de son charmant profil se détachait alors sur la transparence lumineuse

de la vitre comme un camée d'une blancheur rosée sur un fond vermeil.

De brillants reflets couraient sur sa noire chevelure, tordue derrière

sa tête, et nuançaient d'une chaude couleur d'ambre l'ivoire de ses

petites mains laborieuses, qui maniaient l'aiguille avec une

incomparable agilité.

Les longs plis de sa robe brune, sur laquelle tranchait la dentelure

d'un tablier vert, cachaient à demi son fauteuil de paille; ses deux

jolis pieds, toujours parfaitement chaussés, s'appuyaient au rebord d'un

tabouret placé devant elle.

Ainsi qu'un grand seigneur s'amuse quelquefois par caprice à cacher les

murs d'une chaumière sous d'éblouissantes draperies, un moment le soleil

couchant illumina cette chambrette de mille feux chatoyants, moira de

reflets dorés les rideaux de perse grise et verte, fit étinceler le poli

des meubles de noyer, miroiter le carrelage du sol comme du cuivre rouge

et entoura d'un grillage d'or la cage des oiseaux de la grisette.

Mais, hélas! malgré la joyeuseté provocante de ce rayon de soleil, les

deux canaris mâle et femelle voletaient d'un air inquiet et, contre leur

habitude, ne chantaient pas.

C'est que, contre son habitude, Rigolette ne chantait pas.

Tous trois ne gazouillaient guère les uns sans les autres. Presque

toujours le chant frais et matinal de celle-ci donnait l'éveil aux

chansons de ceux-là, qui, plus paresseux, ne quittaient pas leur nid de

si bonne heure.

C'étaient alors des défis, des luttes de notes claires, sonores,

perlées, argentines, dans lesquelles les oiseaux ne remportaient pas

toujours l'avantage.

Rigolette ne chantait plus... parce que pour la première fois de sa vie

elle éprouvait un chagrin.

Jusqu'alors l'aspect de la misère des Morel l'avait souvent affectée;

mais de tels tableaux sont trop familiers aux classes pauvres pour leur

causer des sentiments très-durables.

Après avoir presque chaque jour secouru ces malheureux autant qu'elle le

pouvait, sincèrement pleuré avec eux et sur eux, la jeune fille se

sentait à la fois émue et satisfaite... émue de ces infortunes...

satisfaite de s'y être montrée pitoyable.

Mais ce n'était pas là un chagrin.

Bientôt la gaieté naturelle du caractère de Rigolette reprenait son

empire... Et puis, sans égoïsme, mais par un simple fait de comparaison,

elle se trouvait si heureuse dans sa petite chambre en sortant de

l'horrible réduit des Morel que sa tristesse éphémère se dissipait

bientôt.

Cette mobilité d'impression était si peu entachée de personnalité que,

par un raisonnement d'une touchante délicatesse, la grisette regardait

presque comme un devoir de faire la part des plus malheureux qu'elle,

pour pouvoir jouir sans scrupule d'une existence bien précaire sans

doute, et entièrement acquise par son travail, mais qui, auprès de

l'épouvantable détresse de la famille du lapidaire, lui paraissait

presque luxueuse.

--Pour chanter sans remords, lorsqu'on a auprès de soi des gens si à

plaindre, disait-elle naïvement, il faut leur avoir été aussi charitable

que possible.

Avant d'apprendre au lecteur la cause du premier chagrin de Rigolette,

nous désirons le rassurer et l'édifier complètement sur la vertu de

cette jeune fille.

Nous regrettons d'employer le mot de vertu, mot grave, pompeux,

solennel, qui entraîne presque toujours avec soi des idées de sacrifice

douloureux, de lutte pénible contre les passions, d'austères méditations

sur la fin des choses d'ici-bas.

Telle n'était pas la vertu de Rigolette.

Elle n'avait ni lutté ni médité.

Elle avait travaillé, ri et chanté.

Sa sagesse, ainsi qu'elle le disait simplement et sincèrement à

Rodolphe, dépendait surtout d'une question de temps... Elle n'avait pas

le loisir d'être amoureuse.

Avant tout, gaie, laborieuse, ordonnée, l'ordre, le travail, la gaieté,

l'avaient, à son insu, défendue, soutenue, sauvée.

On trouvera peut-être cette morale légère, facile et joyeuse; mais

qu'importe la cause, pourvu que l'effet subsiste?

Qu'importe la direction des racines de la plante, pourvu que sa fleur

s'épanouisse pure, brillante et parfumée?...

À propos de notre utopie sur les encouragements, les secours, les

récompenses que la société devrait accorder aux artisans remarquables

par d'éminentes qualités sociales, nous avons parlé de cet espionnage de

la vertu, un des projets de l'empereur.

Supposons cette féconde pensée du grand homme réalisée!...

Un de ces vrais philanthropes, chargés par lui de rechercher le bien, a

découvert Rigolette.

Abandonnée, sans conseils, sans appui, exposée à tous les dangers de la

pauvreté, à toutes les séductions dont la jeunesse et la beauté sont

entourées, cette charmante fille est restée pure; sa vie honnête,

laborieuse, pourrait servir d'enseignement et d'exemple.

Cette enfant ne méritera-t-elle pas, non une récompense, non un secours,

mais quelques touchantes paroles d'approbation, d'encouragement, qui lui

donneront la conscience de sa valeur, qui la rehausseront à ses propres

yeux, qui l'obligeront même pour l'avenir?

Car elle saura qu'on la suit d'un regard plein de sollicitude et de

protection dans la voie difficile où elle marche avec tant de courage et

de sérénité.

Car elle saura que si un jour le manque d'ouvrage ou la maladie menaçait

de rompre l'équilibre de cette vie pauvre et préoccupée qui repose tout

entière sur le travail et sur la santé, un léger secours dû à ses

mérites passés lui viendrait en aide.

L'on se récriera sans doute sur l'impossibilité de cette surveillance

tutélaire dont seraient entourées les personnes particulièrement dignes

d'intérêt par leurs excellents antécédents.

Il nous semble que la société a déjà résolu ce problème.

N'a-t-elle pas imaginé la surveillance de la haute police à vie ou à

temps, dans le but, d'ailleurs fort utile, de contrôler incessamment la

conduite des personnes dangereuses signalées par leurs détestables

antécédents?

Pourquoi la société n'exercerait-elle pas aussi une surveillance de

haute charité morale?

Mais descendons de la sphère des utopies et revenons à la cause du

premier chagrin de Rigolette.

Sauf Germain, candide et grave jeune homme, les voisins de la grisette

avaient pris tout d'abord son originale familiarité, ses offres de bon

voisinage, pour des agaceries très-significatives; mais ces messieurs

avaient été obligés de reconnaître, avec autant de surprise que de

dépit, qu'ils trouveraient dans Rigolette un aimable et gai compagnon

pour leurs récréations dominicales, une voisine serviable et bonne

enfant, mais non pas une maîtresse.

Leur surprise et leur dépit, très-vifs d'abord, cédèrent peu à peu

devant la franche et charmante humeur de la grisette; et puis, ainsi

qu'elle l'avait judicieusement dit à Rodolphe, ses voisins étaient fiers

le dimanche d'avoir au bras une jolie fille qui leur faisait honneur de

plus d'une manière (Rigolette se souciait peu des apparences), et qui ne

leur coûtait que le partage de modestes plaisirs dont sa présence et sa

gentillesse doublaient le prix.

D'ailleurs la chère fille se contentait si facilement!... Dans les jours

de pénurie elle dînait si bien et si gaiement avec un beau morceau de

galette chaude où elle mordait de toutes les forces de ses petites dents

blanches! Après quoi elle s'amusait tant d'une promenade sur les

boulevards ou dans les passages!

Si nos lecteurs ressentent quelque peu de sympathie pour Rigolette, ils

conviendront qu'il aurait fallu être bien sot ou bien barbare pour

refuser, une fois par semaine, ces modestes distractions à une si

gracieuse créature, qui, du reste, n'ayant pas le droit d'être jalouse,

n'empêchait jamais ses sigisbées de se consoler de ses rigueurs auprès

de belles moins cruelles!

François Germain seul ne fonda aucune folle espérance sur la familiarité

de la jeune fille; fût-ce instinct du coeur ou délicatesse d'esprit, il

devina, dès le premier jour, tout ce qu'il pouvait y avoir de ravissant

dans la camaraderie singulière que lui offrait Rigolette.

Ce qui devait fatalement arriver arriva.

Germain devint passionnément amoureux de sa voisine, sans oser lui dire

un mot de cet amour.

Loin d'imiter ses prédécesseurs, qui, bien convaincus de la vanité de

leurs poursuites, s'étaient consolés par d'autres amours, sans pour cela

vivre en moins bonne intelligence avec leur voisine, Germain avait

délicieusement joui de son intimité avec la jeune fille, passant auprès

d'elle non-seulement le dimanche, mais toutes les soirées où il n'était

pas occupé. Durant ces longues heures, Rigolette s'était montrée, comme

toujours, rieuse et folle; Germain, tendre, attentif, sérieux, souvent

même un peu triste.

Cette tristesse était son seul inconvénient; car ses manières,

naturellement distinguées, ne pouvaient se comparer aux ridicules

prétentions de M. Giraudeau, le commis voyageur, ou aux turbulentes

excentricités de Cabrion; mais M. Giraudeau, par son intarissable

loquacité, et le peintre par son hilarité non moins intarissable

l'emportaient sur Germain, dont la douce gravité imposait un peu à sa

voisine.

Rigolette n'avait donc eu jusqu'alors de préférence marquée pour aucun

de ses trois amoureux... Mais comme elle ne manquait pas de jugement,

elle trouvait que Germain réunissait seul toutes les qualités

nécessaires pour rendre heureuse une femme raisonnable.

Ces antécédents posés, nous dirons pourquoi Rigolette était chagrine et

pourquoi ni elle ni ses oiseaux ne chantaient.

Sa ronde et fraîche figure avait un peu pâli; ses grands yeux noirs,

ordinairement gais et brillants, étaient légèrement battus et voilés;

ses traits révélaient une fatigue inaccoutumée. Elle avait employé à

travailler une grande partie de la nuit.

De temps à autre, elle regardait tristement une lettre placée tout

ouverte sur une table auprès d'elle; celle lettre venait de lui être

adressée par Germain, et contenait ce qui suit:

«Prison de la Conciergerie.

«Mademoiselle,

«Le lieu d'où je vous écris vous dira l'étendue de mon malheur. Je suis

incarcéré comme voleur... Je suis coupable aux yeux de tout le monde, et

j'ose pourtant vous écrire!

«C'est qu'il me serait affreux de croire que vous me regardez aussi

comme un être criminel et dégradé. Je vous en supplie, ne me condamnez

pas avant d'avoir lu cette lettre... Si vous me repoussiez... ce dernier

coup m'accablerait tout à fait!

«Voici ce qui s'est passé.

«Depuis quelque temps, je n'habitais plus rue du Temple; mais je savais

par la pauvre Louise que la famille Morel, à laquelle vous et moi nous

nous intéressions tant, était de plus en plus misérable. Hélas! ma pitié

pour ces pauvres gens m'a perdu! Je ne m'en repens pas, mais mon sort

est bien cruel!...

«Hier, j'étais resté assez tard chez M. Ferrand, occupé d'écritures

pressées. Dans la chambre où je travaillais se trouvait un bureau, mon

patron y serrait chaque jour la besogne que j'avais faite. Ce soir-là,

il paraissait inquiet, agité; il me dit: «Ne vous en allez pas que ces

comptes ne soient terminés, vous les déposerez dans le bureau dont je

vous laisse la clef.» Et il sortit.

«Mon ouvrage fini, j'ouvris le tiroir pour l'y serrer; machinalement mes

yeux s'arrêtèrent sur une lettre déployée, où je lus le nom de Jérôme

Morel, le lapidaire.

«Je l'avoue, voyant qu'il s'agissait de cet infortuné, j'eus

l'indiscrétion de lire cette lettre; j'appris ainsi que l'artisan devait

être le lendemain arrêté pour une lettre de change de mille trois cent

francs à la poursuite de M. Ferrand, qui, sous un nom supposé, le

faisait emprisonner.

«Cet avis était de l'agent d'affaires de mon patron. Je connaissais

assez la situation de la famille Morel pour savoir quel coup lui

porterait l'incarcération de son seul soutien... Je fus aussi désolé

qu'indigné. Malheureusement je vis dans le même tiroir une boîte

ouverte, renfermant de l'or; elle contenait deux mille francs... À ce

moment, j'entendis Louise monter l'escalier; sans réfléchir à la gravité

de mon action, profitant de l'occasion que le hasard m'offrait, je pris

mille trois cents francs. J'attendis Louise au passage; je lui mis

l'argent dans la main, et lui dis: «On doit arrêter votre père demain au

point du jour pour mille trois cents francs, les voici, sauvez-le, mais

dites pas que c'est de moi que vous tenez cet argent... M. Ferrand est

un méchant homme!...»

«Vous le voyez, mademoiselle, mon intention était bonne, mais ma

conduite coupable; je ne vous cache rien... Maintenant voici mon excuse.

«Depuis longtemps, à force d'économies, j'avais réalisé et placé chez un

banquier une petite somme de mille cinq cents francs. Il y a huit jours,

il me prévint que, le terme de son obligation envers moi étant arrivé,

il tenait mes fonds à ma disposition dans le cas où je ne les lui

laisserais pas.

«Je possédais donc plus que je ne prenais au notaire: je pouvais le

lendemain toucher mes mille cinq cents francs; mais le caissier du

banquier n'arrivait pas chez son patron avant midi, et c'est au point du

jour qu'on devait arrêter Morel. Il me fallait donc mettre celui-ci en

mesure de payer de très-bonne heure; sinon, lors même que je serais allé

dans la journée le tirer de prison, il n'en eût pas moins été arrêté et

emmené aux yeux de sa femme, que ce dernier coup pouvait achever. De

plus, les frais considérables de l'arrestation auraient encore été à la

charge du lapidaire. Vous comprenez, n'est-ce pas, que tous ces malheurs

n'arrivaient pas, si je prenais les treize cents francs, que je croyais

pouvoir remettre le lendemain matin dans le bureau, avant que M. Ferrand

se fût aperçu de quelque chose. Malheureusement je me suis trompé.

«Je sortis de chez M. Ferrand n'étant plus sous l'impression

d'indignation et de pitié qui m'avait fait agir. Je réfléchis à tout le

danger de ma position: mille craintes vinrent alors m'assaillir; je

connaissais la sévérité du notaire; il pouvait, après mon départ,

revenir fouiller dans son bureau, s'apercevoir du vol; car à ses yeux,

aux yeux de tous, c'est un vol.

«Ces idées me bouleversèrent: quoiqu'il fût tard, je courus chez le

banquier pour le supplier de me rendre mes fonds à l'instant; j'aurais

motivé cette demande extraordinaire; je serais ensuite retourné chez M.

Ferrand remplacer l'argent que j'avais pris.

«Le banquier, par un funeste hasard, était depuis deux jours à

Belleville dans une maison de campagne, où il faisait faire des

plantations; j'attendis le jour avec une angoisse croissante, enfin

j'arrivai à Belleville. Tout se liguait contre moi; le banquier venait

de repartir à l'instant pour Paris; j'y accours, j'ai enfin mon argent.

Je me présente chez M. Ferrand, tout était découvert!

«Mais ce n'est là qu'une partie de mes infortunes. Maintenant le notaire

m'accuse de lui avoir volé quinze mille francs, en billets de banque,

qui étaient, dit-il, dans le tiroir du bureau, avec les deux mille

francs en or. C'est une accusation indigne, un mensonge infâme! Je

m'avoue coupable de la première soustraction; mais par tout ce qu'il y a

de plus sacré au monde, je vous jure, mademoiselle, que je suis innocent

de la seconde. Je n'ai vu aucun billet de banque dans ce tiroir: il n'y

avait que deux mille francs en or, sur lesquels j'ai pris les treize

cents francs que je rapportais.

«Telle est la vérité, mademoiselle: je suis sous le coup d'une

accusation accablante, et pourtant j'affirme que vous devez me savoir

incapable de mentir... mais me croirez-vous? Hélas! comme m'a dit M.

Ferrand, celui qui a volé une faible somme peut en voler une plus forte,

et ses paroles ne méritent aucune confiance.

«Je vous ai toujours vue si bonne et si dévouée pour les malheureux,

mademoiselle; je vous sais si loyale et si franche, que votre coeur vous

guidera, je l'espère, dans l'appréciation de la vérité. Je ne demande

rien de plus... Ajoutez foi à mes paroles, et vous me trouverez aussi à

plaindre qu'à blâmer; car, je le répète, mon intention était bonne, des

circonstances impossibles à prévoir m'ont perdu.

«Ah! mademoiselle Rigolette, je suis bien malheureux! Si vous saviez au

milieu de quelles gens je suis destiné à vivre jusqu'au jour de mon

jugement!

«Hier on m'a conduit dans un lieu qu'on appelle le dépôt de préfecture

de police. Je ne saurais vous dire ce que j'ai éprouvé lorsque après

avoir monté un sombre escalier, je suis arrivé devant une porte à

guichet de fer que l'on a ouverte et qui s'est bientôt refermée sur moi.

«J'étais si troublé que je ne distinguai d'abord rien. Un air chaud,

nauséabond, m'a frappé au visage; j'ai entendu un grand bruit de voix

mêlé çà et là de rires sinistres, d'accents de colère et de chansons

grossières; je me tenais immobile près de la porte, regardant les dalles

de grès de cette salle, n'osant ni avancer ni lever les yeux, croyant

que tout le monde m'examinait.

«On ne s'occupait pas de moi: un prisonnier de plus ou de moins inquiète

peu ces gens-là. Enfin je me suis hasardé à lever la tête. Quelles

horribles figures, mon Dieu! Que de vêtements en lambeaux! Que de

haillons souillés de boue! Tous les dehors de la misère et du vice. Ils

étaient là quarante ou cinquante, assis, debout, ou couchés sur des

bancs scellés dans le mur, vagabonds, voleurs, assassins, enfin tous

ceux qui avaient été arrêtés la nuit ou dans la journée.

«Lorsqu'ils se sont aperçus de ma présence, j'ai éprouvé une triste

consolation en voyant qu'ils reconnaissaient que je n'étais pas des

leurs. Quelques-uns me regardèrent d'un air insolent et moqueur; puis

ils se mirent à parler entre eux à voix basse je ne sais quel langage

hideux que je ne comprenais pas. Au bout d'un moment, le plus audacieux

vint me frapper sur l'épaule et me demander de l'argent pour payer ma

bienvenue.

«J'ai donné quelques pièces de monnaie, espérant acheter ainsi le repos:

cela ne leur a pas suffi, ils ont exigé davantage, j'ai refusé. Alors

plusieurs m'ont entouré en m'accablant d'injures et de menaces; ils

allaient se précipiter sur moi lorsque heureusement, attiré par le

tumulte, un gardien est entré. Je me suis plaint à lui: il a exigé que

l'on me rendît l'argent que j'avais donné, et m'a dit que si je voulais

je serais, pour une modique somme, conduit à ce qu'on appelle la

pistole, c'est-à-dire que je pourrais être seul dans une cellule.

J'acceptai avec reconnaissance et je quittai ces bandits au milieu de

leurs menaces pour l'avenir; car nous devions, disaient-ils, nous

retrouver, et alors je resterais sur la place.

«Le gardien me mena dans une cellule où je passai le reste de la nuit.

«C'est de là que je vous écris ce matin, mademoiselle Rigolette. Tantôt,

après mon interrogatoire, je serai conduit à une autre prison qu'on

appelle la Force, où je crains de retrouver plusieurs de mes compagnons

du dépôt.

«Le gardien, intéressé par ma douleur et par mes larmes, m'a promis de

vous faire parvenir cette lettre quoique de telles complaisances lui

soient très-sévèrement défendues.

«J'attends, mademoiselle Rigolette, un dernier service de votre ancienne

amitié, si toutefois vous ne rougissez pas maintenant de cette amitié.

«Dans le cas où vous voudriez bien m'accorder ma demande, la voici:

«Vous recevrez avec cette lettre une petite clef et un mot pour le

portier de la maison que j'habite, boulevard Saint-Denis, n° 11. Je le

préviens que vous pouvez disposer comme moi-même de tout ce qui

m'appartient, et qu'il doit exécuter vos ordres. Il vous conduira dans

ma chambre. Vous aurez la bonté d'ouvrir mon secrétaire avec la clef que

je vous envoie; vous trouverez une grande enveloppe renfermant

différents papiers que je vous prie de me garder: l'un d'eux vous était

destiné, ainsi que vous le verrez par l'adresse. D'autres ont été écrits

à propos de vous, et cela dans des temps bien heureux. Ne vous en fâchez

pas, vous ne deviez jamais les connaître. Je vous prie aussi de prendre

le peu d'argent qui est dans ce meuble, ainsi qu'un sachet de satin

renfermant une petite cravate de soie orange que vous portiez lors de

nos dernières promenades du dimanche, et que vous m'avez donnée le jour

où j'ai quitté la rue du Temple.

«Je voudrais enfin qu'à l'exception d'un peu de linge que vous

m'enverriez à la Force vous fissiez vendre les meubles et les effets que

je possède: acquitté ou condamné, je n'en serai pas moins flétri et

obligé de quitter Paris. Où irai-je? Quelles seront mes ressources? Dieu

le sait.

«Mme Bouvard, qui a déjà vendu et acheté plusieurs objets, se chargerait

peut-être du tout; c'est une honnête femme; cet arrangement vous

épargnerait beaucoup d'embarras, car je sais combien votre temps est

précieux.

«J'avais payé mon terme d'avance, je vous prie donc de vouloir bien

seulement donner une petite gratification au portier. Pardon,

mademoiselle, de vous importuner de tous ces détails, mais vous êtes la

seule personne au monde à laquelle j'ose et je puisse m'adresser.

«J'aurais pu réclamer ce service d'un des clercs de M. Ferrand avec

lequel je suis assez lié; mais j'aurais craint son indiscrétion au sujet

de divers papiers; plusieurs vous concernent, comme je vous l'ai dit;

quelques autres ont rapport à de tristes événements de ma vie.

«Ah! croyez-moi, mademoiselle Rigolette, si vous me l'accordez, cette

dernière preuve de votre ancienne affection sera ma seule consolation

dans le grand malheur qui m'accable; malgré moi j'espère que vous ne me

refuserez pas.

«Je vous demande aussi la permission de vous écrire quelquefois... Il me

serait si doux, si précieux, de pouvoir épancher dans un coeur

bienveillant la tristesse qui m'accable!

«Hélas! je suis seul au monde; personne ne s'intéresse à moi. Cet

isolement m'était déjà bien pénible, jugez maintenant!...

«Et je suis honnête pourtant... et j'ai la conscience de n'avoir jamais

nui à personne, d'avoir toujours, même au péril de ma vie, témoigné de

mon aversion pour ce qui était mal... ainsi que vous le verrez par les

papiers que je vous prie de garder et que vous pouvez lire... Mais quand

je dirai cela, qui me croira? M. Ferrand est respecté par tout le monde,

sa réputation de probité est établie depuis longtemps, il y a un juste

grief à me reprocher... il m'écrasera... Je me résigne d'avance à mon

sort.

«Enfin, mademoiselle Rigolette, si vous me croyez, vous n'aurez, je

l'espère, aucun mépris pour moi, vous me plaindrez, et vous penserez

quelquefois à un ami sincère. Alors, si je vous fais bien... bien pitié,

peut-être vous pousserez la générosité jusqu'à venir un jour... un

dimanche (hélas! que de souvenirs ce mot me rappelle!), jusqu'à venir un

dimanche affronter le parloir de ma prison. Mais non, non, vous revoir

dans un pareil lieu... je n'oserais jamais... Pourtant, vous êtes si

bonne... que...

«Je suis obligé d'interrompre cette lettre et de vous l'envoyer ainsi

avec la clef et le petit mot pour le portier, que je vais écrire à la

hâte. Le gardien vient m'avertir que je vais être conduit devant le

juge... Adieu, adieu, mademoiselle Rigolette... ne me repoussez pas...

je n'ai d'espoir qu'en vous, qu'en vous seule!

«FRANÇOIS GERMAIN

_«P. S.--_Si vous me répondez, adressez votre lettre à la prison de la

Force.»

On comprend maintenant la cause du premier chagrin de Rigolette. Son

coeur excellent s'était profondément ému d'une infortune dont elle

n'avait eu jusqu'alors aucun soupçon. Elle croyait aveuglément à

l'entière véracité du récit de Germain, ce fils infortuné du Maître

d'école.

Assez peu rigoriste, elle trouvait même que son ancien voisin

s'exagérait énormément sa faute. Pour sauver un malheureux père de

famille, il avait pris de l'argent qu'il savait pouvoir rendre. Cette

action, aux yeux de la grisette, n'était que généreuse.

Par une de ces contradictions naturelles aux femmes, et surtout aux

femmes de sa classe, cette jeune fille, qui jusqu'alors n'avait éprouvé

pour Germain, comme pour ses autres voisins, qu'une cordiale et joyeuse

amitié, ressentit pour lui une vive préférence.

Dès qu'elle le sut malheureux... injustement accusé et prisonnier, son

souvenir effaça celui de ses anciens rivaux.

Chez Rigolette, ce n'était pas encore l'amour, c'était une affection

vive, sincère, remplie de commisération et de dévouement résolu:

sentiment très-nouveau pour elle en raison même de l'amertume qui s'y

joignait.

Telle était la situation morale de Rigolette, lorsque Rodolphe entra

dans sa chambre, après avoir discrètement frappé à la porte.

Les mystères de Paris, Tome III · 第 37 / 75 题