Châteaux en Espagne

La Goualeuse, surmontant l'émotion que lui avait causé la triste

confession de sa compagne, lui dit timidement:

--Écoutez-moi sans vous fâcher.

--Voyons, dites, j'espère que j'ai assez bavardé; mais au fait c'est

égal, puisque c'est la dernière fois que nous causons ensemble.

--Êtes-vous heureuse, la Louve?

--Comment?

--De la vie que vous menez?

--Ici, à Saint-Lazare?

--Non, chez vous, quand vous êtes libre?

--Oui, je suis heureuse.

--Toujours?

--Toujours.

--Vous ne voudriez pas changer votre sort contre un autre?

--Contre quel sort? Il n'y a pas d'autre sort pour moi.

--Dites-moi, la Louve, reprit Fleur-de-Marie, après un moment de

silence, est-ce que vous n'aimez pas à faire quelquefois des châteaux en

Espagne? C'est si amusant en prison!

--À propos de quoi, des châteaux en Espagne?

--À propos de Martial.

--De mon homme?

--Oui.

--Ma foi, je n'en ai jamais fait.

--Laissez-moi en faire un pour vous et pour Martial.

--Bah! à quoi bon?

--À passer le temps.

--Eh bien! voyons ce château en Espagne.

--Figurez-vous, par exemple, qu'un hasard comme il en arrive quelquefois

vous fasse rencontrer une personne qui vous dise: «Abandonnée de votre

père et de votre mère, votre enfance a été entourée de si mauvais

exemples qu'il faut vous plaindre autant que vous blâmer d'être

devenue...»

--D'être devenue quoi?

--Ce que vous et moi nous sommes devenues, répondit la Goualeuse d'une

voix douce; et elle continua: Supposez que cette personne vous dise

encore: «Vous aimez Martial, il vous aime; vous et lui, quittez une vie

mauvaise; au lieu d'être sa maîtresse, soyez sa femme.»

La Louve haussa les épaules.

--Est-ce qu'il voudrait de moi pour sa femme?

--Excepté le braconnage, il n'a commis, n'est-ce pas, aucune autre

action coupable?

--Non... il est braconnier sur la rivière comme il l'était dans les

bois, et il a raison. Tiens, est-ce que les poissons ne sont pas comme

le gibier, à qui peut les prendre? Où donc est la marque de leur

propriétaire?

--Eh bien! supposez qu'ayant renoncé à son dangereux métier de maraudeur

de rivière, il veuille devenir tout à fait honnête; supposez qu'il

inspire, par la franchise de ses bonnes résolutions, assez de confiance

à un bienfaiteur inconnu pour que celui-ci lui donne une place... de

garde-chasse, par exemple, à lui qui était braconnier, ça serait dans

ses goûts, j'espère; c'est le même état, mais en bien.

--Ma foi, oui, c'est toujours vivre dans les bois.

--Seulement on ne lui donnerait cette place qu'à la condition qu'il vous

épouserait et qu'il vous emmènerait avec lui.

--M'en aller avec Martial!

--Oui, vous seriez si heureuse, disiez-vous, d'habiter ensemble au fond

des forêts! N'aimeriez-vous pas mieux, au lieu d'une mauvaise hutte de

braconnier, où vous vous cacheriez tous deux comme des coupables, avoir

une honnête petite chaumière dont vous seriez la ménagère active et

laborieuse?

--Vous vous moquez de moi! Est-ce que c'est possible?

--Qui sait? Le hasard! D'ailleurs c'est toujours un château en Espagne.

--Ah! comme ça, à la bonne heure.

--Dites donc, la Louve, il me semble déjà vous voir établie dans votre

maisonnette, en pleine forêt, avec votre mari et deux ou trois enfants.

Des enfants! quel bonheur, n'est-ce pas!

--Des enfants de mon homme? s'écria la Louve avec une passion farouche;

oh! oui, ils seraient fièrement aimés, ceux-là!

--Comme ils vous tiendraient compagnie dans votre solitude! Puis, quand

ils seraient un peu grands, ils commenceraient à vous rendre bien des

services; les plus petits ramasseraient des branches mortes pour votre

chauffage; le plus grand irait dans les herbes de la forêt faire pâturer

une vache ou deux qu'on vous donnerait pour récompenser votre mari de

son activité; car ayant été braconnier, il n'en serait que meilleur

garde-chasse.

--Au fait... c'est vrai. Tiens, c'est amusant, ces châteaux en Espagne.

Dites-m'en donc encore, la Goualeuse!

--On serait très-content de votre mari... vous auriez de son maître

quelques douceurs... une basse-cour, un jardin; mais, dame! aussi, il

vous faudrait courageusement travailler, la Louve! et cela du matin au

soir.

--Oh! si ce n'était que ça, une fois auprès de mon homme, l'ouvrage ne

me ferait pas peur, à moi... j'ai de bons bras...

--Et vous auriez de quoi les occuper, je vous en réponds... Il y a tant

à faire!... tant à faire!... C'est l'étable à soigner, les repas à

préparer, les habits de la famille à raccommoder; c'est un jour le

blanchissage, un autre jour le pain à cuire, ou bien encore la maison à

nettoyer du haut en bas, pour que les autres gardes de la forêt disent:

«Oh! il n'y a pas une ménagère comme la femme à Martial; de la cave au

grenier sa maison est un miracle de propreté... et des enfants toujours

si bien soignés! C'est qu'aussi elle est fièrement laborieuse, Mme

Martial...»

--Dites donc, la Goualeuse, c'est vrai, je m'appellerais Mme Martial...

reprit la Louve avec une sorte d'orgueil; Mme Martial!...

--Ce qui vaudrait mieux que de vous appeler la Louve, n'est-ce pas?

--Bien sûr, j'aimerais mieux le nom de mon homme que le nom d'une

bête... Mais, bah!... bah!... louve je suis née... louve je mourrai...

--Qui sait?... qui sait?... Ne pas reculer devant une vie bien dure,

mais honnête, ça porte bonheur... Ainsi, le travail ne vous effrayerait

pas?...

--Oh! pour ça non, ce n'est pas mon homme et trois ou quatre mioches à

soigner qui m'embarrasseraient, allez!

--Et puis aussi tout n'est pas labeur, il y a des moments de repos;

l'hiver, à la veillée, pendant que les enfants dorment, et que votre

mari fume sa pipe en nettoyant ses armes ou en caressant ses chiens...

écoutez donc, vous pouvez prendre un peu de bon temps.

--Bah! bah! du bon temps... rester les bras croisés! ma foi non;

j'aimerais mieux raccommoder le linge de la famille, le soir, au coin du

feu; ça n'est pas déjà si fatigant... L'hiver, les jours sont si courts!

Aux paroles de Fleur-de-Marie, la Louve oubliait de plus en plus le

présent pour ces rêves d'avenir... aussi vivement intéressée que

précédemment la Goualeuse, lorsque Rodolphe lui avait parlé des douceurs

rustiques de la ferme de Bouqueval.

La Louve ne cachait pas les goûts sauvages que lui avait inspirés son

amant. Se souvenant de l'impression profonde, salutaire, qu'elle avait

ressentie aux riantes peintures de Rodolphe, à propos de la vie des

champs, Fleur-de-Marie voulait tenter le même moyen d'action sur la

Louve, pensant avec raison que, si sa compagne se laissait assez

émouvoir au tableau d'une existence rude, pauvre et solitaire, pour

désirer ardemment une vie pareille... cette femme mériterait intérêt et

pitié.

Enchantée de voir sa compagne l'écouter avec curiosité, la Goualeuse

reprit en souriant:

--Et puis, voyez-vous... madame Martial... laissez-moi vous appeler

ainsi... qu'est-ce que cela vous fait?

--Tiens, au contraire, ça me flatte... Puis la Louve haussa les épaules

en souriant aussi et reprit: Quelle bêtise de jouer à la madame!

Sommes-nous enfants!... C'est égal... allez toujours... c'est amusant...

Vous dites donc?...

--Je dis, madame Martial, qu'en parlant de votre vie, l'hiver au fond

des bois, nous ne songeons qu'à la pire des saisons.

--Ma foi, non, ça n'est pas la pire... Entendre le vent siffler la nuit

dans la forêt et de temps en temps hurler les loups, bien loin... bien

loin... je ne trouverais pas ça ennuyeux, moi, pourvu que je sois au

coin du feu avec mon homme et mes mioches, ou même toute seule sans mon

homme, s'il était à faire sa ronde; oh! un fusil ne me fait pas peur, à

moi... Si j'avais mes enfants à défendre... je serais bonne, là...

allez... La Louve garderait bien ses louveteaux!

--Oh! je vous crois... vous êtes très-brave, vous... mais moi,

poltronne, je préfère le printemps à l'hiver... Oh! le printemps! madame

Martial, le printemps! quand verdissent les feuilles, quand fleurissent

les jolies fleurs des bois, qui sentent si bon, si bon, que l'air est

embaumé... C'est alors que vos enfants se rouleraient gaiement dans

l'herbe nouvelle; et puis la forêt serait si touffue qu'on apercevrait à

peine votre maison au milieu du feuillage. Il me semble que je la vois

d'ici. Il y a devant la porte un berceau de vigne que votre mari a

plantée et qui ombrage le banc de gazon où il dort durant la grande

chaleur du jour, pendant que vous allez et venez en recommandant aux

enfants de ne pas réveiller leur père... Je ne sais pas si vous avez

remarqué cela: mais dans le fort de l'été, sur le midi, il se fait dans

les bois autant de silence que pendant la nuit... on n'entend ni les

feuilles remuer, ni les oiseaux chanter...

--Ça, c'est vrai, répéta machinalement la Louve qui, oubliant de plus en

plus la réalité, croyait presque voir se dérouler à ses yeux les riants

tableaux que lui présentait l'imagination poétique de Fleur-de-Marie, si

instinctivement amoureuse des beautés de la nature.

Ravie de la profonde attention que lui prêtait sa compagne, la Goualeuse

reprit en se laissant elle-même entraîner au charme des pensées qu'elle

évoquait:

--Il y a une chose que j'aime presque autant que le silence des bois,

c'est le bruit des grosses gouttes de pluie d'été tombant sur les

feuilles; aimez-vous cela aussi?

--Oh! oui... j'aime bien aussi la pluie d'été.

--N'est-ce pas? Lorsque les arbres, la mousse, l'herbe, tout est bien

trempé, quelle bonne odeur fraîche! Et puis, comme le soleil, en passant

à travers les arbres, fait briller toutes ces gouttelettes d'eau qui

pendent aux feuilles après l'ondée! Avez-vous aussi remarqué cela?

--Oui... mais je m'en souviens parce que vous me le dites à présent...

Comme c'est drôle pourtant! Vous racontez si bien, la Goualeuse, qu'on

semble tout voir, tout voir, à mesure que vous parlez... et puis, dame!

je ne sais pas comment vous expliquer cela... mais, tenez, ce que vous

dites... ça sent bon... ça rafraîchit... comme la pluie d'été dont nous

parlons.

Ainsi que le beau, que le bien, la poésie est souvent contagieuse. La

Louve, cette nature brute et farouche, devait subir en tout l'influence

de Fleur-de-Marie. Celle-ci reprit en souriant:

--Il ne faut pas croire que nous soyons seules à aimer la pluie d'été.

Et les oiseaux donc! Comme ils sont contents, comme ils secouent leurs

plumes, en gazouillant joyeusement... pas plus joyeusement pourtant que

vos enfants... vos enfants libres, gais et légers comme eux. Voyez-vous,

à la tombée du jour, les plus petits courir à travers bois au-devant de

l'aîné, qui ramène deux génisses du pâturage? Ils ont bien vite reconnu

le tintement lointain des clochettes, allez!...

--Dites donc, la Goualeuse, il me semble voir le plus petit et le plus

hardi, qui s'est fait mettre, par son frère aîné qui le soutient, à

califourchon sur le dos d'une des vaches...

--Et l'on dirait que la pauvre bête sait quel fardeau elle porte, tant

elle marche avec précaution... Mais voilà l'heure du souper: votre aîné,

tout en menant pâturer son bétail, s'est amusé à remplir pour vous un

panier de belles fraises des bois, qu'il a rapportées au frais, sous une

couche épaisse de violettes sauvages.

--Fraises et violettes... c'est ça qui doit être un baume! Mais mon

Dieu! mon Dieu! où diable allez-vous donc chercher ces idées-là, la

Goualeuse?

--Dans les bois où mûrissent les fraises, où fleurissent les

violettes... il n'y a qu'à regarder et à ramasser, madame Martial...

Mais parlons ménage... voici la nuit, il faut traire vos laitières,

préparer le souper sous le berceau de vigne; car vous entendez aboyer

les chiens de votre mari, et bientôt la voix de leur maître, qui, tout

harassé qu'il est, rentre en chantant... Et comment n'avoir pas envie de

chanter, quand, par une belle soirée d'été, le coeur satisfait, on

regarde la maison où vous attendent une bonne femme et deux enfants?

N'est-ce pas, madame Martial?

--C'est vrai, on ne peut faire autrement que de chanter, dit la Louve,

devenant de plus en plus songeuse.

--À moins qu'on ne pleure d'attendrissement, reprit Fleur-de-Marie, émue

elle-même. Et ces larmes-là sont aussi douces que des chansons... Et

puis, quand la nuit est venue tout à fait, quel bonheur de rester sous

la tonnelle à jouir de la sérénité d'une belle soirée... à respirer

l'odeur de la forêt... à écouter babiller ses enfants... à regarder les

étoiles... Alors le coeur est si plein, si plein... qu'il faut qu'il

déborde par la prière... Comment ne pas remercier celui à qui l'on doit

la fraîcheur du soir, la senteur des bois, la douce clarté du ciel

étoilé?... Après ce remerciement ou cette prière, on va dormir

paisiblement jusqu'au lendemain, et on remercie encore le Créateur...

car cette vie pauvre, laborieuse, mais calme et honnête, est celle de

tous les jours...

--De tous les jours!... répéta la Louve, la tête baissée sur sa

poitrine, le regard fixe, le sein oppressé, car c'est vrai, le bon Dieu

est bon de nous donner de quoi vivre si heureux avec si peu...

--Eh bien! dites maintenant, reprit doucement Fleur-de-Marie, dites, ne

devrait-il pas être béni comme Dieu celui qui vous donnerait cette vie

paisible et laborieuse, au lieu de la vie misérable que vous menez dans

la boue des rues de Paris?

Ce mot de Paris rappela brusquement la Louve à la réalité.

Il venait de se passer dans l'âme de cette créature un phénomène

étrange.

Peinture naïve d'une condition humble et rude, ce simple récit, tour à

tour éclairé des douces lueurs du foyer domestique, doré par quelques

joyeux rayons de soleil, rafraîchi par la brise des grands bois ou

parfumé de la senteur des fleurs sauvages, ce récit avait fait sur la

Louve une impression plus profonde, plus saisissante que ne l'aurait

fait une exhortation d'une moralité transcendante.

Oui, à mesure que parlait Fleur-de-Marie, la Louve avait désiré d'être

ménagère infatigable, vaillante épouse, mère pieuse et dévouée.

Inspirer, même pendant un moment, à une femme violente, immorale,

avilie, l'amour de la famille, le respect du devoir, le goût du travail,

la reconnaissance envers le Créateur, et cela seulement en lui

promettant ce que Dieu donne à tous, le soleil du ciel et l'ombre des

forêts... ce que l'homme doit à qui travaille, un toit et du pain,

n'était-ce pas un beau triomphe pour Fleur-de-Marie!

Le moraliste le plus sévère, le prédicateur le plus fulminant,

auraient-ils obtenu davantage en faisant gronder dans leurs prédictions

menaçantes toutes les vengeances humaines, toutes les foudres divines?

La colère douloureuse dont se sentit transportée la Louve en revenant à

la réalité, après s'être laissé charmer par la rêverie nouvelle et

salutaire où, pour la première fois, l'avait plongée Fleur-de-Marie,

prouvait l'influence des paroles de cette dernière sur sa malheureuse

compagne.

Plus les regrets de la Louve étaient amers en retombant de ce consolant

mirage dans l'horreur de sa position, plus le triomphe de la Goualeuse

était manifeste.

Après un moment de silence et de réflexion, la Louve redressa

brusquement la tête, passa la main sur son front, et se levant

menaçante, courroucée:

--Vois-tu... vois-tu que j'avais raison de me défier de toi et de ne pas

vouloir t'écouter... parce que ça tournerait mal pour moi! Pourquoi

m'as-tu parlé ainsi? Pour te moquer de moi? Pour me tourmenter? Et cela,

parce que j'ai été assez bête pour te dire que j'aurais aimé à vivre au

fond des bois avec mon homme!... Mais qui es-tu donc?... Pourquoi me

bouleverser ainsi?... Tu ne sais pas ce que tu as fait, malheureuse!

Maintenant, malgré moi, je vais toujours penser à cette forêt, à cette

maison, à ces enfants, à tout ce bonheur que je n'aurai jamais...

jamais!... Et si je ne peux pas oublier ce que tu viens de dire, moi, ma

vie va donc être un supplice, un enfer... et cela, par ta faute... oui,

par ta faute!...

--Tant mieux! oh! tant mieux! dit Fleur-de-Marie.

--Tu dis tant mieux? s'écria la Louve, les yeux menaçants.

--Oui, tant mieux; car si votre misérable vie d'à présent vous paraît un

enfer, vous préférerez celle dont je vous ai parlé.

--Et à quoi bon la préférer, puisqu'elle n'est pas faite pour moi? À

quoi bon regretter d'être une fille des rues, puisque je dois mourir

fille des rues? s'écria la Louve de plus en plus irritée, en saisissant

dans sa forte main le petit poignet de Fleur-de-Marie. Réponds...

réponds! Pourquoi es-tu venue me faire désirer ce que je ne peux pas

avoir?

--Désirer une vie honnête et laborieuse, c'est être digne de cette vie,

je vous l'ai dit, reprit Fleur-de-Marie, sans chercher à dégager sa

main.

--Eh bien! après, quand j'en serais digne? Qu'est-ce que cela prouve? À

quoi ça m'avancera-t-il?

--À voir se réaliser ce que vous regardez comme un rêve, dit

Fleur-de-Marie, d'un ton si sérieux, si convaincu, que la Louve, dominée

de nouveau, abandonna la main de la Goualeuse et resta frappée

d'étonnement.

--Écoutez-moi, la Louve, reprit Fleur-de-Marie d'une voix pleine de

compassion, me croyez-vous assez méchante pour éveiller chez vous ces

pensées, ces espérances, si je n'étais pas sûre, en vous faisant rougir

de votre condition présente, de vous donner les moyens d'en sortir?

--Vous? Vous pourriez cela?

--Moi?... non; mais quelqu'un qui est bon, grand, puissant comme Dieu...

--Puissant comme Dieu?...

--Écoutez encore, la Louve... Il y a trois mois, comme vous j'étais une

pauvre créature perdue... abandonnée. Un jour, celui dont je vous parle

avec des larmes de reconnaissance--et Fleur-de-Marie essuya ses yeux--un

jour celui-là est venu à moi; il n'a pas craint, tout avilie, toute

méprisée que j'étais, de me dire de consolantes paroles... les premières

que j'aie entendues!... Je lui avais raconté mes souffrances, mes

misères, ma honte, sans lui rien cacher, ainsi que vous m'avez tout à

l'heure raconté votre vie, la Louve... Après m'avoir écoutée avec bonté,

il ne m'a pas blâmée, il m'a plainte; il ne m'a pas reproché mon

abjection, il m'a vanté la vie calme et pure que l'on menait aux champs.

--Comme vous tout à l'heure...

--Alors, cette abjection m'a paru d'autant plus affreuse que l'avenir

qu'il me montrait me semblait plus beau!

--Comme moi, bon Dieu!

--Oui, et ainsi que vous je disais: «À quoi bon, hélas! me faire

entrevoir ce paradis, à moi qui suis condamnée à l'enfer?...» Mais

j'avais tort de désespérer... car celui dont je vous parle est, comme

Dieu, souverainement juste, souverainement bon, et incapable de faire

luire un faux espoir aux yeux d'une pauvre créature qui ne demandait à

personne ni pitié, ni bonheur, ni espérance.

--Et pour vous... qu'a-t-il fait?

--Il m'a traitée en enfant malade; j'étais, comme vous, plongée dans un

air corrompu, il m'a envoyé respirer un air salubre et vivifiant; je

vivais aussi parmi des êtres hideux et criminels, il m'a confiée à des

êtres faits à son image... qui ont épuré mon âme, élevé mon esprit...

car, comme Dieu encore, à tous ceux qui l'aiment et le respectent, il

donne une étincelle de sa céleste intelligence... Oui, si mes paroles

vous émeuvent, la Louve, si mes larmes font couler vos larmes, c'est que

son esprit et sa pensée m'inspirent! Si je vous parle de l'avenir plus

heureux que vous obtiendrez par le repentir, c'est que je puis vous

promettre cet avenir en son nom quoiqu'il ignore à cette heure

l'engagement que je prends! Enfin, si je vous dis: «Espérez!...» c'est

qu'il entend toujours la voix de ceux qui veulent devenir meilleurs...

car Dieu l'a envoyé sur terre pour faire croire à la Providence...

En parlant ainsi, la physionomie de Fleur-de-Marie devint radieuse,

inspirée; ses joues pâles se colorèrent un moment d'un léger incarnat,

ses beaux yeux brillèrent doucement; elle rayonnait alors d'une beauté

si noble, si touchante, que la Louve, déjà profondément émue de cet

entretien, contempla sa compagne avec une respectueuse admiration et

s'écria:

--Mon Dieu!... où suis-je? Est-ce que je rêve? Je n'ai jamais rien

entendu, rien vu de pareil... ça n'est pas possible!... Mais qui

êtes-vous donc aussi? Oh! je disais bien que vous étiez tout autre que

nous!... Mais alors, vous qui parlez si bien... vous qui pouvez tant,

vous qui connaissez des gens si puissants... comment se fait-il que vous

soyez ici... prisonnière avec nous?... Mais... mais... c'est donc pour

nous tenter!!! Vous êtes donc pour le bien... comme le démon pour le

mal?

Fleur-de-Marie allait répondre, lorsque Mme Armand vint l'interrompre et

la chercher pour la conduire auprès de Mme d'Harville.

La Louve restait frappée de stupeur; l'inspectrice lui dit:

--Je vois avec plaisir que la présence de la Goualeuse dans la prison

vous a porté bonheur à vous et à vos compagnes... Je sais que vous avez

fait une quête pour cette pauvre Mont-Saint-Jean; cela est bien... cela

est charitable, la Louve. Cela vous sera compté... J'étais bien sûre que

vous valiez mieux que vous ne vouliez le paraître... En récompense de

votre bonne action, je crois pouvoir vous promettre qu'on fera abréger

de beaucoup les jours de prison qui vous restent à subir.

Et Mme Armand s'éloigna, suivie de Fleur-de-Marie.

L'on ne s'étonnera pas du langage presque éloquent de Fleur-de-Marie en

songeant que cette nature, si merveilleusement douée, s'était rapidement

développée, grâce à l'éducation et aux enseignements qu'elle avait reçus

à la ferme de Bouqueval.

Puis la jeune fille était surtout forte de son expérience.

Les sentiments qu'elle avait éveillés dans le coeur de la Louve avaient

été éveillés en elle par Rodolphe, lors de circonstances à peu près

semblables.

Croyant reconnaître quelques bons instincts chez sa compagne, elle avait

tâché de la ramener à l'honnêteté en lui prouvant (selon la théorie de

Rodolphe appliquée à la ferme de Bouqueval) qu'il était de son intérêt

de devenir honnête, et en lui montrant sa réhabilitation sous de riantes

et attrayantes couleurs...

Et, à ce propos, répétons que l'on procède d'une manière incomplète et,

ce nous semble, inintelligente et inefficace, pour inspirer aux classes

pauvres et ignorantes l'horreur du mal et l'amour du bien.

Afin de les détourner de la voie mauvaise, incessamment on les menace

des vengeances divines et humaines; incessamment on fait bruire à leurs

oreilles un cliquetis sinistre: clefs de prison, carcans de fer, chaînes

de bagne; et enfin au loin, dans une pénombre effrayante, à l'extrême

horizon du crime, on leur montre le coupe-tête du bourreau, étincelant

aux lueurs des flammes éternelles...

On le voit, la part de l'intimidation est incessante, formidable,

terrible...

À qui fait le mal... captivité, infamie, supplice...

Cela est juste; mais à qui fait le bien, la société décerne-t-elle dons

honorables, distinctions glorieuses?

Non.

Par des bienfaisantes rémunérations, la société encourage-t-elle à la

résignation, à l'ordre, à la probité, cette masse immense d'artisans

voués à tout jamais au travail, aux privations, et presque toujours à

une misère profonde?

Non.

En regard de l'échafaud où monte le grand coupable, est-il un pavois où

monte le grand homme de bien?

Non.

Étrange, fatal symbole! On représente la justice aveugle, portant d'une

main un glaive pour punir, de l'autre des balances où se pèsent

l'accusation et la défense.

Ceci n'est pas l'image de la justice.

C'est l'image de la loi, ou plutôt de l'homme qui condamne ou absout

selon sa conscience.

La JUSTICE tiendrait d'une main une épée, de l'autre une couronne; l'une

pour frapper les méchants, l'autre pour récompenser les bons.

Le peuple verrait alors que, s'il est de terribles châtiments pour le

mal, il est d'éclatants triomphes pour le bien; tandis qu'à cette heure,

dans son naïf et rude bon sens, il cherche en vain le pendant des

tribunaux, des geôles, des galères et des échafauds.

Le peuple voit bien une justice criminelle _(sic),_ composée d'hommes

fermes, intègres, éclairés, toujours occupés à rechercher, à découvrir,

à punir des scélérats.

Il ne voit pas de justice vertueuse[1], composée d'hommes fermes,

intègres, éclairés, toujours occupés à rechercher, à récompenser les

gens de bien.

Les mystères de Paris, Tome III · 第 28 / 75 题