Nous croyons fermement à l'influence de certains caractères dominateurs,
assez sympathiques aux masses, assez puissants sur elles pour leur
imposer le bien ou le mal.
Les uns, audacieux, emportés, indomptables, s'adressant aux mauvaises
passions, les soulèveront comme l'ouragan soulève l'écume de la mer;
mais, ainsi que tous les orages, ces orages seront aussi furieux
qu'éphémères; à ces funestes effervescences succéderont de sourds
ressentiments de tristesse, de malaise, qui empireront les plus
misérables conditions. Le déboire d'une violence est toujours amer, le
réveil d'un excès toujours pénible.
_La Louve_, si l'on veut, personnifiera cette influence funeste.
D'autres organisations, plus rares, parce qu'il faut que leurs généreux
instincts soient fécondés par l'intelligence, et que chez elles l'esprit
soit au niveau du coeur, d'autres, disons-nous, inspireront le bien,
ainsi que les premiers inspirent le mal. Leur action pénétrera doucement
les âmes, comme les tièdes rayons du soleil pénètrent les corps d'une
chaleur vivifiante... comme la fraîche rosée d'une nuit d'été imbibe la
terre aride et brûlante.
_Fleur-de-Marie_, si l'on veut, personnifiera cette influence
bienfaisante.
La réaction en bien n'est pas brusque comme la réaction en mal; ses
effets se prolongent davantage. C'est quelque chose d'onctueux,
d'ineffable, qui peu à peu détend, calme, épanouit les coeurs les plus
endurcis et leur fait goûter une sensation d'une inexprimable sérénité.
Malheureusement le charme cesse.
Après avoir entrevu de célestes clartés, les gens pervers retombent dans
les ténèbres de leur vie habituelle; le souvenir des suaves émotions qui
les ont un moment surpris s'efface peu à peu. Parfois pourtant ils
cherchent vaguement à se les rappeler, de même que nous essayons de
murmurer les chants dont notre heureuse enfance a été bercée.
Grâce à la bonne action qu'elle leur avait inspirée, les compagnes de la
Goualeuse venaient de connaître la douceur passagère de ces
ressentiments, aussi partagés par la Louve. Mais celle-ci, pour des
raisons que nous dirons bientôt, devait rester moins longtemps que les
autres prisonnières sous cette bienfaisante impression.
Si l'on s'étonne d'entendre et de voir Fleur-de-Marie, naguère si
passivement, si douloureusement résignée, agir, parler avec courage et
autorité, c'est que les nobles enseignements qu'elle avait reçus pendant
son séjour à la ferme de Bouqueval avaient rapidement développé les
rares qualités de cette nature excellente.
Fleur-de-Marie comprenait qu'il ne suffisait pas de pleurer un passé
irréparable, et qu'on ne se réhabilitait qu'en faisant le bien ou en
l'inspirant.
Nous l'avons dit: la Louve s'était assise sur un banc de bois à côté de
la Goualeuse.
Le rapprochement de ces deux jeunes filles offrait un singulier
contraste.
Les pâles rayons d'un soleil d'hiver les éclairaient; le ciel pur se
pommelait çà et là de petites nuées blanches et floconneuses; quelques
oiseaux, égayés par la tiédeur de la température, gazouillaient dans les
branches noires des grands marronniers de la cour; deux ou trois
moineaux plus effrontés que les autres venaient boire et se baigner dans
un petit ruisseau où s'écoulait le trop-plein du bassin; les mousses
vertes veloutaient les revêtements de pierre des margelles; entre leurs
assises disjointes poussaient çà et là quelques touffes d'herbe et de
plantes pariétaires épargnées par la gelée.
Cette description d'un bassin de prison semblera puérile, mais
Fleur-de-Marie ne perdait pas un de ces détails; les yeux tristement
fixés sur ce petit coin de verdure et sur cette eau limpide où se
réfléchissait la blancheur mobile des nuées courant sur l'azur du ciel,
où se brisaient avec un miroitement lumineux les rayons d'or d'un beau
soleil, elle songeait en soupirant aux magnificences de la nature
qu'elle aimait, qu'elle admirait si poétiquement, et dont elle était
encore privée.
--Que vouliez-vous me dire? demanda la Goualeuse à sa compagne, qui,
assise auprès d'elle, restait sombre et silencieuse.
--Il faut que nous ayons une explication, s'écria durement la Louve; ça
ne peut pas durer ainsi.
--Je ne vous comprends pas, la Louve.
--Tout à l'heure, dans la cour, à propos de Mont-Saint-Jean, je m'étais
dit: «Je ne veux plus céder à la Goualeuse», et pourtant je viens encore
de vous céder...
--Mais...
--Mais je vous dis que ça ne peut pas durer...
--Qu'avez-vous contre moi, la Louve?
--J'ai... que je ne suis plus la même depuis votre arrivée ici, non, je
n'ai plus ni coeur, ni force, ni hardiesse...
Puis, s'interrompant, la Louve releva tout à coup la manche de sa robe,
et, montrant à la Goualeuse son bras blanc, nerveux et couvert d'un
duvet noir, elle lui fit remarquer, sur la partie antérieure de ce bras,
un tatouage indélébile représentant un poignard bleu à demi enfoncé dans
un coeur rouge; au-dessous de cet emblème on lisait ces mots:
_Mort aux lâches!_
_Martial._
_P. L. V. (pour la vie)._
--Voyez-vous cela? s'écria la Louve.
--Oui... cela est sinistre et me fait peur, dit la Goualeuse en
détournant la vue.
--Quand Martial, mon amant, m'a écrit, avec une aiguille rougie au feu,
ces mots sur le bras: Mort aux lâches! il me croyait brave; s'il savait
ma conduite depuis trois jours, il me planterait son couteau dans le
corps comme ce poignard est planté dans ce coeur... et il aurait raison,
car il a écrit là: Mort aux lâches! et je suis lâche.
--Qu'avez-vous fait de lâche?
--Tout...
--Regrettez-vous votre bonne pensée de tout à l'heure?
--Oui...
--Ah! je ne vous crois pas...
--Je vous dis que je la regrette, moi, car c'est encore une preuve de ce
que vous pouvez sur nous toutes. Est-ce que vous n'avez pas entendu
Mont-Saint-Jean quand elle était à genoux... à vous remercier?...
--Qu'a-t-elle dit?
--Elle a dit, en parlant de nous, que «d'un rien vous nous tourniez de
mal à bien». Je l'aurais étranglée quand elle a dit ça... car, pour
notre honte... c'était vrai. Oui, en un rien de temps, vous nous changez
du blanc au noir: on vous écoute, on se laisse aller à ses premiers
mouvements... et on est votre dupe, comme tout à l'heure...
--Ma dupe... pour avoir secouru généreusement cette pauvre femme!
--Il ne s'agit pas de tout ça, s'écria la Louve avec colère, je n'ai
jusqu'ici courbé la tête devant personne... La Louve est mon nom, et je
suis bien nommée... plus d'une femme porte mes marques... plus d'un
homme aussi... il ne sera pas dit qu'une petite fille comme vous me
mettra sous ses pieds...
--Moi!... et comment?
--Est-ce que je le sais, comment?... Vous arrivez ici... vous commencez
d'abord par m'offenser...
--Vous offenser?
--Oui... vous demandez qui veut votre pain... la première, je réponds:
«Moi!...» Mont-Saint-Jean ne vous le demande qu'ensuite... et vous lui
donnez la préférence... Furieuse de cela, je m'élance sur vous, mon
couteau levé...
--Et je vous dis: «Tuez-moi si vous voulez... mais ne me faites pas trop
souffrir...», reprit la Goualeuse... voilà tout.
--Voilà tout?... oui, voilà tout!... Et pourtant ces seuls mots-là m'ont
fait tomber mon couteau des mains... m'ont fait vous demander pardon...
à vous qui m'aviez offensée... Est-ce que c'est naturel?... Tenez, quand
je reviens dans mon bon sens, je me fais pitié à moi-même... Et le soir
de votre arrivée ici, lorsque vous vous êtes mise à genoux pour votre
prière, pourquoi, au lieu de me moquer de vous, et d'ameuter tout le
dortoir, pourquoi ai-je dit: «Faut la laisser tranquille... Elle prie,
c'est qu'elle en a le droit...» Et le lendemain, pourquoi, moi et les
autres, avons-nous eu honte de nous habiller devant vous?
--Je ne sais pas... la Louve.
--Vraiment! reprit cette violente créature avec ironie, vous ne le savez
pas! C'est sans doute, comme nous l'avons dit quelquefois en
plaisantant, que vous êtes d'une autre espèce que nous. Vous croyez
peut-être cela?
--Je ne vous ai jamais dit que je le croyais.
--Non, vous ne le dites pas... mais vous faites tout comme.
--Je vous en prie, écoutez-moi.
--Non, ça m'a été trop mauvais de vous écouter... de vous regarder.
Jusqu'ici je n'avais jamais envié personne; eh bien! deux ou trois fois
je me suis surprise... faut-il être bête et lâche!... je me suis
surprise à envier votre figure de sainte Vierge, votre air doux et
triste... Oui, j'ai envié jusqu'à vos cheveux blonds et à vos yeux
bleus, moi qui ai toujours détesté les blondes, vu que je suis brune...
Vouloir vous ressembler... moi, la Louve!... moi!... Il y a huit jours,
j'aurais marqué celui qui m'aurait dit ça... Ce n'est pourtant pas votre
sort qui peut tenter; vous êtes chagrine comme une Madeleine. Est-ce
naturel, dites?
--Comment voulez-vous que je me rende compte des impressions que je vous
cause?
--Oh! vous savez bien ce que vous faites... avec votre air de ne pas y
toucher.
--Mais quel mauvais dessein me supposez-vous?
--Est-ce que je le sais, moi? C'est justement parce que je ne comprends
rien à tout cela que je me défie de vous. Il y a autre chose: jusqu'ici
j'avais été toujours gaie ou colère... mais jamais songeuse... et vous
m'avez rendue songeuse. Oui, il y a des mots que vous dites qui, malgré
moi, m'ont remué le coeur et m'ont fait songer à toutes sortes de choses
tristes.
--Je suis fâchée de vous avoir peut-être attristée, la Louve... mais je
ne me souviens pas de vous avoir dit...
--Eh! mon Dieu, s'écria la Louve en interrompant sa compagne avec une
impatience courroucée, ce que vous faites est quelquefois aussi émouvant
que ce que vous dites!... Vous êtes si maligne!...
--Ne vous fâchez pas, la Louve... expliquez-vous...
--Hier, dans l'atelier de travail, je vous voyais bien... vous aviez la
tête et les yeux baissés sur l'ouvrage que vous cousiez; une grosse
larme est tombée sur votre main... Vous l'avez regardée pendant une
minute... et puis vous avez porté votre main à vos lèvres, comme pour la
baiser et l'essuyer, cette larme; est-ce vrai?
--C'est vrai, dit la Goualeuse en rougissant.
--Ça n'a l'air de rien... mais dans cet instant-là vous aviez l'air si
malheureux, si malheureux, que je me suis sentie tout écoeurée, toute
sens dessus dessous... Dites donc, est-ce que vous croyez que c'est
amusant? Comment! j'ai toujours été dure comme roc pour ce qui me
touche... personne ne peut se vanter de m'avoir vue pleurer... et il
faut qu'en regardant seulement votre petite frimousse je me sente des
lâchetés plein le coeur!... Oui, car tout ça c'est des pures lâchetés;
et la preuve, c'est que depuis trois jours je n'ai pas osé écrire à
Martial, mon amant, tant j'ai une mauvaise conscience... Oui, votre
fréquentation m'affadit le caractère, il faut que ça finisse... j'en ai
assez; ça tournerait mal... je m'entends... Je veux rester comme je
suis... et ne pas me faire moquer de moi...
--Et pourquoi se moquerait-on de vous?
--Pardieu! parce qu'on me verrait faire la bonne et la bête, moi qui
faisais trembler tout le monde ici! Non, non; j'ai vingt ans, je suis
aussi belle que vous dans mon genre, je suis méchante... on me craint,
c'est ce que je veux... Je me moque du reste... Crève qui dit le
contraire!
--Vous êtes fâchée contre moi, la Louve?
--Oui, vous êtes pour moi une mauvaise connaissance; si ça continuait,
dans quinze jours, au lieu de m'appeler la Louve, on m'appellerait... la
Brebis. Merci!... ça n'est pas moi qu'on châtrera jamais comme ça...
Martial me tuerait... Finalement, je ne veux plus vous fréquenter; pour
me séparer tout à fait de vous, je vais demander à être changée de
salle; si on me refuse, je ferai un mauvais coup pour me remettre en
haleine et pour qu'on m'envoie au cachot jusqu'à ma sortie... Voilà ce
que j'avais à vous dire, la Goualeuse.
Fleur-de-Marie comprit que sa compagne, dont le coeur n'était pas
complètement vicié, se débattait, pour ainsi dire, contre de meilleures
tendances. Sans doute, ces vagues aspirations vers le bien avaient été
éveillées chez la Louve par la sympathie, par l'intérêt involontaire que
lui inspirait Fleur-de-Marie. Heureusement pour l'humanité, de rares
mais éclatants exemples prouvent, nous le répétons, qu'il est des âmes
d'élite, douées, presque à leur insu, d'une telle puissance d'attraction
qu'elles forcent les êtres les plus réfractaires à entrer dans leur
sphère et à tendre plus ou moins à s'assimiler à elles.
Les résultats prodigieux de certaines missions, de certains apostolats,
ne s'expliquent pas autrement...
Dans un cercle infiniment borné, telle était la nature des rapports de
Fleur-de-Marie et de la Louve; mais celle-ci, par une contradiction
singulière, ou plutôt par une conséquence de son caractère intraitable
et pervers, se défendait de tout son pouvoir contre la salutaire
influence qui la gagnait... de même que les caractères honnêtes luttent
énergiquement contre les influences mauvaises.
Si l'on songe que le vice a souvent un orgueil infernal, l'on ne
s'étonnera pas de voir la Louve faire tous ses efforts pour conserver sa
réputation de créature indomptable et redoutée, et pour ne pas devenir
de louve... brebis, ainsi qu'elle disait.
Pourtant ces hésitations, ces colères, ces combats, mêlés çà et là de
quelques élans généreux, révélaient chez cette malheureuse des symptômes
trop favorables et trop significatifs pour que Fleur-de-Marie abandonnât
l'espoir qu'elle avait un moment conçu.
Oui, pressentant que la Louve n'était pas absolument perdue, elle aurait
voulu la sauver comme on l'avait sauvée elle-même.
«La meilleure manière de prouver ma reconnaissance à mon bienfaiteur,
pensait la Goualeuse, c'est de donner à d'autres, qui peuvent encore les
entendre, les nobles conseils qu'il m'a donnés.»
Prenant timidement la main de sa compagne, qui la regardait avec une
sombre défiance, Fleur-de-Marie lui dit:
--Je vous assure, la Louve... que vous vous intéressez à moi... non pas
parce que vous êtes lâche, mais parce que vous êtes généreuse. Les
braves coeurs sont les seuls qui s'attendrissent sur le malheur des
autres.
--Il n'y a ni générosité ni courage là-dedans, dit brutalement la Louve;
c'est de la lâcheté... D'ailleurs, je ne veux pas que vous me disiez que
je me suis attendrie... ça n'est pas vrai...
--Je ne le dirai plus, la Louve; mais puisque vous m'avez témoigné de
l'intérêt... vous me laisserez vous en être reconnaissante, n'est-ce
pas?
--Je m'en moque pas mal!... Ce soir, je serai dans une autre salle que
vous... ou seule au cachot, et bientôt je serai dehors, Dieu merci!
--Et où irez-vous en sortant d'ici?
--Tiens!... chez moi, donc, rue Pierre-Lescot. Je suis dans mes meubles.
--Et Martial... dit la Goualeuse, qui espérait continuer l'entretien en
parlant à la Louve d'un objet intéressant pour elle, et Martial, vous
serez bien contente de le revoir?
--Oui... oh, oui!... répondit-elle avec un accent passionné. Quand j'ai
été arrêtée, il relevait de maladie... une fièvre qu'il avait eue parce
qu'il demeure toujours sur l'eau... Pendant dix-sept jours et dix-sept
nuits, je ne l'ai pas quitté d'une minute, j'ai vendu la moitié de mon
bazar pour payer le médecin, les drogues, tout... Je peux m'en vanter,
et je m'en vante... si mon homme vit, c'est à moi qu'il le doit... J'ai
encore hier fait brûler un cierge pour lui... C'est des bêtises... mais
c'est égal, on a vu quelquefois de très-bons effets de ça pour la
convalescence...
--Et où est-il maintenant? Que fait-il?
--Il demeure toujours près du pont d'Asnières, sur le bord de l'eau.
--Sur le bord de l'eau?
--Oui, il est établi là, avec sa famille, dans une maison isolée. Il est
toujours en guerre avec les gardes-pêche, et une fois qu'il est dans son
bateau, avec son fusil à deux coups, il ne ferait pas bon l'approcher,
allez! dit orgueilleusement la Louve.
--Quel est donc son état?
--Il pêche en fraude, la nuit; et puis, comme il est brave comme un
lion, quand un poltron veut faire chercher querelle à un autre, il s'en
charge, lui... Son père a eu des malheurs avec la justice. Il a encore
sa mère, deux soeurs et un frère... Autant vaudrait pour lui... ne pas
l'avoir, ce frère-là, car c'est un scélérat qui se fera guillotiner un
jour ou l'autre... ses soeurs aussi... Enfin, n'importe, c'est à eux
leur cou.
--Et où l'avez-vous connu, Martial?
--À Paris. Il avait voulu apprendre l'état de serrurier... un bel état,
toujours du fer rouge et du feu autour de soi... du danger, quoi!... ça
lui convenait; mais, comme moi, il avait mauvaise tête, ça n'a pas pu
marcher avec ses bourgeois; alors il s'en est retourné auprès de ses
parents, et il s'est mis à marauder sur la rivière. Il vient me voir à
Paris, et moi, dans le jour, je vais le voir à Asnières: c'est tout
près: ça serait plus loin que j'irais tout de même, quand ça serait sur
les genoux et sur les mains.
--Vous serez bien heureuse d'aller à la campagne... vous la Louve! dit
la Goualeuse en soupirant; surtout si vous aimez, comme moi, à vous
promener dans les champs.
--J'aimerais bien mieux me promener dans les bois, dans les grandes
forêts, avec mon homme.
--Dans les forêts?... Vous n'auriez pas peur?
--Peur? ah! bien oui, peur! Est-ce qu'une louve a peur? Plus la forêt
serait déserte et épaisse, plus j'aimerais ça. Une hutte isolée où
j'habiterais avec Martial, qui serait braconnier; aller avec lui la nuit
tendre des pièges au gibier... et puis, si les gardes venaient pour nous
arrêter, leur tirer des coups de fusils, nous deux mon homme, en nous
cachant dans les broussailles, ah! dame... c'est ça qui serait bon!
--Vous avez donc déjà habité des bois, la Louve?
--Jamais.
--Qui vous a donc donné ces idées-là?
--Martial.
--Comment?
--Il était braconnier dans la forêt de Rambouillet. Il y a un an, il a
_censé_ tirer sur un garde qui avait tiré sur lui... gueux de garde!
Enfin ça n'a pas été prouvé en justice, mais Martial a été obligé de
quitter le pays... Alors il est venu à Paris pour apprendre l'état de
serrurier: c'est là où je l'ai connu. Comme il était trop mauvaise tête
pour s'arranger avec son bourgeois, il a mieux aimé retourner à Asnières
près de ses parents, et marauder sur la rivière; c'est moins
assujettissant... Mais il regrette toujours les bois; il y retournera un
jour ou l'autre. À force de me parler du braconnage et des forêts, il
m'a fourré ces idées-là dans la tête... et maintenant il me semble que
je suis née pour ça. Mais c'est toujours de même... ce que veut votre
homme, vous le voulez... Si Martial avait été voleur... j'aurais été
voleuse... Quand on a un homme, c'est pour être comme son homme.
--Et vos parents, la Louve, où sont-ils?
--Est-ce que je sais, moi!...
--Il y a longtemps que vous ne les avez vus?
--Je ne sais seulement pas s'ils sont morts ou en vie.
--Ils étaient donc méchants pour vous?
--Ni bons ni méchants: j'avais, je crois bien, onze ans quand ma mère
s'en est allée d'un côté avec un soldat. Mon père, qui était journalier,
a amené dans notre grenier une maîtresse à lui, avec deux garçons
qu'elle avait, un de six ans et un de mon âge. Elle était marchande de
pommes à la brouette. Ça n'a pas été trop mal dans les commencements;
mais ensuite, pendant qu'elle était à sa charretée, il venait chez nous
une écaillère avec qui mon père faisait des traits à l'autre... qui l'a
su. Depuis ce temps-là, il y avait presque tous les soirs à la maison
des batteries si enragées que ça nous en donnait la petite mort, à moi
et aux deux garçons avec qui je couchais; car notre logement n'avait
qu'une pièce, et nous avions un lit pour nous trois... dans la même
chambre que mon père et sa maîtresse. Un jour, c'était justement le jour
de sa fête, à elle, la Sainte-Madeleine, voilà-t-il pas qu'elle lui
reproche de ne pas lui avoir souhaité sa fête! De raisons en raisons,
mon père a fini par lui fendre la tête d'un coup de manche à balai. J'ai
joliment cru que c'était fini. Elle est tombée comme un plomb, la mère
Madeleine mais elle avait la vie dure et la tête aussi. Après ça, elle
le rendait bien à mon père; une fois, elle l'a mordu si fort à la main
que le morceau lui est resté dans les dents. Faut dire que ces
massacres-là, c'était comme qui dirait les jours des grandes eaux à
Versailles; les jours ouvrables, les batteries étaient moins voyantes;
il y avait des bleus, mais pas de rouge...
--Et cette femme était méchante pour vous?
--La mère Madeleine? Non, au contraire, elle n'était que vive; sauf ça
une brave femme... Mais à la fin mon père en a eu assez; il lui a
abandonné le peu de meubles qu'il y avait chez nous, et il n'est plus
revenu. Il était bourguignon, faut croire qu'il sera retourné au pays.
Alors j'avais quinze ou seize ans.
--Et vous êtes restée avec l'ancienne maîtresse de votre père?
--Où est-ce que je serais allée? Alors elle s'est mise avec un couvreur
qui est venu habiter chez nous. Des deux garçons de la mère Madeleine,
il y en a un, le plus grand, qui s'est noyé à l'île des Cygnes; l'autre
est entré en apprentissage chez un menuisier.
--Et que faisiez-vous chez cette femme?
--Je tirais sa charrette avec elle, je faisais la soupe, j'allais porter
à manger à son homme, et quand il rentrait gris, ce qui lui arrivait
plus souvent qu'à son tour, j'aidais la mère Madeleine à le rouer de
coups pour en avoir la paix, car nous habitions toujours la même
chambre. Il était méchant comme un âne rouge quand il était dans le vin,
il voulait tout tuer. Une fois, si nous ne lui avions pas arraché sa
hachette, il nous aurait assassinées toutes les deux. La mère Madeleine
a eu pour sa part un coup sur l'épaule qui a saigné comme une vraie
boucherie.
--Et comment êtes-vous devenue... ce que nous sommes? dit Fleur-de-Marie
en hésitant.
--Le fils de la Madeleine, le petit Charles, qui s'est depuis noyé à
l'île des Cygnes, avait été... avec moi... à peu près depuis le temps
que lui, sa mère et son frère étaient venu loger chez nous, quand nous
étions deux enfants... quoi!... Après lui le couvreur, ça m'est égal;
mais j'avais peur d'être mise à la porte par la mère Madeleine, si elle
s'apercevait de quelque chose. Ça est arrivé; comme elle était bonne
femme, elle m'a dit: «Puisque c'est ainsi, tu as seize ans, tu n'es
propre à rien, tu es trop mauvaise tête pour te mettre en place ou pour
apprendre un état; tu vas venir avec moi te faire inscrire à la police;
à défaut de tes parents, je répondrai de toi, ça te fera toujours un
sort autorisé par le gouvernement; t'auras rien à faire qu'à nocer; je
serai tranquille sur toi, et tu ne seras plus à charge. Qu'est-ce que tu
dis de cela, ma fille?--Ma foi, au fait, vous avez raison, que je lui ai
répondu, je n'avais pas songé à ça.» Nous avons été au bureau des
moeurs, elle m'a recommandée dans une maison et c'est depuis ce temps-là
que je suis inscrite. J'ai revu la mère Madeleine, il y a de ça un an;
j'étais à boire avec mon homme, nous l'avons invitée; elle nous a dit
que le couvreur était aux galères. Depuis je ne l'ai pas rencontrée,
elle; je ne sais plus qui, dernièrement, soutenait qu'elle avait été
apportée à la morgue il y a trois mois. Si ça est, ma foi, tant pis! car
c'était une brave femme, la mère Madeleine, elle avait le coeur sur la
main, et pas plus de fiel qu'un pigeon.
Fleur-de-Marie, quoique plongée jeune, dans une atmosphère de
corruption, avait depuis respiré un air si pur qu'elle éprouva une
oppression douloureuse à l'horrible récit de la Louve.
Et si nous avons eu le triste courage de le faire, ce récit, c'est qu'il
faut bien qu'on sache que, si hideux qu'il soit, il est encore mille
fois au-dessous d'innombrables réalités.
Oui, l'ignorance et la misère conduisent souvent les classes pauvres à
ces effrayantes dégradations humaines et sociales.
Oui, il est une foule de tanières où enfants et adultes, filles et
garçons, légitimes ou bâtards, gisant pêle-mêle sur la même paillasse
comme des bêtes dans la même litière, ont continuellement sous les yeux
d'abominables exemples d'ivresse, de violences, de débauches et de
meurtres.
Oui, et trop fréquemment encore, l'inceste vient ajouter une horreur de
plus à ces horreurs.
Les riches peuvent entourer leurs vices d'ombre et de mystère, et
respecter la sainteté du foyer domestique.
Mais les artisans les plus honnêtes, occupant presque toujours une seule
chambre avec leur famille, sont forcés, faute de lits et d'espace, de
faire coucher leurs enfants ensemble frères et soeurs, à quelques pas
d'eux, maris et femmes.
Si l'on frémit déjà des fatales conséquences de telles nécessités,
presque toujours inévitablement imposées aux artisans pauvres, mais
probes, que sera-ce donc lorsqu'il s'agira d'artisans dépravés par
l'ignorance ou par l'inconduite?
Quels épouvantables exemples ne donneront-ils pas à de malheureux
enfants abandonnés, ou plutôt excités, dès leur plus tendre jeunesse, à
tous les penchants brutaux, à toutes les passions animales! Auront-ils
seulement l'idée du devoir, de l'honnêteté, de la pudeur?
Ne seront-ils pas aussi étrangers aux lois sociales que les sauvages du
nouveau monde?
Pauvres créatures corrompues en naissant, qui, dans les prisons où les
conduisent souvent le vagabondage et le délaissement, sont déjà flétries
par cette grossière et terrible métaphore:
«Graines de bagne!!!»
Et la métaphore a raison.
Cette sinistre prédiction s'accomplit presque toujours: galères ou
lupanar, chaque sexe a son avenir.
Nous ne voulons justifier ici aucun débordement.
Que l'on compare seulement la dégradation volontaire d'une femme
pieusement élevée au sein d'une famille aisée, qui ne lui aurait donné
que de nobles exemples; que l'on compare, disons-nous, cette dégradation
à celle de la Louve, créature pour ainsi dire élevée dans le vice, par
le vice et pour le vice, à qui l'on montre, non sans raison, la
prostitution comme un état protégé par le gouvernement!
Ce qui est vrai.
Il y a un bureau où cela s'enregistre, se certifie et se paraphe.
Un bureau où souvent la mère vient autoriser la prostitution de sa
fille; le mari, la prostitution de sa femme.
Cet endroit s'appelle le «bureau des moeurs»!!!
Ne faut-il pas qu'une société ait un vice d'organisation bien profond,
bien incurable, à l'endroit des lois qui régissent la condition de
l'homme et de la femme, pour que le pouvoir--le pouvoir... cette grave
et morale abstraction--soit obligé non-seulement de tolérer, mais de
réglementer, mais de légaliser, mais de protéger, pour la rendre moins
dangereuse, cette vente du corps et de l'âme, qui, multipliée par les
appétits effrénés d'une population immense, atteint chaque jour à un
chiffre presque incommensurable!