M. d'Harville s'était brûlé la cervelle.

Nous renonçons à peindre la stupeur, l'épouvante des convives de M.

d'Harville.

Le lendemain on devait lire dans un journal:

«Hier, un événement aussi imprévu que déplorable a mis en émoi tout le

faubourg Saint-Germain. Une de ces imprudences qui amènent chaque année

de si funestes accidents a causé un affreux malheur. Voici les faits que

nous avons recueillis, et dont nous pouvons garantir l'authenticité:

«M. le marquis d'Harville, possesseur d'une fortune immense, âgé à peine

de vingt-six ans, cité pour la bonté de son coeur, marié depuis peu

d'années à une femme qu'il idolâtrait, avait réuni quelques-uns de ses

amis à déjeuner. En sortant de table, on passa dans la chambre à coucher

de M. d'Harville, où se trouvaient plusieurs armes de prix. En faisant

examiner à ses convives quelques fusils, M. d'Harville prit en

plaisantant un pistolet qu'il ne croyait pas chargé et l'approcha de ses

lèvres... Dans sa sécurité, il pesa sur la gâchette... le coup

partit!... et le malheureux jeune homme tomba mort, la tête horriblement

fracassée! Que l'on juge de l'effroyable consternation des amis de M.

d'Harville, auxquels un instant auparavant, plein de jeunesse, de

bonheur et d'avenir, il faisait part de différents projets! Enfin, comme

si toutes les circonstances de ce douloureux événement devaient le

rendre plus cruel encore par de pénibles contrastes, le matin même, M.

d'Harville, voulant ménager une surprise à sa femme, avait acheté une

parure d'un grand prix qu'il lui destinait... Et c'est au moment où

peut-être jamais la vie ne lui avait paru plus riante et plus belle

qu'il tombe victime d'un effroyable accident...

«En présence d'un pareil malheur, toutes réflexions sont inutiles, on ne

peut que rester anéanti devant les arrêts impénétrables de la

Providence.»

Nous citons le journal, afin de consacrer, pour ainsi dire, la croyance

générale, qui attribua la mort du mari de Clémence à une fatale et

déplorable imprudence.

Est-il besoin de dire que M. d'Harville emporta seul dans la tombe le

mystérieux secret de sa mort volontaire?...

Oui, volontaire et calculée, et méditée avec autant de sang-froid que de

générosité, afin que Clémence ne pût concevoir le plus léger soupçon sur

la véritable cause de ce suicide.

Ainsi les projets dont M. d'Harville avait entretenu son intendant et

ses amis, ces heureuses confidences à son vieux serviteur, la surprise

que le matin même il avait ménagée à sa femme, tout cela était autant de

pièges tendus à la crédulité publique. Comment supposer qu'un homme si

préoccupé de l'avenir, si jaloux de plaire à sa femme, pût songer à se

tuer?...

Sa mort ne fut donc attribuée et ne pouvait qu'être attribuée à une

imprudence. Quant à sa résolution, un incurable désespoir l'avait

dictée. En se montrant à son égard aussi affectueuse, aussi tendre

qu'elle s'était montrée jadis froide et hautaine, en revenant noblement

à lui, Clémence avait éveillé dans le coeur de son mari de douloureux

remords.

La voyant si mélancoliquement résignée à cette longue vie sans amour,

passée auprès d'un homme atteint d'une incurable et effrayante maladie;

bien certain, d'après la solennité des paroles de Clémence, qu'elle ne

pourrait jamais vaincre la répugnance qu'il lui inspirait, M. d'Harville

s'était pris d'une profonde pitié pour sa femme et d'un effrayant dégoût

de lui-même et de la vie.

Dans l'exaspération de sa douleur, il se dit:

«Je n'aime, je ne puis aimer qu'une femme au monde... c'est la mienne.

Sa conduite, pleine de coeur et d'élévation, augmenterait encore ma

folle passion, s'il était possible de l'augmenter.

«Et cette femme, qui est la mienne, ne peut jamais m'appartenir...

«Elle a le droit de me mépriser, de me haïr...

«Je l'ai, par une tromperie infâme, enchaînée, jeune fille, à mon

détestable sort...

«Je m'en repens... Que dois-je faire pour elle maintenant?

«La délivrer des liens odieux que mon égoïsme lui a imposés.

«Ma mort seule peut briser ces liens... il faut donc que je me tue...»

Et voilà pourquoi M. d'Harville avait accompli ce grand, ce douloureux

sacrifice.

Si le divorce eût existé, ce malheureux se serait-il suicidé?

Non!

Il pouvait réparer en partie le mal qu'il avait fait, rendre sa femme à

la liberté, lui permettre de trouver le bonheur dans une autre union...

L'inexorable immutabilité de la loi rend donc souvent certaines fautes

irrémédiables, ou, comme dans ce cas, ne permet de les effacer que par

un nouveau crime.

Les mystères de Paris, Tome III · 第 20 / 75 题