A. D'HARVILLE

Un domestique entra.

--Faites monter quelqu'un à cheval, et que l'on porte à l'instant ces

lettres, dit M. d'Harville; puis, s'adressant à Joseph: Écris les

adresses: «M. le vicomte de Saint-Remy...», Lucenay ne peut se passer de

lui, se dit M. d'Harville; «M. de Montville...», un des compagnons de

voyage du duc; «lord Douglas», son fidèle partner au whist, «le baron de

Sézannes», son ami d'enfance... As-tu écrit?

--Oui, monsieur le marquis.

--Envoyez ces lettres sans perdre une minute, dit M. d'Harville. Ah!

Philippe, priez M. Doublet de venir me parler.

Philippe sortit.

--Eh bien! qu'as-tu? demanda M. d'Harville à Joseph qui le regardait

avec ébahissement.

--Je n'en reviens pas, monsieur; je ne vous ai jamais vu l'air si en

train, si gai. Et puis, vous qui êtes ordinairement pâle, vous avez de

belles couleurs... vos yeux brillent...

--Le bonheur, mon vieux Joseph, toujours le bonheur... Ah çà, il faut

que tu m'aides dans un complot... Tu vas aller t'informer auprès de Mlle

Juliette, celle des femmes de Mme d'Harville qui a soin, je crois, de

ses diamants...

--Oui, monsieur le marquis, c'est Mlle Juliette qui en est chargée; je

l'ai aidée, il n'y a pas huit jours, à les nettoyer.

--Tu vas lui demander le nom et l'adresse du joaillier de sa

maîtresse... mais qu'elle ne dise pas un mot de ceci à la marquise!...

--Ah! je comprends, monsieur... une surprise...

--Va vite. Voici M. Doublet.

En effet, l'intendant entra au moment où sortait Joseph.

--J'ai l'honneur de me rendre aux ordres de M. le marquis.

--Mon cher monsieur Doublet, je vais vous épouvanter, dit M. d'Harville

en riant; je vais vous faire pousser d'affreux cris de détresse.

--À moi, monsieur le marquis?

--À vous.

--Je ferai tout mon possible pour satisfaire monsieur le marquis.

--Je vais dépenser beaucoup d'argent, monsieur Doublet, énormément

d'argent.

--Qu'à cela ne tienne, monsieur le marquis, nous le pouvons; Dieu Merci!

nous le pouvons.

--Depuis longtemps je suis poursuivi par un projet de bâtisse: il

s'agirait d'ajouter une galerie sur le jardin à l'aile droite de

l'hôtel. Après avoir hésité devant cette folie, dont je ne vous ai pas

parlé jusqu'ici, je me décide... Il faudra prévenir aujourd'hui mon

architecte afin qu'il vienne causer des plans avec moi... Eh bien!

monsieur Doublet, vous ne gémissez pas de cette dépense?

--Je puis affirmer à monsieur le marquis que je ne gémis pas...

--Cette galerie sera destinée à donner des fêtes; je veux qu'elle

s'élève comme par enchantement: or, les enchantements étant fort chers,

il faudra vendre quinze ou vingt mille livres de rente pour être en

mesure de fournir aux dépenses, car je veux que les travaux commencent

le plus tôt possible.

--Et c'est très-raisonnable; autant jouir tout de suite... Je me disais

toujours: «Il ne manque rien à monsieur le marquis, si ce n'est un goût

quelconque...» Celui des bâtiments a cela de bon que les bâtiments

restent... Quant à l'argent, que monsieur le marquis ne s'en inquiète

pas. Dieu merci! il peut, s'il lui plaît, se passer cette fantaisie de

galerie-là.

Joseph entra.

--Voici, monsieur le marquis, l'adresse du joaillier; il se nomme M.

Baudoin, dit-il à M. d'Harville.

--Mon cher monsieur Doublet, vous allez aller, je vous prie, chez ce

bijoutier, et lui direz d'apporter ici, dans une heure, une rivière de

diamants, à laquelle je mettrai environ deux mille louis. Les femmes

n'ont jamais trop de pierreries, maintenant qu'on en garnit les robes...

Vous vous arrangerez avec le joaillier pour le payement.

--Oui, monsieur le marquis. C'est pour le coup que je ne gémirai pas.

Des diamants, c'est comme des bâtiments, ça reste; et puis cette

surprise fera sans doute bien plaisir à Mme la marquise, sans compter le

plaisir que cela vous procure à vous-même. C'est qu'aussi, comme j'avais

l'honneur de le dire l'autre jour, il n'y a pas au monde une existence

plus belle que celle de monsieur le marquis.

--Ce cher monsieur Doublet, dit M. d'Harville en souriant, ses

félicitations sont toujours d'un à-propos inconcevable...

--C'est leur seul mérite, monsieur le marquis, et elles l'ont peut-être,

ce mérite, parce qu'elles partent du fond du coeur. Je cours chez le

joaillier, dit M. Doublet. Et il sortit.

Dès qu'il fut seul, M. d'Harville se promena dans son cabinet, les bras

croisés sur la poitrine, l'oeil fixe, méditatif.

Sa physionomie changea tout à coup; elle n'exprima plus ce contentement

dont l'intendant et le vieux serviteur du marquis venaient d'être dupes,

mais une résolution calme, morne, froide.

Après avoir marché quelque temps, il s'assit lourdement et comme accablé

sous le poids de ses peines; il posa ses deux coudes sur son bureau et

cacha son front dans ses mains.

Au bout d'un instant, il se redressa brusquement, essuya une larme qui

vint mouiller sa paupière rougie et dit avec effort:

--Allons... courage... allons.

Il écrivit alors à diverses personnes sur des objets assez

insignifiants; mais, dans ces lettres, il donnait ou ajournait

différents rendez-vous à plusieurs jours de là.

Le marquis terminait cette correspondance lorsque Joseph rentra; ce

dernier était si gai qu'il s'oubliait jusqu'à chantonner à son tour.

--Monsieur Joseph, vous avez une bien jolie voix, lui dit son maître en

souriant.

--Ma foi, tant pis, monsieur le marquis, je n'y tiens pas; ça chante si

fort au dedans de moi qu'il faut bien que ça s'entende au dehors...

--Tu feras mettre ces lettres à la poste.

--Oui, monsieur le marquis; mais où recevrez-vous ces messieurs tout à

l'heure?

--Ici, dans mon cabinet, ils fumeront après déjeuner, et l'odeur du

tabac n'arrivera pas chez Mme d'Harville.

À ce moment on entendit le bruit d'une voiture dans la cour de l'hôtel.

--C'est Mme la marquise qui va sortir, elle a demandé ce matin ses

chevaux de très-bonne heure, dit Joseph.

--Cours alors la prier de vouloir bien passer ici avant de sortir.

--Oui, monsieur le marquis.

À peine le domestique fut-il parti que M. d'Harville s'approcha d'une

glace et s'examina attentivement.

--Bien, bien, dit-il d'une voix sourde, c'est cela... les joues

colorées, le regard brillant... Joie ou fièvre... peu importe... pourvu

qu'on s'y trompe. Voyons, maintenant, le sourire aux lèvres. Il y a tant

de sortes de sourires! Mais qui pourrait distinguer le faux du vrai? Qui

pourrait pénétrer sous ce masque menteur, dire: «Ce rire cache un sombre

désespoir, cette gaieté bruyante cache une pensée de mort»? Qui pourrait

deviner cela? Personne... heureusement... personne... Personne? Oh!

si... l'amour ne s'y méprendrait pas, lui; son instinct l'éclairerait.

Mais j'entends ma femme... ma femme! Allons... à ton rôle, histrion

sinistre.

Clémence entra dans le cabinet de M. d'Harville.

--Bonjour, Albert, mon bon frère, lui dit-elle d'un ton plein de douceur

et d'affection en lui tendant la main. Puis, remarquant l'expression

souriante de la physionomie de son mari: Qu'avez-vous donc, mon ami?

Vous avez l'air radieux.

--C'est qu'au moment où vous êtes entrée, ma chère petite soeur, je

pensais à vous... De plus, j'étais sous l'impression d'une excellente

résolution...

--Cela ne m'étonne pas...

--Ce qui s'est passé hier, votre admirable générosité, la noble conduite

du prince, tout cela m'a donné beaucoup à réfléchir, et je me suis

converti à vos idées; mais converti tout à fait, en regrettant mes

velléités de révolte d'hier... que vous excuserez, au moins par

coquetterie, n'est-ce pas? ajouta-t-il en souriant. Et vous ne m'auriez

pas pardonné, j'en suis sûr, de renoncer trop facilement à votre amour.

--Quel langage! quel heureux changement! s'écria Mme d'Harville. Ah!

j'étais bien sûre qu'en m'adressant à votre coeur, à votre raison, vous

me comprendriez. Maintenant, je ne doute plus de l'avenir.

--Ni moi non plus, Clémence, je vous l'assure. Oui, depuis ma résolution

de cette nuit, cet avenir, qui me semblait vague et sombre s'est

singulièrement éclairci, simplifié.

--Rien de plus naturel, mon ami; maintenant nous marchons vers un même

but, appuyés fraternellement l'un sur l'autre. Au bout de notre

carrière, nous nous retrouverons ce que nous sommes aujourd'hui. Ce

sentiment sera inaltérable. Enfin, je veux que vous soyez heureux; et ce

sera, car je l'ai mis là, dit Clémence en posant son doigt sur son

front. Puis, elle reprit avec une expression charmante, en abaissant sa

main sur son coeur: Non, je me trompe, c'est là... que cette bonne

pensée veillera incessamment... pour vous... et pour moi aussi; et vous

verrez, monsieur mon frère, ce que c'est que l'entêtement d'un coeur

bien dévoué.

--Chère Clémence! répondit M. d'Harville avec une émotion contenue.

Puis, après un moment de silence, il reprit gaiement:

--Je vous ai fait prier de vouloir bien venir ici avant votre départ,

pour vous prévenir que je ne pouvais pas prendre ce matin le thé avec

vous. J'ai plusieurs personnes à déjeuner; c'est une espèce d'impromptu

pour fêter l'heureuse issue du duel de ce pauvre Lucenay, qui, du reste,

n'a été que très-légèrement blessé par son adversaire.

Mme d'Harville rougit en songeant à la cause de ce duel: un propos

ridicule adressé devant elle par M. de Lucenay à M. Charles Robert.

Ce souvenir fut cruel pour Clémence, il lui rappelait une erreur dont

elle avait honte.

Pour échapper à cette pénible impression, elle dit à son mari:

--Voyez quel singulier hasard: M. de Lucenay vient déjeuner avec vous;

je vais, moi, peut-être très-indiscrètement, m'inviter ce matin chez Mme

de Lucenay; car j'ai beaucoup à causer avec elle de mes deux protégées

inconnues. De là je compte aller à la prison de Saint-Lazare avec Mme de

Blainval; car vous ne savez pas toutes mes ambitions: à cette heure

j'intrigue pour être admise dans l'oeuvre des jeunes détenues.

--En vérité vous êtes insatiable, dit M. d'Harville en souriant; puis il

ajouta avec une douloureuse émotion qui, malgré ses efforts, se trahit

quelque peu: Ainsi, je ne vous verrai plus... d'aujourd'hui? se

hâta-t-il de dire.

--Êtes-vous contrarié que je sorte de si matin? lui demanda vivement

Clémence, étonnée de l'accent de sa voix. Si vous le désirez, je puis

remettre ma visite à Mme de Lucenay.

Le marquis avait été sur le point de se trahir; il reprit du ton le plus

affectueux:

--Oui, ma chère petite soeur, je suis aussi contrarié de vous voir

sortir que je serai impatient de vous voir rentrer. Voilà de ces défauts

dont je ne me corrigerai jamais.

--Et vous ferez bien, mon ami, car j'en serais désolée.

Un timbre annonçant une visite retentit dans l'hôtel.

--Voilà sans doute un de vos convives, dit Mme d'Harville. Je vous

laisse. À propos, ce soir, que faites-vous? Si vous n'avez pas disposé

de votre soirée, j'exige que vous m'accompagniez aux Italiens; peut-être

maintenant la musique vous plaira-t-elle davantage!

--Je me mets à vos ordres avec le plus grand plaisir.

--Sortez-vous tantôt, mon ami? Vous reverrai-je avant dîner?

--Je ne sors pas... Vous me retrouverez... ici.

--Alors, en revenant, je viendrai savoir si votre déjeuner de garçon a

été amusant.

--Adieu, Clémence.

--Adieu, mon ami... à bientôt!... Je vous laisse le champ libre, je vous

souhaite mille bonnes folies... Soyez bien gai!

Et, après avoir cordialement serré la main de son mari, Clémence sortit

par une porte un moment avant que M. de Lucenay n'entrât par une autre.

--Elle me souhaite mille bonnes folies... Elle m'engage à être gai...

Dans ce mot: adieu, dans ce dernier cri de mon âme à l'agonie, dans

cette parole de suprême et éternelle séparation, elle a compris: à

bientôt... Et elle s'en va tranquille, souriante... Allons... cela fait

honneur à ma dissimulation... Par le ciel! je ne me croyais pas si bon

comédien... Mais voici Lucenay...

V

Les mystères de Paris, Tome III · 第 16 / 75 题