Réflexions

Il serait difficile de peindre les sentiments tumultueux et contraires

dont fut agité M. d'Harville lorsqu'il se trouva seul.

Il reconnaissait avec joie l'insigne fausseté de l'accusation portée

contre Rodolphe et contre Clémence; mais il était aussi convaincu qu'il

lui fallait renoncer à l'espoir d'être aimé d'elle. Plus, dans sa

conversation avec Rodolphe, Clémence s'était montrée résignée,

courageuse, résolue au bien, plus il se reprochait amèrement d'avoir,

par un coupable égoïsme, enchaîné cette malheureuse jeune femme à son

sort.

Loin d'être consolé par l'entretien qu'il avait surpris, il tomba dans

une tristesse, dans un accablement inexprimables.

La richesse oisive a cela de terrible que rien ne la distrait, que rien

ne la défend des ressentiments douloureux. N'étant jamais forcément

préoccupée des nécessités de l'avenir ou des labeurs de chaque jour,

elle demeure tout entière en proie aux grandes afflictions morales.

Pouvant posséder ce qui se possède à prix d'or, elle désire ou elle

regrette avec une violence inouïe ce que l'or seul ne peut donner.

La douleur de M. d'Harville était désespérée, car il ne voulait, après

tout, rien que de juste, que de légal.

«La possession... sinon l'amour de sa femme.»

Or, en face des refus inexorables de Clémence, il se demandait si ce

n'était pas une dérision amère que ces paroles de la loi:

«La femme appartient à son mari.»

À quel pouvoir, à quelle intervention recourir pour vaincre cette

froideur, cette répugnance qui changeaient sa vie en un long supplice,

puisqu'il ne devait, ne pouvait, ne voulait aimer que sa femme?

Il lui fallait reconnaître qu'en cela, comme en tant d'autres incidents

de la vie conjugale, la simple volonté de l'homme ou de la femme se

substituait impérieusement, sans appel, sans répression possible, à la

volonté souveraine de la loi.

À ces transports de vaine colère succédait parfois un morne abattement.

L'avenir lui pesait, lourd, sombre, glacé.

Il pressentait que le chagrin rendrait sans doute plus fréquentes encore

les crises de son effroyable maladie.

--Oh! s'écria-t-il, à la fois attendri et désolé, c'est ma faute...

c'est ma faute! Pauvre malheureuse femme! je l'ai trompée... indignement

trompée! Elle peut... elle doit me haïr... et pourtant, tout à l'heure

encore, elle m'a témoigné l'intérêt le plus touchant; mais, au lieu de

me contenter de cela, ma folle passion m'a égaré, je suis devenu tendre,

j'ai parlé de mon amour, et à peine mes lèvres ont-elles effleuré sa

main qu'elle a tressailli de frayeur. Si j'avais pu douter encore de la

répugnance invincible que je lui inspire, ce qu'elle a dit au prince ne

m'aurait laissé aucune illusion. Oh! c'est affreux... affreux.

«Et de quel droit lui a-t-elle confié ce hideux secret? Cela est une

trahison indigne! De quel droit? Hélas! du droit que les victimes ont de

se plaindre de leur bourreau. Pauvre enfant, si jeune, si aimante, tout

ce qu'elle a trouvé de plus cruel à dire contre l'horrible existence que

je lui ai faite... c'est que tel n'était pas le sort qu'elle avait rêvé,

et qu'elle était bien jeune pour renoncer à l'amour! Je connais

Clémence... cette parole qu'elle m'a donnée, qu'elle a donnée au prince,

elle la tiendra désormais: elle sera pour moi la plus tendre des soeurs.

Eh bien!... ma position n'est-elle pas encore digne d'envie?... Aux

rapports froids et contraints qui existaient entre nous vont succéder

des relations affectueuses et douces, tandis qu'elle aurait pu me

traiter toujours avec un mépris glacial, sans qu'il me fût possible de

me plaindre.

«Allons, je me consolerai en jouissant de ce qu'elle m'offre. Ne

serai-je pas encore trop heureux? Trop heureux! oh! que je suis faible,

que je suis lâche! N'est-ce pas ma femme, après tout? N'est-elle pas à

moi, bien à moi? La loi ne me reconnaît-elle pas mon pouvoir sur elle?

Ma femme résiste... eh bien! j'ai le droit de...

Il s'interrompit avec un éclat de rire sardonique.

--Oh! oui, la violence, n'est-ce pas! Maintenant la violence! Autre

infamie. Mais que faire alors? Car je l'aime, moi! je l'aime comme un

insensé... Je n'aime qu'elle... Je ne veux qu'elle... Je veux son amour,

et non sa tiède affection de soeur. Oh! à la fin il faudra bien qu'elle

ait pitié... elle est si bonne, elle me verra si malheureux! Mais non,

non! jamais! Il est une cause d'éloignement qu'une femme ne surmonte

pas. Le dégoût... oui... le dégoût... entends-tu? le dégoût!... Il faut

bien te convaincre de cela: ton horrible infirmité lui fera horreur...

toujours... entends-tu? toujours! s'écria M. d'Harville dans une

douloureuse exaltation.

Après un moment de farouche silence, il reprit:

--Cette anonyme délation, qui accusait le prince et ma femme, part

encore d'une main ennemie; et tout à l'heure, avant de l'avoir entendue,

j'ai pu un instant le soupçonner! Lui, le croire capable d'une si lâche

trahison! Et ma femme, l'envelopper dans le même soupçon! Oh! la

jalousie est incurable! Et pourtant il ne faut pas que je m'abuse. Si le

prince, qui m'aime comme l'ami le plus tendre, le plus généreux, engage

Clémence à occuper son esprit et son coeur par des oeuvres charitables;

s'il lui promet ses conseils, son appui, c'est qu'elle a besoin de

conseils, d'appui.

«Au fait, si belle, si jeune, si entourée, sans amour au coeur qui la

défende, presque excusée de ses torts par les miens, qui sont atroces,

ne peut-elle pas faillir?

«Autre torture! Que j'ai souffert, mon Dieu! quand je l'ai crue

coupable... quelle terrible agonie! Mais non, cette crainte est vaine.

Clémence a juré de ne pas manquer à ses devoirs... elle tiendra ses

promesses... mais à quel prix, mon Dieu! à quel prix! Tout à l'heure,

lorsqu'elle revenait à moi avec d'affectueuses paroles, combien son

sourire doux, triste, résigné, m'a fait de mal! Combien ce retour vers

son bourreau a dû lui coûter! Pauvre femme! qu'elle était belle et

touchante ainsi! Pour la première fois j'ai senti un remords déchirant;

car jusqu'alors sa froideur hautaine l'avait assez vengée. Oh!

malheureux, malheureux que je suis!

Après une longue nuit d'insomnie et de réflexions amères, les agitations

de M. d'Harville cessèrent comme par enchantement. Il attendit le jour

avec impatience.

Les mystères de Paris, Tome III · 第 13 / 75 题