Mme d'Harville s'aperçut que Rodolphe la contemplait en silence. Elle
rougit, baissa les yeux, puis, les relevant avec une confusion
charmante, elle lui dit:
--Vous riez de mon exaltation, monseigneur! C'est que je suis impatiente
de goûter ces douces joies qui vont animer ma vie, jusqu'à présent
triste et inutile. Tel n'était pas sans doute le sort que j'avais
rêvé... Il est un sentiment, un bonheur, le plus vif de tous... que je
ne dois jamais connaître. Quoique bien jeune encore, il me faut y
renoncer!... ajouta Clémence avec un soupir contraint. Puis elle reprit:
Mais enfin, grâce à vous, mon sauveur, toujours grâce à vous, je me
serai créé d'autres intérêts; la charité remplacera l'amour. J'ai déjà
dû à vos conseils de si touchantes émotions! Vos paroles, monseigneur,
ont tant d'influence sur moi!... Plus je médite, plus j'approfondis vos
idées, plus je les trouve justes, grandes, fécondes. Puis, quand je
songe que, non content de prendre en commisération des peines qui
devraient vous être indifférentes, vous me donnez encore les avis les
plus salutaires, en me guidant pas à pas dans cette voie nouvelle que
vous avez ouverte à un pauvre coeur chagrin et abattu... oh!
monseigneur, quel trésor de bonté renferme donc votre âme? Où avez-vous
puisé tant de généreuse pitié?
--J'ai beaucoup souffert, je souffre encore... voilà pourquoi je sais le
secret de bien des douleurs!
--Vous, monseigneur, vous malheureux!
--Oui, car l'on dirait que, pour me préparer à compatir à toutes les
infortunes, le sort a voulu que je les subisse toutes... Ami, il m'a
frappé dans mon ami; amant, il m'a frappé dans la première femme que
j'ai aimée avec l'aveugle confiance de la jeunesse; époux, il m'a frappé
dans ma femme; fils, il m'a frappé dans mon père; père, il m'a frappé
dans mon enfant.
--Je croyais, monseigneur, que la grande-duchesse ne vous avait pas
laissé d'enfant.
--En effet; mais avant mon mariage j'avais une fille, morte toute
petite... Eh bien! si étrange que cela vous paraisse, la perte de cette
enfant, que j'ai vue à peine, est le regret de toute ma vie. Plus je
vieillis, plus ce chagrin devient profond! Chaque année en redouble
l'amertume; on dirait qu'il grandit en raison de l'âge que devrait avoir
ma fille. Maintenant elle aurait dix-sept ans!
--Et sa mère, monseigneur, vit-elle encore? demanda Clémence après un
moment d'hésitation.
--Oh! ne m'en parlez pas, s'écria Rodolphe, dont les traits se
rembrunirent à la pensée de Sarah. Sa mère est une indigne créature, une
âme bronzée par l'égoïsme et par l'ambition. Quelquefois je me demande
s'il ne vaut pas mieux pour ma fille d'être morte que d'être restée aux
mains de sa mère.
Clémence éprouva une sorte de satisfaction en entendant Rodolphe
s'exprimer ainsi.
--Oh! je conçois alors, s'écria-t-elle, que vous regrettiez doublement
votre fille.
--Je l'aurais tant aimée!... Et puis il me semble que chez nous autres
princes il y a toujours dans notre amour pour un fils une sorte
d'intérêt de race et de nom, d'arrière-pensée politique. Mais une fille!
une fille! on l'aime pour elle seule. Par cela même que l'on a vu,
hélas! l'humanité sous ses faces les plus sinistres, quelles délices de
se reposer dans la contemplation d'une âme candide et pure! de respirer
son parfum virginal, d'épier avec une tendresse inquiète ses
tressaillements ingénus! La mère la plus folle, la plus fière de sa
fille, n'éprouve pas ces ravissements; elle lui est trop pareille pour
l'apprécier, pour goûter ces douceurs ineffables; elle appréciera bien
davantage les mâles qualités d'un fils vaillant et hardi. Car enfin ne
trouvez-vous pas que ce qui rend encore plus touchant peut-être l'amour
d'une mère pour son fils, l'amour d'un père pour sa fille, c'est que
dans ces affections il y a un être faible qui a toujours besoin de
protection? Le fils protège sa mère, le père protège sa fille.
--Oh! c'est vrai, monseigneur.
--Mais, hélas! à quoi bon comprendre ces jouissances ineffables,
lorsqu'on ne doit jamais les éprouver! reprit Rodolphe avec abattement.
Clémence ne put retenir une larme, tant l'accent de Rodolphe avait été
profond, déchirant.
Après un moment de silence, rougissant presque de l'émotion à laquelle
il s'était laissé entraîner, il dit à Mme d'Harville en souriant
tristement:
--Pardon, madame, mes regrets et mes souvenirs m'ont emporté malgré moi;
vous m'excuserez, n'est-ce pas?
--Ah! monseigneur, croyez que je partage vos chagrins. N'en ai-je pas le
droit? N'avez-vous pas partagé les miens? Malheureusement les
consolations que je puis vous offrir sont vaines...
--Non, non... le témoignage de votre intérêt m'est doux et salutaire;
c'est déjà presque un soulagement de dire que l'on souffre... et je ne
vous l'aurais pas dit sans la nature de notre entretien, qui a réveillé
en moi des souvenirs douloureux... C'est une faiblesse, mais je ne puis
entendre parler d'une jeune fille sans songer à celle que j'ai perdue...
--Ces préoccupations sont si naturelles! Tenez, monseigneur, depuis que
je vous ai vu, j'ai accompagné dans ses visites aux prisons une femme de
mes amies qui est patronnesse de l'oeuvre des jeunes détenues de
Saint-Lazare; cette maison renferme des créatures bien coupables. Si je
n'avais pas été mère, je les aurais jugées, sans doute, avec encore plus
de sévérité... tandis que je ressens pour elles une pitié douloureuse en
songeant que peut-être elles n'eussent pas été perdues sans l'abandon et
la misère où on les a laissées depuis leur enfance... Je ne sais
pourquoi, après ces pensées, il me semble aimer ma fille davantage
encore...
--Allons, courage, dit Rodolphe avec un sourire mélancolique. Cet
entretien me laisse rassuré sur vous... Une voie salutaire vous est
ouverte; en la suivant vous traverserez, sans faillir, ces années
d'épreuves si dangereuses pour les femmes, et surtout pour une femme
douée comme vous l'êtes. Votre mérite sera grand... vous aurez encore à
lutter, à souffrir... car vous êtes bien jeune, mais vous reprendrez des
forces en songeant au bien que vous aurez fait... à celui que vous aurez
à faire encore...
Mme d'Harville fondit en larmes.
--Au moins, dit-elle, votre appui, vos conseils ne me manqueront jamais,
n'est-ce pas, monseigneur?
--De près ou de loin, toujours je prendrai le plus vif intérêt à ce qui
vous touche... toujours, autant qu'il sera en moi, je contribuerai à
votre bonheur... à celui de l'homme auquel j'ai voué la plus constante
amitié.
--Oh! merci de cette promesse, monseigneur, dit Clémence en essuyant ses
larmes. Sans votre généreux soutien, je le sens, mes forces
m'abandonneraient... mais, croyez-moi... je vous le jure ici,
j'accomplirai courageusement mon devoir.
À ces mots, une petite porte cachée dans la tenture s'ouvrit
brusquement.
Clémence poussa un cri; Rodolphe tressaillit.
M. d'Harville parut, pâle, ému, profondément attendri, les yeux humides
de larmes.
Le premier étonnement passé, le marquis dit à Rodolphe en lui donnant la
lettre de Sarah:
--Monseigneur... voici la lettre infâme que j'ai reçue tout à l'heure
devant vous... Veuillez la brûler après l'avoir lue.
Clémence regardait son mari avec stupeur.
--Oh! c'est infâme! s'écria Rodolphe indigné.
--Eh bien! monseigneur... Il y a quelque chose de plus lâche encore que
cette lâcheté anonyme... C'est ma conduite!
--Que voulez-vous dire?
--Tout à l'heure, au lieu de vous montrer cette lettre franchement,
hardiment, je vous l'ai cachée, j'ai feint le calme pendant que j'avais
la jalousie, la rage, le désespoir dans le coeur... Ce n'est pas tout...
Savez-vous ce que j'ai fait, monseigneur? Je suis allé honteusement me
tapir derrière cette porte pour vous épier... Oui, j'ai été assez
misérable pour douter de votre loyauté, de votre honneur... Oh! l'auteur
de ces lettres sait à qui il les adresse... Il sait combien ma tête est
faible... Eh bien! monseigneur, dites, après avoir entendu ce que je
viens d'entendre, car je n'ai pas perdu un mot de votre entretien, car
je sais quels intérêts vous attirent rue du Temple... après avoir été
assez bassement défiant pour me faire le complice de cette horrible
calomnie en y croyant... n'est-ce pas à genoux que je dois vous demander
grâce et pitié?... Et c'est que ce que je fais, monseigneur... et c'est
ce que je fais, Clémence car je n'ai plus d'espoir que dans votre
générosité.
--Eh! mon Dieu, mon cher Albert, qu'ai-je à vous pardonner? dit Rodolphe
en tendant ses deux mains au marquis avec la plus touchante cordialité.
Maintenant, vous savez nos secrets, à moi et à Mme d'Harville; j'en suis
ravi, je pourrai vous sermonner tout à mon aise. Me voici votre
confident forcé, et, ce qui vaut encore mieux, vous voici le confident
de Mme d'Harville: c'est dire que vous connaissez maintenant tout ce que
vous devez attendre de ce noble coeur.
--Et vous, Clémence, dit tristement M. d'Harville à sa femme, me
pardonnerez-vous encore cela?
--Oui, à condition que vous m'aiderez à assurer votre bonheur... Et elle
tendit la main à son mari, qui la serra avec émotion.
--Ma foi, mon cher marquis, s'écria Rodolphe, nos ennemis sont
maladroits! Grâce à eux, nous voici plus intimes que par le passé. Vous
n'avez jamais plus justement apprécié Mme d'Harville, jamais elle ne
vous a été plus dévouée. Avouez que nous sommes bien vengés des envieux
et des méchants! C'est toujours cela, en attendant mieux... car je
devine d'où le coup est parti, et je n'ai pas l'habitude de souffrir
patiemment le mal que l'on fait à mes amis. Mais ceci me regarde. Adieu,
madame, voici notre intrigue découverte, vous ne serez plus seule à
secourir vos protégés. Soyez tranquille, nous renouerons bientôt quelque
mystérieuse entreprise, et le marquis sera bien fin s'il la découvre.
Après avoir accompagné Rodolphe jusqu'à sa voiture pour le remercier
encore, le marquis rentra chez lui sans revoir Clémence.