Rodolphe et Clémence causaient ensemble pendant que M. d'Harville
lisait par deux fois la lettre de Sarah.
Les traits du marquis restèrent calmes; un tremblement nerveux presque
imperceptible agita seulement sa main, lorsque après un moment
d'hésitation il mit le billet dans la poche de son gilet.
--Au risque de passer encore pour un sauvage, dit-il à Rodolphe en
souriant, je vous demanderai la permission, monseigneur, d'aller
répondre à cette lettre... plus importante que je ne le pensais
d'abord...
--Ne vous reverrai-je pas ce soir?
--Je ne crois pas avoir cet honneur, monseigneur. J'espère que Votre
Altesse voudra bien m'excuser.
--Quel homme insaisissable! dit gaiement Rodolphe. N'essayerez-vous pas,
madame, de le retenir?
--Je n'ose tenter ce que Votre Altesse a essayé en vain.
--Sérieusement, mon cher Albert, tâchez de nous revenir dès que votre
lettre sera écrite... sinon promettez-moi de m'accorder quelques moments
un matin... J'ai mille choses à vous dire.
--Votre Altesse me comble, dit le marquis en saluant profondément.
Et il se retira, laissant Clémence avec le prince.
--Votre mari est préoccupé, dit Rodolphe à la marquise; son sourire m'a
paru contraint...
--Lorsque Votre Altesse est arrivée, M. d'Harville était profondément
ému; il a eu grand-peine à vous le cacher.
--Je suis peut-être arrivé mal à propos?
--Non, monseigneur. Vous m'avez même épargné la fin d'un entretien
pénible.
--Comment cela?
--J'ai dit à M. d'Harville la nouvelle conduite que j'étais résolue de
suivre à son égard... en lui promettant soutien et consolation.
--Qu'il a dû être heureux!
--D'abord il l'a été autant que moi, car ses larmes, sa joie, m'ont
causé une émotion que je ne connaissais pas encore... Autrefois, je
croyais me venger en lui adressant un reproche ou un sarcasme... Triste
vengeance! Mon chagrin n'en était ensuite que plus amer... Tandis que
tout à l'heure... quelle différence! J'avais demandé à mon mari s'il
sortait; il m'avait répondu tristement qu'il passerait la soirée seul,
comme cela lui arrivait souvent. Quand je lui ai offert de rester auprès
de lui... si vous aviez vu son étonnement, monseigneur! Combien ses
traits, toujours sombres, sont tout à coup devenus radieux... Ah! vous
aviez bien raison... rien de plus charmant à ménager que ces surprises
de bonheur!...
--Mais comment ces preuves de bonté de votre part ont-elles amené cet
entretien pénible dont vous me parliez?
--Hélas! monseigneur, dit Clémence en rougissant, à des espérances que
j'avais fait naître, parce que je pouvais les réaliser... ont succédé
chez M. d'Harville des espérances plus tendres... que je m'étais bien
gardée de provoquer, parce qu'il me sera toujours impossible de les
satisfaire...
--Je comprends... il vous aime si tendrement...
--Autant j'avais d'abord été touchée de sa reconnaissance... autant je
me suis sentie glacée, effrayée, dès que son langage est devenu
passionné... Enfin, lorsque dans son exaltation il a posé ses lèvres sur
ma main... un froid mortel m'a saisie, je n'ai pu dissimuler ma
frayeur... Je lui portai un coup douloureux... en manifestant ainsi
l'invincible éloignement que me causait son amour... Je le regrette...
Mais au moins M. d'Harville est maintenant à jamais convaincu, malgré
mon retour vers lui, qu'il ne doit attendre de moi que l'amitié la plus
dévouée...
--Je le plains... sans pouvoir vous blâmer; il est des susceptibilités
pour ainsi dire sacrées... Pauvre Albert, si bon, si loyal pourtant!!!
d'un coeur si vaillant, d'une âme si ardente! Si vous saviez combien
j'ai été longtemps préoccupé de la tristesse qui le dévorait, quoique
j'en ignorasse la cause... Attendons tout du temps, de la raison. Peu à
peu il reconnaîtra le prix de l'affection que vous lui offrez, et il se
résignera comme il s'était résigné jusqu'ici sans avoir les touchantes
consolations que vous lui offrez...
--Et qui ne lui manqueront jamais, je vous le jure, monseigneur.
--Maintenant, songeons à d'autres infortunes. Je vous ai promis une
bonne oeuvre, ayant tout le charme d'un roman en action... Je viens
remplir mon engagement.
--Déjà, monseigneur? Quel bonheur!
--Ah! que j'ai été bien inspiré en louant cette pauvre chambre de la rue
du Temple, dont je vous ai parlé... Vous n'imaginez pas tout ce que j'ai
trouvé là de curieux, d'intéressant!... D'abord vos protégés de la
mansarde jouissent du bonheur que votre présence leur avait promis; ils
ont cependant encore à subir de rudes épreuves; mais je ne veux pas vous
attrister... Un jour vous saurez combien d'horribles maux peuvent
accabler une seule famille...
--Quelle doit être leur reconnaissance envers vous!
--C'est votre nom qu'ils bénissent...
--Vous les avez secourus en mon nom, monseigneur?
--Pour leur rendre l'aumône plus douce... D'ailleurs, je n'ai fait que
réaliser vos promesses.
--Oh! j'irai les détromper... leur dire ce qu'ils vous doivent.
--Ne faites pas cela! Vous le savez, j'ai une chambre dans cette maison,
redoutez de nouvelles lâchetés anonymes de vos ennemis... ou des
miens... et puis les Morel sont maintenant à l'abri du besoin...
Songeons à notre intrigue. Il s'agit d'une pauvre mère et de sa fille,
qui, autrefois dans l'aisance, sont aujourd'hui, par suite d'une
spoliation infâme... réduites au sort le plus affreux.
--Malheureuses femmes!... Et où demeurent-elles, monseigneur?
--Je l'ignore.
--Mais comment avez-vous connu leur misère?
--Hier je vais au Temple... Vous ne savez pas ce que c'est que le
Temple, madame la marquise?
--Non, monseigneur...
--C'est un bazar très-amusant à voir; j'allais donc faire là quelques
emplettes avec ma voisine du quatrième...
--Votre voisine?...
--N'ai-je pas ma chambre, rue du Temple?
--Je l'oubliais, monseigneur...
--Cette voisine est une ravissante petite grisette, elle s'appelle
Rigolette; elle rit toujours, et n'a jamais eu d'amant.
--Quelle vertu... pour une grisette!
--Ce n'est pas absolument par vertu qu'elle est sage, mais parce qu'elle
n'a pas, dit-elle, le loisir d'être amoureuse; cela lui prendrait trop
de temps, car il lui faut travailler douze à quinze heures par jour pour
gagner vingt-cinq sous, avec lesquels elle vit!...
--Elle peut vivre de si peu?
--Comment donc! Elle a même comme objet de luxe deux oiseaux qui mangent
plus qu'elle; sa chambrette est des plus proprettes, et sa mise des plus
coquettes.
--Vivre avec vingt-cinq sous par jour! C'est un prodige...
--Un vrai prodige d'ordre, de travail, d'économie et de philosophie
pratique, je vous assure; aussi je vous la recommande: elle est,
dit-elle, très-habile couturière... En tout cas, vous ne seriez pas
obligée de porter les robes qu'elle vous ferait...
--Dès demain je lui enverrai de l'ouvrage... Pauvre fille!... Vivre avec
une somme si minime et pour ainsi dire si inconnue à nous autres riches,
que le prix du moindre de nos caprices a cent fois cette valeur!
--Vous vous intéressez donc à ma petite protégée, c'est convenu;
revenons à notre aventure. J'étais donc allé au Temple, avec Mlle
Rigolette, pour quelques achats destinés à vos pauvres gens de la
mansarde, lorsque, fouillant par hasard dans un vieux secrétaire à
vendre, je trouvai un brouillon de lettre, écrite par une femme qui se
plaignait à un tiers d'être réduite à la misère, elle et sa fille, par
l'infidélité d'un dépositaire. Je demandai au marchand d'où lui venait
ce meuble. Il faisait partie d'un modeste mobilier qu'une femme, jeune
encore, lui avait vendu, étant sans doute à bout de ressources... Cette
femme et sa fille, me dit le marchand, semblaient être des bourgeoises
et supporter fièrement leur détresse.
--Et vous ne savez pas leur demeure, monseigneur?
--Malheureusement, non... jusqu'à présent... Mais j'ai donné ordre à M.
de Graün de tâcher de la découvrir, en s'adressant, s'il le faut, à la
préfecture de police. Il est probable que, dénuées de tout, la mère et
la fille auront été chercher un refuge dans quelque misérable hôtel
garni. S'il en est ainsi, nous avons bon espoir; car les maîtres de ces
maisons y inscrivent chaque soir les étrangers qui y sont venus dans la
journée.
--Quel singulier concours de circonstances! dit Mme d'Harville avec
étonnement. Combien cela est attachant!
--Ce n'est pas tout... Dans un coin du brouillon de la lettre restée
dans le vieux meuble, se trouvaient ces mots: «Écrire à Mme de Lucenay.»
--Quel bonheur! Peut-être saurons-nous quelque chose par la duchesse,
s'écria vivement Mme d'Harville. Puis elle reprit avec un soupir: Mais,
ignorant le nom de cette femme, comment la désigner à Mme de Lucenay?
--Il faudra lui demander si elle ne connaît pas une veuve, jeune encore,
d'une physionomie distinguée, et dont la fille, âgée de seize ou
dix-sept ans, se nomme Claire... Je me souviens du nom.
--Le nom de ma fille! Il me semble que c'est un motif de plus de
s'intéresser à ces infortunées.
--J'oubliais de vous dire que le frère de cette veuve s'est suicidé il y
a quelques mois.
--Si Mme de Lucenay connaît cette famille, reprit Mme d'Harville en
réfléchissant, de tels renseignements suffiront pour la mettre sur la
voie; dans ce cas encore, le triste genre de mort de ce malheureux aura
dû frapper la duchesse. Mon Dieu! que j'ai hâte d'aller la voir! Je lui
écrirai un mot ce soir pour avoir la certitude de la rencontrer demain
matin. Quelles peuvent être ces femmes? D'après ce que vous savez
d'elles, monseigneur, elles paraissent appartenir à une classe
distinguée de la société... Et se voir réduites à une telle détresse!...
Ah! pour elles la misère doit être doublement affreuse.
--Et cela par la volerie d'un notaire, abominable coquin dont je savais
déjà d'autres méfaits... un certain Jacques Ferrand.
--Le notaire de mon mari! s'écria Clémence, le notaire de ma belle-mère!
Mais vous vous trompez, monseigneur; on le regarde comme le plus honnête
homme du monde.
--J'ai les preuves du contraire... Mais veuillez ne dire à personne mes
doutes ou plutôt mes certitudes au sujet de ce misérable; il est aussi
adroit que criminel, et, pour le démasquer, j'ai besoin qu'il croie
encore quelques jours à l'impunité. Oui, c'est lui qui a dépouillé ces
infortunées, en niant un dépôt qui, selon toute apparence, lui avait été
remis par le frère de cette veuve.
--Et cette somme?
--Était toutes leurs ressources!
--Oh! voilà de ces crimes...
--De ces crimes, s'écria Rodolphe, de ces crimes que rien n'excuse, ni
le besoin, ni la passion... Souvent la faim pousse au vol, la vengeance
au meurtre... Mais ce notaire déjà riche, mais cet homme revêtu par la
société d'un caractère presque sacerdotal, d'un caractère qui impose,
qui force la confiance... cet homme est poussé au crime, lui, par une
cupidité froide et implacable. L'assassin ne vous tue qu'une fois... et
vite... avec son couteau; lui vous tue lentement, par toutes les
formules du désespoir et de la misère où il vous plonge... Pour un homme
comme ce Ferrand, le patrimoine de l'orphelin, les deniers du pauvre si
laborieusement amassés... rien n'est sacré! Vous lui confiez de l'or,
cet or le tente... il le vole. De riche et d'heureux, la _volonté_ de
cet homme vous fait mendiant et désolé!... À force de privations et de
travaux, vous avez assuré le pain et l'abri de votre vieillesse... la
_volonté_ de cet homme arrache à votre vieillesse ce pain et cet abri...
«Ce n'est pas tout. Voyez les effrayantes conséquences de ces
spoliations infâmes... Que cette veuve dont nous parlons, madame, meure
de chagrin et de détresse, sa fille, jeune et belle, sans appui, sans
ressource, habituée à l'aisance, inapte, par son éducation, à gagner sa
vie, se trouve bientôt entre le déshonneur et la faim! Qu'elle s'égare,
qu'elle succombe... la voilà perdue, avilie, déshonorée!... Par sa
spoliation, Jacques Ferrand est donc cause de la mort de la mère, de la
prostitution de la fille!... Il a tué le corps de l'une, tué l'âme de
l'autre; et cela, encore une fois, non pas tout d'un coup, comme les
autres homicides, mais avec lenteur et cruauté.
Clémence n'avait pas encore entendu Rodolphe parler avec autant
d'indignation et d'amertume; elle l'écoutait en silence, frappée de ces
paroles d'une éloquence sans doute morose, mais qui révélaient une haine
vigoureuse contre le mal.
--Pardon, madame, lui dit Rodolphe après quelques instants de silence,
je n'ai pu contenir mon indignation en songeant aux malheurs horribles
qui pourraient atteindre vos futures protégées... Ah! croyez-moi, on
n'exagère jamais les conséquences qu'entraînent souvent la ruine et la
misère.
--Oh! merci, au contraire, monseigneur, d'avoir, par ces terribles
paroles, encore augmenté, s'il est possible, la tendre pitié que
m'inspire cette mère infortunée. Hélas! c'est surtout pour sa fille
qu'elle doit souffrir... Oh! c'est affreux... Mais nous les sauverons,
nous assurerons leur avenir, n'est-ce pas, monseigneur! Dieu merci, je
suis riche; pas autant que je le voudrais, maintenant que j'entrevois un
nouvel usage de la richesse; mais, s'il le faut, je m'adresserai à M.
d'Harville, je le rendrai si heureux qu'il ne pourra se refuser à aucun
de mes nouveaux caprices, et je prévois que j'en aurai beaucoup de ce
genre. Nos protégées sont fières, m'avez-vous dit, monseigneur; je les
en aime davantage; la fierté dans l'infortune prouve toujours une âme
élevée... Je trouverai le moyen de les sauver sans qu'elles croient
devoir mes secours à un bienfait... Cela sera difficile... tant mieux!
Oh! j'ai déjà mon projet; vous verrez, monseigneur... vous verrez que
l'adresse et la finesse ne me manqueront pas.
--J'entrevois déjà les combinaisons les plus machiavéliques, dit
Rodolphe en souriant.
--Mais il faut d'abord les découvrir. Que j'ai hâte d'être à demain! En
sortant de chez Mme de Lucenay, j'irai à leur ancienne demeure,
j'interrogerai leurs voisins, je verrai par moi-même, je demanderai des
renseignements à tout le monde. Je me compromettrai s'il le faut! Je
serais si fière d'obtenir par moi-même et par moi seule le résultat que
je désire... Oh! j'y parviendrai... cette aventure est si touchante!
Pauvres femmes! Il me semble que je m'intéresse encore davantage à elles
quand je songe à ma fille.
Rodolphe, ému de ce charitable empressement, souriait avec mélancolie en
voyant cette femme de vingt ans, si belle, si aimante, tâchant d'oublier
dans de nobles distractions les malheurs domestiques qui la frappaient;
les yeux de Clémence brillaient d'un vif éclat, ses joues étaient
légèrement colorées, l'animation de son geste, de sa parole, donnait un
nouvel attrait à sa ravissante physionomie.