XXX

(La suite à un prochain numéro.)

Courrier de Paris.

Nous avions annoncé dernièrement qu'un brillant concert, un concert

magnifique, un immense concert, se préparait à l'Hôtel-de-Ville dans la

salle nouvelle qui a pris la place de la vieille salle Saint-Jean. Le

but en était tout philantropique: il s'agissait d'apporter un appui

lucratif à la colonne agricole et industrielle de Petit-Bourg fondée en

faveur des jeunes enfants pauvres. Les noms les plus respectés et les

plus illustres s'étaient inscrits au nombre des protecteurs de cette

oeuvre pie, et le bataillon des dames patronesses, qui donne avec grâce

et dévouement dans toutes ces rencontres charitables, s'était mis en

ligne, et, agitant son drapeau, avait fait appel à la philantropie des

citoyens de Paris; provocation que cette grande et excellente ville ne

reçoit jamais avec indifférence. Paris, en vérité, a le coeur parfait:

dites-lui qu'il y a quelque part une bonne action à faire, un malheur à

réparer, une infortune à consoler, et il arrive. Allons, Paris,

éveille-toi, puise dans ton coffre-fort? Un tremblement de terre

renverse des villes, une inondation ravage des provinces, un incendie

jette sur le sol calciné et nu des populations errantes; voici des

exilés qui tendent la main à ton hospitalité; plus loin il s'agit de

venir en aide aux institutions de charité et de prévoyance.

Paris ne se le fait pas dire deux fois; il est généreux, il a le cordon

de la bourse complaisant et facile, pour peu qu'on donne à sa bonne

action l'attrait d'un plaisir; assaisonnez-la de danse et de musique, et

vous trouverez Paris d'une bienfaisance à toute épreuve. Il se pare, il

se gante, il accourt tout souriant et charmé, et rehausse le mérite de

sa charité par un air d'entrain et de fête qui la rend aimable.

Ainsi à ce concert de l'Hôtel-de-Ville, une foule brillante et curieuse

était accourue. La commission avait émis trois mille billets à 10

francs, et les trois mille billets avaient trouvé leur place en un clin

d'oeil. Dimanche dernier, ces trois mille personnes se pressaient, vers

sept heures du soir, aux avenues de l'Hôtel-de-Ville; le zèle était si

grand, la curiosité si vivement excitée, qu'un très-petit nombre de

souscripteurs manquait ait rendez-vous. Cette exactitude a changé la

solennité en une scène de tumulte qui a bien eu son côté comique; les

commissaires, en effet, comptant sur l'absence ou la négligence d'un

tiers à peu près des conviés, comme il arrive en général dans ces

grandes entreprises, les commissaires, dis-je, avaient dépassé de

beaucoup, dans la distribution des billets, le nombre de personnes que

la salle destinée au concert pouvait réellement contenir; peut-être

aussi avaient-ils pensé qu'il leur serait permis, dans l'intérêt des

pauvres enfants et de la fondation philanthropique auxquels la recette

était destinée, de forcer un peu le produit, au risque de laisser

quelques centaines de bonnes âmes à la porte. L'intention peut jusqu'à

un certain point excuser le fait, mais encore fallait-il prévenir son

monde et dire: «La salle ne peut recevoir que quinze cents à deux mille

personnes.» Sur cet aveu naïf, les prudents se seraient abstenus, se

contentant d'avoir fait une bonne action sans participer aux agréments

qu'elle promettait, et la bonne action n'y eût-elle pas gagné encore

quelque chose?

Les faits sont arrivés tout autrement: l'autorité ayant négligé de

donner l'avis nécessaire, le désordre le plus incroyable a troublé le

plaisir qu'on attendait de cette soirée annoncée avec tant d'éclat. Sur

la place, c'était un tumulte effroyable; les plus heureux,--si on peut

appeler cela du bonheur,--entrés dans la salle, par violence ou par

ruse, se disputaient les places avec acharnement, au risque de perdre à

la bataille, les robes, les châles, les chapeaux et le pan des habits.

On crie, on se presse, on s'étouffe; les femmes s'évanouissent, les

enfants pleurent, les petites files appellent leur maman; et les mauvais

plaisants, qui ne manquent jamais dans ces tumultes, frappent sur les

banquettes et engagent, à tous les coins de la salle, un tintamarre qui

n'est comparable qu'aux passe-temps bruyants du paradis de la _Gaieté_;

le tout sans respect pour M. le comte de Rambuteau et M.

Lecave-Laplague, les seuls personnages officiels qu'on distinguât au

milieu de ce concert infernal, en attendant l'autre concert.

Nous avons dit ce qui se passait à l'intérieur; à l'extérieur l'affaire

est encore plus vive et plus bruyante; sept à huit cents personnes

frappent aux portes, réclament leur droit d'entrée, et s'efforcent de

pénétrer à tout prix dans cette malheureuse salle déjà semblable à un

immense canon bourré jusqu'à la gueule; nous ajouterons que les mesures

sont si mal prises que cette foule se livre à son ressentiment, sans

qu'aucune voix, sans qu'aucune force tutélaire la préserve de son propre

désordre. Dire la douleur des jolies femmes venues là tout exprès pour

se faire admirer et qui s'en retournent tristement, aptes une heure de

lutte inutile, ayant eu les sergents de ville pour seuls appréciateurs;

raconter la déconfiture de ces frais chapeaux, de ces robes élégantes,

de ces couronnes et de ces bouquets de fleurs, parures inutiles dont on

espérait tant, Homère lui-même ne le saurait: c'est une de ces

catastrophes autrement déplorable et difficile à chanter que tous les

malheurs de l'_Iliade.

Sautant par-dessus un garde municipal et escaladant une porte ou une

fenêtre, si par hasard, nous trouvons enfin à nous blottir dans un coin

de la salle, quel enfer, bon Dieu! Mieux valait encore retourner chez

soi, et se donner un concert à soi-même, avec son propre violon ou sur

son propre piano; le concert, en effet, le merveilleux concert, annoncé

pour huit heures, à dix heures n'avait pas encore dit sa première note;

il fallait entendre les cris d'impatience que la foule jetait, la foule

asphyxiée par une étouffante chaleur, et demandant au moins un peu de

chant et de musique, faute de rafraîchissements. Après l'heure cruelle

de cette longue attente, un homme se montra enfin sur l'estrade des

musiciens, un petit homme pareil à un fantôme blanc, à ne le juger que

sur sa longue barbe blanche et ses cheveux idem...

«Allons, vieillard, chante-nous donc enfin quelque chose!» s'écrie une

voix. Ce vieillard n'est ni plus ni moins que le chevalier Paston, qui

conduit un choeur de chanteurs, élèves de M. Delsarte, et leur fait

entonner un certain _Kyrie eleison_ dont le même M. Delsarte est le père

reconnu. Mais quelle exécution! quel _Kyrie eleison_! On l'accueille de

ce rire moqueur et insolent que la foule n'épargne à personne dans ses

heures de rancune, et qui lui sert de vengeance. Les virtuoses les plus

intrépides et les plus expérimentés détonneraient d'effroi en entendant

ce ricanement diabolique. Aussi les élèves de M. Delsarte, bien que

commandés par le chevalier Paston, détonnent-ils à qui mieux mieux, et

le _Kyrie eleison_ n'est bientôt plus qu'une immense cacophonie; le rire

redouble, rire sans pitié, rire de Méphistophélès, rire de bourreau sur

les restes de la victime.

Au milieu de cet horrible naufrage, les plus habiles et les plus

charmantes on grand'peine à surnager: Doehler, Vivier, Roger, Giard,

Inchuidt, madame Sabattier, madame Castellane, madame Brandulla, et

enfin madame Jova, la belle Milanaise, qui triomphe cependant du tumulte

en exécutant de sa voix habile et pénétrante l'air _Inflammatus_ du

_Stabat_.

A une heure du matin, on chantait, on étouffait, on murmurait, on riait,

on détonnait encore.

Telle est l'histoire lamentable et plaisante de ce fameux concert; c'est

presque de la tragi-comédie; il faut espérer qu'une autre fois

l'autorité sera plus prévoyante ou quelle élargira sa salle, et que M.

le chevalier Paston et M. Delsarte serviront des _Kyrie_ plus

harmonieux. Si tout le monde a quelque chose à se reprocher, si

l'autorité a manqué de savoir-faire, les musiciens, pour la plupart,

d'assurance et d'habileté, les meneurs du concert d'exactitude, le

public de patience et de longanimité, la colonie de Petit-Bourg n'en a

pas moins fait sa fructueuse récolte; c'est là le principal; Une autre

année seulement, il faudra joindre la bonne exécution et le bon ordre à

la pensée charitable, de manière que le plaisir et le bienfait marchent

de compagnie, que Petit-Bourg soit content, que les pauvre-enfants

profitent, que le public n'ait pas le droit de se plaindre et ne joue

pas le rôle d'un mystifié.

--Une ancienne secrétaire du Théâtre-Français vient de mourir dans un

âge encore peu avancé; les habitués de la Comédie-Française, sous la

restauration, se rappellent mademoiselle Devin. Mademoiselle Devin était

élève de mademoiselle Mars; ce n'est pas sa beauté qui lui avait conquis

une sorte de crédit et de succès; mademoiselle Devin n'était pas jolie;

on peut même dire, sans manquer de galanterie envers un mort, qu'au

premier coup d'oeil on se sentait beaucoup plus porté à l'indifférence

qu'attiré vers elle. Peu à peu, et à force d'études, mademoiselle Devin

triompha de cette espèce de froideur que le public avait témoignée

d'abord pour sa personne: on apprécia son intelligence et sa finesse;

intelligence qui abusait quelquefois d'elle-même pour courir sans cesse

après l'effet, finesse un tant soit peu monotone et maniérée.

Mademoiselle Devin ne doit pas moins être comptée au nombre des artistes

qui ont laissé un souvenir, sinon éclatant, du moins honorable dans

l'art dramatique. Mademoiselle Devin était devenue un beau jour madame

Menjaud, c'est-à-dire qu'elle avait épousé l'excellent et regrettable

comédien de ce nom. Elle avait quitté le théâtre depuis plusieurs années

quand elle a cessé de vivre. Mademoiselle Devin est morte, si je ne me

trompe, dans un maison de campagne que M. Menjaud possède aux environs

de Paris, honorable fruit des épargnes faites par Clitandre, Valère et

Daims, dans leur jeune temps.

--Il est arrivé une singulière aventure à un de nos plus gracieux

compositeur de romances et des plus populaires, à M. Frédéric Bérat:

dans une de ces heures dérobées au soin de ces mélodies touchantes, M.

Frédéric Bérat a composé dernièrement pour le théâtre du Palais Royal,

de moitié avec M. Paul Vermond, une spirituelle bouffonnerie intitulée

_la Polka_: c'est le premier de tout les vaudevilles-polka, représenté

depuis un mois sur les petits théâtres de Paris, et, à mon avis, le plus

divertissant et le meilleur.

L'autre jour, M. Frédéric Bérat était mollement étendu sur son divan,

fumant une cigarette et poursuivant sans doute à travers la blanche

vapeur quelques-unes de ces chansons fraîches et naïves qu'il sait si

bien trouver; on heurte à sa demeure: «Qui va là?» Deux fières

moustaches se hérissent en se montrent tout à coup à la porte à demi

close: «Ah! ah! dit Bérat, qui a souvent, en sa qualité d'artiste, des

démêlés avec la garde nationale, vous venez pour m'arrêter et me faire

expier à Sainte-Pélagie mes goûts peu militaires.--Non pas, répondent

poliment les deux moustaches en s'avançant et en s'inclinant avec

respect; nous ne sommes pas des gardes municipaux, mais des voltigeurs

du 3e léger; vous arrêter, Dieu nous en garde! Nous venons, monsieur,

vous prier de venir donner des leçons de polka à notre colonel.» Et

Bérat de les regarder d'un air ébahi. «Oui, monsieur, le colonel veut

absolument apprendre à danser la polka, et il nous à chargés, moi qui

suis son sergent-major et moi son sergent, de lui amener un professeur

de polka.--Mais je ne suis pas un maître à danser, mes braves, reprend

Bérat en retenant un éclat de rire.--Sapristi! s'écrit le

sergent-major.--Crédié! reprend le sergent; lisez plutôt.» Et ils

déploient aux yeux de Bérat l'affiche du Théâtre du Palais-Royal, lui

montrant du doigt ces mots, imprimés en majuscules: _La Polka_, par MM.

Frédéric Bérat et Paul Vermond.»--Eh bien! allez chez Paul Vermond,» dit

Bérat en souriant. On dit que M. Paul Vermond n'a pas cru devoir pousser

le quiproquo plus loin, et qu'il a adressé définitivement les deux

sergents à Cellamus.

Si nos vaillants du 3e léger avaient assisté à une des dernières

représentations tout dernièrement données à Rouen par mademoiselle

Déjazet, ils auraient appris qu'en effet Bérat n'enseigne pas la

_polka_, mais qu'il est un compositeur charmant, vaudevilliste dans ses

loisirs. Une de ses plus gracieuses et de ses plus poétiques

productions, _la Lisette de Béranger_ chantée avec beaucoup d'âme et de

goût par mademoiselle Déjazet, a ravi le parterre rouennais; Rouen s'est

montré d'autant plus sensible à cette touchante mélodie, que Frédéric

Bérat est né à Rouen; c'était une mère qui applaudissait son enfant;

Frédéric Bérat peut dire plus que jamais son refrain favori:

J'irai revoir ma Normandie.

Rien n'attache, en effet, un fils à sa mère comme les caresses et les

douceurs qu'il en reçoit.

--Un petit garçon disait l'autre jour devant moi; «Maman, je vais prier

le bon Dieu qu'il me change mon bon ange.--Pourquoi donc, mon

ami?--Parce que mon bon ange m'a laissé tomber deux fois depuis ce

matin.»

Recommandé à la biographie des enfants précoces, des enfants ingénieux,

des enfants spirituels des enfants étonnants qui aboutissent souvent à

faire de pauvres hommes.

--Quelques journaux s'étaient mis à raconter chaque matin que le cadavre

d'un garde municipal venait d'être retrouvé dans la Seine; nous en

étions déjà au septième garde municipal et au septième cadavre, lorsque

l'autorité a fait démentir ces bruits d'assassinats multiples; deux

gardes municipaux se sont donné la mort volontairement, voilà le fait

officiel, il était temps que la rectification arrivât: quand les

donneurs de fausses nouvelles se mettent à noyer ou à tuer les gens, ils

n'en finissent pas, et si on les eût laissé faite, au moins de huit

jours, la garde municipale tout entière eut fait un plongeon dans l'eau.

--La mystérieuse et sanglante affaire du banquier Donon-Cadot, si

horriblement assassiné à Pontoise, continue à en exciter une attente

pleine d'anxiété. L'instruction a recueilli tout récemment des faits qui

signalent de nouveaux coupables et ajoutent dit-on plus d'une scène

terrible et inouïe à ce drame déjà si fatalement compliqué.

--Une curieuse cérémonie aura lieu incessamment dans les hautes demeures

politiques; nous voulons parler de la réception de M. Guizot comme

chevalier de la Toison-d'Or, ordre qui vient de lui être accordé par la

reine d'Espagne. Si M. Guizot se conforme à l'usage antique et solennel

et tient à prendre le costume d'étiquette, il doit avoir commandé à son

tailleur et à son chapelier une robe de toile d'argent, un manteau de

velours cramoisi et un chapeau de velours noir.

--M. l'évêque de Rodez accuse un de nos plus spirituels et de nos plus

purs talents universitaires, M. Géruzez, professeur d'éloquence

française, d'inonder, de scandaliser et de dépraver la France;

_l'Univers_ a reproduit l'attaque de M. de Rodez, et M. Géruzez attaque

_l'Univers_ en calomnie. Que faut-il donc faire pour échapper à

l'anathème, si un écrivain toujours moral et religieux, comme l'est M.

Géruzez, si un panégyriste de saint Bernard est foudroyé canoniquement?

Il est certain que les rôles sont intervertis; les réprouvés étudient

les pères de l'Église, et les hommes d'église font des pamphlets.

--Paris recevra incessamment la visite de la duchesse de Kent, mère de

la reine Victoria d'Angleterre.

--Il y a quelques jours, la femme d'un cocher, nommé Michel, accoucha

d'un enfant qui n'avait ni bras, ni jambes, et dont la tête offrait des

particularités fort remarquables. Ce monstre humain ne vécut que deux

heures. Avant sa mort, le médecin-accoucheur avait manifesté le désir de

l'acheter.

Il s'empressa d'en offrir 30 fr.

[Illustration: Salle des Concerts, à l'Hôtel de Ville.]

Inconsolable de la mort de son enfant, le père exigea le double de la

somme. La discussion et la dispute qui s'ensuivirent durèrent trois

jours. Furieux, le médecin menaça le père de le dénoncer à la justice,

pour n'avoir pas fait enterrer son enfant dans les délais voulus.

Effrayé, le père adressa, à M. Gabriel Delessert, la pétition suivante,

dont l'original est déposé dans les bureaux de l'Illustration:

«Monsieur le préfet, j'ai l'honneur de vous informer que madame Michel,

mon épouse, est accouchée d'un enfant privé de ses jambes et de ses

bras, ce qui fait que c'est un phénomène naturel dont je suis le père,

qui est mort rue Saint-Lazare, 38.

«Je voudrais enfermer, monsieur le préfet, dans un bocal d'esprit de

vin, afin de le conserver, mon enfant, avec lequel j'ai l'honneur

d'être, monsieur le préfet, votre très-humble serviteur.»

Carthagène des Indes.

SOUVENIR DE L'EXPÉDITION DIRIGÉE

PAR LE CONTRE-AMIRAL DE MACKAU, EN 1834.

(Suite.--Voir t. III, p. 74.)

«_Es mi hijo,_» me dit la petite femme, qui s'approcha doucement sur la

pointe du pied en me lançant un coup d'oeil où rayonnait l'orgueil

maternel.

Je la regardai: elle était vêtue d'une robe déchirée; un mauvais fichu

sale cachait à peine ses épaules maigres; la misère avait foncé la

nuance olivâtre de ses traits et flétri ses joues de rides précoces;

elle n'avait guère une quarante ans, on lui en eût donné sans peine

cinquante. Elle se pencha sur l'enfant, arrangea doucement l'oreiller,

et déposa un baiser sur son front. L'enfant ouvrit les yeux, reconnut sa

mère, sourit, et, se retournant, s'endormit aussitôt.

Tout le bonheur de cette maison, je le vis bien, reposait sur cette

fragile tête: amour, travail, espoir, tout était pour lui, bel enfant,

sommeillant dans le luxe au milieu du besoin; il avait un hochet

d'ivoire, et ses parents n'avaient pas de souliers! il avait des draps,

une moustiquaire, un berceau de bois précieux, tandis qu'ils couchaient

sur des planches et travaillaient tout le jour!

[Illustration: Carthagène des Indes.--Vue du Fort San-Felipe.]

J'interrogeai mon hôtesse; celle-ci, enchantée de l'impression causée

par la vue de son enfant, se montra fort communicative. Elle parlait

avec tant de volubilité, qu'étant neuf encore dans la connaissance de la

langue espagnole, il me fut assez difficile de saisir le sens de ses

paroles; cependant ses gestes, qui étaient fort expressifs, m'aidèrent

considérablement à la comprendre. Elle entama un long récit où il était

question des troubles qui dévastèrent Carthagène à l'époque de

l'insurrection; elle me montra la Poppa, me nomma Morillo. Bolivar,

puis, courant dans un coin de la chambre, souleva avec effort un globe

de fer rouillé divisé en deux et réuni par une barre: c'était un boulet

ramé; elle leva ses quatre doigts décharnés, en répétant avec un visage

effrayé:

«_Quatro en veinte anos!_»

Quatre sièges en vingt ans!

Puis, comptant ses doigts l'un après l'autre; «_Mi padre, mi hermano, mi

marido!..._» dit-elle; et secouant la tête d'un air triste, elle passa

trois fois le côté de la main derrière son cou; je compris.

Ce que je pus saisir de l'histoire de cette pauvre femme fut qu'elle

avait perdu de bonne heure tous ses parents et l'aisance dont elle

jouissait autrefois, au milieu des désastres des révolutions. Isolée,

réduite au dernier abandon, elle se vit obligée de s'unir, pour

subsister, à un moreno, avec qui elle habitait cette pauvre demeure.

L'orgueil de la caste avait sans doute rudement lutté dans son âme

contre l'angoisse de la misère, avant qu'elle eût consenti à accepter

une telle extrémité; mais la faim l'avait emporté!

[Illustration: Porte de Carthagène des Indes.]

Il serait difficile d'exprimer ce que le langage sonore et cadencé de

cette femme, dont exaltation croissait en parut, ainsi que son énergique

pantomime, prêtaient d'éloquence au tableau des souffrances qu'elle

décrivait; tout ce que je sais, c'est que jamais drame ne m'impressionna

autant. Elle retraça les horreurs de la famine auxquelles la ville fut

en proie durant le blocus qu'en firent les troupes royales; puis,

lorsqu'elle en vint au siège par les insurgés, sous les ordres du

_Libertador_, ce souvenir plus récent l'anima davantage encore: ses yeux

étincelèrent, et elle se mit à imiter avec la voix, en indiquant leur

direction, le sifflement des bombes et les clameurs du carnage.

Il n'y avait pas à se méprendre pourtant sur la cause de cette

exaltation: l'horreur y prenait plus de place que l'enthousiasme

patriotique. Ce n'est que parmi les nations fort avancées, que les

grands noms de gloire et de liberté jouissent de tout leur prestige;

chez les peuples nouveau-nés de l'Amérique du Sud, ces paroles menteuses

ont trop souvent servi de prétexte à l'usurpation et au pillage pour

qu'ils se trompent longtemps sur leur véritable sens.

Peu après le mari rentra suivi d'un bel épagneul: c'était un grand

mulâtre sec et nerveux, à la figure impassible; il parut faire peu

d'attention à moi, touchant à peine le bord de son chapeau du paille

quand il passa, et il alla s'asseoir au fond de la chambre. Sa femme fut

choquée de son manque de politesse, qui n'était sans doute que de

l'apathie, et l'apostropha vivement avec un air de hauteur qui me prouva

combien elle maintenait la distance que mettait, même entre époux, la

différence de couleur et de caste. Le moreno, confus des reproches de sa

femme, se leva gauchement, et, tirant son chapeau, me fit une humble

révérence en m'appelant Excellence. La formule me parut peu

républicaine. Mon hôtesse, dont l'orgueil soutint de nouveau de la

servilité de son époux, lui ordonna brusquement de s'éloigner, et le

pauvre diable, intérieurement charmé, nous quitta pour aller embrasser

son enfant.

[Illustration: Carthagène des Indes.--Église et rue de

San-Juan-de-Dios.]

J'avais peine à m'imaginer que ce peut être si frais et si blanc dût

l'existence à ce grand gaillard osseux et cuivré; mais la nature a

d'étranges mystères, et d'ailleurs le travail et la misère défigurent

d'une cruelle façon le type primitif départi à l'homme. Le moreno prit

l'enfant dans ses bras, et, se renversant dans le hamac, se mit à le

faire sauter et à jaser avec lui. L'enfant, réveillé, agita ses jambes

et ses petites mains, éclata en rires joyeux, secouant les grelots de

son jouet; deux chats, qui jusque-là avaient dormi tranquillement,

roulés en pelotes sur la table, sautèrent dans le hamac et se mirent de

la partie; l'épagneul, voyant cette gaieté, bondit en jappant à

l'alentour; un perroquet sournois, qui n'avait pas encore ouvert le bec,

imita les aboiements du chien, les cris de joie de l'enfant, entremêlant

le tout d'_ave Maria purissima_ du ton le plus grotesque; en un moment

tout fut en rumeur dans le rancho. L'hôtesse contemplait de loin son

enfant avec une ivresse d'amour maternel indicible; et moi, voyageur

isolé, je souriais tristement de ce bonheur, en songeant au foyer et à

ceux que j'avais laissés bien loin de moi.

L'heure de la retraite n'était pas éloignée; les coups de fusil,

retentissant de plus en plus rapprochés, m'annoncèrent le retour des

chasseurs. Je, pris congé des braves gens, et m'efforçai inutilement de

leur faire accepter le salaire de leur hospitalité; ils refusèrent avec

obstination, et je n'insistai point, de crainte de les blesser. Tandis

que je passais devant la case déserte et du mur ruiné, je me rappelai

l'histoire de l'Anglais assassiné par ses domestiques, et je demandai à

mon hôtesse si la demeure de M. Woodby n'était pas voisine de la sienne.

Au nom de Woodby, elle redressa brusquement la tête, et ses traits

expressifs peignirent l'effroi: «_Aqui_, me dit-elle, _aqui esta?_»

Elle me saisit le bras avec une vivacité nerveuse, et, m'entraînant vers

une partie de la maison qui paraissait déserte elle poussa le volet d'un

appartement fermé, et me fit signe de regarder à l'intérieur.

Ne comprenant rien à ses manières, je la crus d'abord un peu folle; je

me penchai néanmoins avec quelque répugnance, et n'aperçus d'abord rien

d'extraordinaire: c'était une grande chambre obscure, meublée

très-simplement, où tout était couvert de poussière; elle semblait

n'avoir pas été habitée depuis longtemps.

J'allais me retirer lorsque la petite femme m'arrêta, et, allongeant son

bras maigre, me montra sur le parquet une large tache noire qui couvrait

aussi une partie un mur blanchi à la chaux, comme si un liquide eût

rejailli contre:

«Sangre, sangre,» me dit-elle à voix basse;--c'est du sang!

Cette chambre était en effet celle du malheureux Anglais; c'est là, sur

le pas de cette porte, que fut frappé M. Woodby; il était fort sourd et

n'avait pas été réveillé, à ce qu'il paraît, par les premiers cris de sa

femme et de ses deux filles; en ouvrant sa porte, il trouva leurs corps

étendus sur le seuil, meurtris à coups de coutelas. Les assassins, que

n'avaient point arrêtés la faiblesse et la grâce des jeunes filles,

brisèrent le crâne du malheureux Anglais à coups de bâton, et sa

cervelle éclata contre la muraille.

Je reculai avec dégoût et m'enfuis précipitamment de ce lieu dont

l'aspect faisait revivre à mes yeux le crime dans toute son horreur. Peu

après, les chasseurs rejoignirent le canot, la plupart fort crottés.

Suivant l'usage, leur fortune avait été diverse; le plus intrépide avait

pénétré jusqu'à une forêt assez éloignée et rapportait un singe fauve

qu'il avait abattu d'un coup de fusil. Le pauvre animal roulait les yeux

d'une façon fort piteuse en poussant de petits grognements plaintifs; il

trépassa dans le canot, moins de sa blessure, assura gravement le major,

qui était le philosophe de la troupe, que de désespoir de se voir réduit

en captivité. Trois jours après il figurait magnifiquement empaillé, sur

l'étagère de son vainqueur.

Sur ces entrefaites, des bruits alarmants circulaient sourdement à bord:

on disait que les forts étaient armés en secret, et l'on avait vu se

diriger vers le Pastillo, batterie redoutable qui se projette en avant

de Carthagène, au fond de la baie, de larges bateaux, soigneusement

recouverts, qu'on présumait chargés de poudre et d'approvisionnements de

guerre. Ces rumeurs mirent le feu aux jeunes têtes; on ne rêva plus que

combats et bombardement. On prédisait à Carthagène le brillant fait

d'armes réalisé plus tard à Ulloa, et, dans la soif d'action et de

gloire qui embrasa tout le monde, on commença à craindre une issue

pacifique autant qu'on l'avait désirée d'abord.

Chaque fois que je rentrais à bord de l'_Atalante_, la contagion

belliqueuse me saisissait aussi, et la curiosité d'assister à un siège

en règle me conduisait naturellement à vouer la pauvre Carthagène à la

flamme et aux ruines, quelque périlleux que dût être un pareil jeu pour

ceux qui l'entreprendraient. Puis, quand je retournais à terre,

l'insouciance d'artiste me reprenait, j'oubliais que j'errais sur une

terre ennemie et à demi sauvage; je poursuivais ma moisson de croquis

sous l'oeil soupçonneux des habitants. L'impunité m'enhardit. Depuis

notre arrivée, le but de mon ambition était de visiter le sommet de la

Poppa. Cette montagne, située proche de la côte, s'élève presque à pic,

et c'est le seul point culminant du sol à une étendue considérable. Mais

les obstacles étaient grands; les chemins, assurait-on, étaient si

difficiles qu'on ne pouvait y monter qu'avec des mules. En outre, on

avait transformé le couvent abandonné, qui surmonte la hauteur, en un

poste d'observation dont on éloignait les curieux. Cependant les jours

s'écoulaient, et enfin la tentation l'emportant, je résolus de risquer

l'ascension; je l'accomplis en effet, mais par des moyens tout autres

que ceux que j'avais prévus.

Arrivé au point du jour au débarcadère, devant la principale porte de la

ville, |je tournai à droite au lieu d'entrer, et enfilai la grande rue

du faubourg d'Imania, dont les maisons bariolées de joyeuses couleurs

sont entremêlées de bouquets de palmiers. Je passai près du fort.

San-Felipe de Barracas, m'efforçant de regarder sans rire les lourds

soldats colombiens dans leur uniforme de toile blanche, composé d'une

courte veste étriquée aux épaules, et d'un large pantalon flottant, ce

qui leur donne la tournure d'un pain de sucre, auquel on aurait accroché

un sabre et une giberne; posez au bout un énorme shako aussi doublé de

blanc, branlant sur de longs cheveux luisants et plats, une face cuivrée

et sans barbe, avec des pommettes saillantes et de petits yeux, une

physionomie morne et impassible, et vous aurez le vrai type du soldat

colombien. Ils cheminent lentement, la tête pendante sur la poitrine, ou

restent étendus à l'ombre, immobiles comme des lézards, pendant des

journées entières. Ces soldats de si mauvaise tournure sont pourtant des

guerriers intrépides, doués d'une rare sobriété; les plus grandes

privations ne leur arrachent pas une plainte, et ils meurent avec la

même indifférence qu'ils ont vécu.

Les officiers ont un tout, autre air; ici la diversité de caste se fait

sentir; le créole espagnol y domine, tandis que les morenos de la classe

inférieure ont du sang nègre ou indien dans les veines. Pourtant, la

malice française trouvait fort à s'égayer aux dépens de ces petits

militaires à la taille menue, aux membres grêles, dont les épaules

rétrécies disparaissent sous les torsades de leurs énormes épaulettes.

Leur poitrine offre un pompeux étalage de médailles, de rubans, de

décorations de toutes sortes. Ils affectent de porter l'uniforme de nos

officiers républicains de 92, mais leurs pantalons collants perdus dans

les bottes molles, les grands sabres traînants accompagnés de pistolets

à la ceinture, ce visage basané à moitié englouti sous une longue

moustache, où roulent de grosses prunelles noires sous d'épais sourcils,

donnent à ces héros de Pieluncha et de Carbobo je ne sais quel air des

brigands de Dacray-Duminil, tels que nous les retracent les curieuses

vignettes de _Victor ou l'Enfant de la forêt_.

A la sortie du faubourg, une enceinte carrée située au bord de la mer

attira mon attention. A peine entré, j'en ressortis aussitôt, chassé par

un sentiment de répulsion; c'était le cimetière de _Manga_. Le sol y est

partout jonché de débris humains, parmi lesquels courent des légions de

crabes. Des crânes rompus, des tibias perçant leur linceul de sable,

donnaient à ce lieu l'aspect d'un champ de bataille. L'incurie

colombienne ne s'inquiète pas plus des morts que des vivants.

En cw moment, je me trouvais au milieu des mangles dont la nappe immense

presse entre ses sinuosités verdoyantes la nappe d'azur des eaux de la

baie. Une épaisse draperie de feuillage tombait, en ondulations pressées

de la cime lointaine de la Poppa jusqu'au sable du rivage, et

assouplissait les aspérités de la montagne, excepté du côté de l'orient,

où une falaise perpendiculaire faisait resplendir ses flancs crayeux

comme un miroir métallique. A travers ce tapis monotone de verdure

serpentait un chemin sablonneux d'un jaune éblouissant, bordé de maisons

en bois avec des appentis couverts en tuiles. Le soleil enflammait cette

étendue, faisait rougeoyer les toits, pétiller les cailloux du chemin et

rayonner la citadelle comme une pyramide d'argent.

La mer était lisse et brillante; sur un îlot trois pélicans, debout sur

une patte, ressemblaient à des morceaux de bois; par moment, ils

quittaient leur immobilité pour darder un rapide coup de bec à la

surface de l'eau.

Sur la mer tout était mort, malgré ce soleil vivifiant; pas un souffle,

pas un mouvement n'agitait, cette nature inanimée. C'est à peine si, de

temps en temps, l'on entendait quelque moreno piquant sa mule chargée de

paniers, pour lui faire traverser les flaques d'eau saumâtre qui

coupaient la route, répétant d'une voix rauque le mot: _Area!_

accompagné d'un juron énergique, ou bien le clapotement des ailes d'un

gallinazo voletant autour de l'abattoir voisin, les maisons paraissaient

désertes; seule, sur le perron de l'une d'elles, une jeune femme

immobile, appuyée sur la balustrade, ses cheveux noirs, déroulés en

longues mèches sur ses épaules demi-nues, ressemblait à une statue de

bronze de la Mélancolie. On eût dit le modèle animé de ce type sublime

buriné par Albert Durer.

La scène avait un caractère de grandeur sauvage et de tristesse si

profondément marqué, que je ne pus résister à la tentation d'en emporter

un souvenir. Je pris mes crayons et je fus bientôt si préoccupé de mon

travail, que c'est à peine si j'aperçus l'évêque de Carthagène, cette

autre grandeur déchue, passant devant moi dans sa voiture antique et

dorée comme une châsse, que traînaient lentement deux mules

caparaçonnées. Son Éminence reconnut sans doute dans l'humble artiste

accroupi sous les raisiniers du rivage, un citoyen de ce pays

indépendant et raisonneur qui, depuis plus d'un siècle, a si rudement

mené la puissance temporelle de l'Église. Jaloux de faire l'essai de son

influence sur l'un de ces esprits rebelles, le prélat, quand il passa

devant moi, allongea ses doigts sacrés par la portière et me donna sa

bénédiction. Je me hâtai de me lever et de me découvrir avec respect; le

bon vieillard, satisfait de l'effet qu'il avait produit, me répondit par

un salut gracieux et s'éloigna. Je me rassis aussitôt pour esquisser,

sur le devant de mon dessin, le croquis de la massive voilure, qui

devait dater au moins du Charles-Quint. En ce moment, un nouveau

personnage en veste de jinga, qui m'épiait depuis quelque temps,

s'avança, et, considérant mon travail, m'adressa quelques questions; il

paraît que je n'y répondis pas d'une manière satisfaisante, car il

exigea que je le suivisse auprès d'un autre individu qui m'aborda à son

tour en se disant l'alcade du village de la Poppa. Celui-ci voulut

visiter le contenu de mon portefeuille, mais déjà ennuyé de leurs

questions, je m'y refusai, non par esprit du révolte, mais parce que je

craignais avec raison que leurs grosses mains, d'une propreté assez

équivoque, ne tâchassent mes croquis.

Ces deux hommes importants conférèrent entre eux et parurent assez

embarrassés de ce qu'ils feraient de moi, chétif. Mon avis, à moi, était

qu'on me laissât continuer mon chemin; mais le zèle patriotique de ces

messieurs avait pris l'alarme, ils me regardaient comme un espion, ou

tout au moins comme un ingénieur qui venait étudier les fortifications

et en relever les positions. Une partie du fort San-Felipe, qui figurait

sur le dessin, les confirma dans cette opinion. Une femme assez laide,

l'épouse du seigneur alcade, se montra en ce moment et mît fin à leur

indécision; elle m'interrogea d'un ton si peu civil que, malgré le

respect chevaleresque que je professe pour la plus belle moitié du genre

humain, je ne pus m'empêcher de l'envoyer promener. Là-dessus grande

colère, et mes trois inquisiteurs résolurent, à l'unanimité, qu'un

individu aussi intraitable devait être conduit devant le

capitaine-général, gouverneur de Carthagène, qui déciderait de ma

qualité et de mon sort.

Je vis que, pour le moment, il fallait renoncer à mon excursion; ne me

souciant pas, si je faisais résistance, de traverser la ville au milieu

d'un peloton de soldats, je suivis de bonne grâce le rébarbatif alcalde,

qui se mit en marche, ayant soin de ne pas me perdre de vue.

Arrivés à la maison du gouverneur, nous ne tardâmes pas à être

introduits Don Hilario Lopez était alors un homme d'environ trente-huit

ans. Ancien aide de camp de Bolivar, il a figuré avec distinction dans

les guerres de l'indépendance. Il est pâle et te taille moyenne; ses

longues moustaches blondes, ses cheveux plats retombant en désordre de

chaque côté, son uniforme à collet rabattu et galonné, sa physionomie

calme et austère, lui donnent un grand air de ressemblance avec ces

généraux de la Convention dont Hoche et Marceau présentent le type le

plus élevé.

Le général m'accueillit avec politesse; heureusement il parlait le

français à merveille, et, à la première inspection du portefeuille, il

comprit de suite de quoi il s'agissait. II expliqua au soupçonneux

alcalde que je n'étais rien moins qu'un espion et que mes intentions

étaient parfaitement pures. Une fois rassuré, celui-ci passa de la

défiance à l'étonnement, quand il reconnut, en feuilletant les croquis,

plusieurs points de vue qui lui étaient familiers et jusqu'à sa propre

maison. Le général exigea qu'il s'excusât de m'avoir dérangé, ce qu'il

fit en me présentant la main avec la gaucherie d'un homme qui sent qu'il

a commis une sottise. Je ne voulus pas perdre une aussi belle occasion

de donner une haute idée de la générosité française, et je pardonnai

avec la grandeur d'âme d'un homme qui se sait appuyé par une escadre et

un contre-amiral.

Le général me fit l'honneur de me garder à déjeuner, et me traita avec

une urbanité parfaite. Les convives se composaient de deux hommes à

longues moustaches, raides et taciturnes; c'étaient deux officiers; puis

de deux autres en habit noir, armés d'un nez pointu et d'une langue

infatigable; c'étaient deux avocats. Peu habitué à l'abominable cuisine

du pays, je m'efforçai de manger. Cependant j'avoue qu'au dessert le

courage faillit m'abandonner, lorsque je vis les assistants émiettant

des morceaux de fromage de Hollande dans leur chocolat. Ils savouraient

cet étrange brouet comme un mets exquis; mon hôte m'engagea à l'imiter,

m'assurant gravement, pour me décider, que Bolivar ne déjeunait pas

autrement.

Après le repas, le général m'octroya une permission moyennant laquelle

je pouvais dessiner en toute liberté. Avec cela, je pouvais emporter

Carthagène dans ma poche, si bon me semblait. A mon tour, je sollicitai

de la bonne grâce de mon hôte de me laisser prendre une esquisse de ses

traits; il y consentit volontiers. Je me mis à l'oeuvre, et les curieux

renseignements, les idées justes et élevées dont sa conversation fut

semée pendant la séance qu'il m'accorda, ont placé cette heure parmi mes

souvenirs les plus attachants.

Instruit de mon désir de visiter la Poppa, le général me proposa

d'achever la journée chez lui et de réserver la soirée à cette excursion

pour laquelle il m'offrit gracieusement une de ses mules. J'acceptai en

admirant les profonds décrets de la Providence, qui m'avait fait arrêter

si à propos pour me procurer une mule et m'épargner un coup de soleil.

Je m'en fus passer le temps de la sieste dans un appartement contenant

une bibliothèque assez bien meublée et un hamac suspendu devant une

fenêtre en fleurs. J'ouvris la Lusiade et je me jetai dans le hamac, où

je m'endormis bientôt sous la double influence d'une chaleur de

trente-deux degrés et de l'oeuvre la plus soporifique que l'esprit

humain ait délayée en vers.

Je fus réveillé en sursaut par un grand nègre vêtu de blanc qui

m'annonça que le dîner était servi; je m'aperçus au choix de la société

que le général avait poussé la galanterie jusqu'à se souvenir de mon

âge, car j'avais pour voisine l'une des plus jolies personnes de la

ville. Ses yeux noirs pétillaient de malice, et son teint avait la

pureté et la transparence de l'ambre; mais cette fraîcheur de beauté est

de peu de dorée sous l'équateur. La jeune fille avait à peine quinze ans

quoique déjà tort développée; sa mère, qui en comptait trente-deux,

était énorme; elle souffrait beaucoup de la chaleur et n'était occupée

que du soin de contenir son indomptable embonpoint dans les murailles de

baleines qui l'enfermaient. En outre, la belle nuance dorée du teint de

la demoiselle avait passé chez la mère à un brun bistré des plus foncés.

Pour se défendre d'une fascination dangereuse, on n'avait donc qu'à se

dire que, selon toute apparence, la ravissante sylphide se

transformerait avant peu d'années en une massive mulâtresse: c'était le

papillon devenant chrysalide.

Le repas à peine fini, je rappelai au général Lopez sa promesse du

matin. Aussitôt on amena dans la cour une mule fringante portant une

riche selle, de larges étriers et des arçons très-élevés d'où, avec la

meilleure volonté du monde, il était impossible de tomber. J'avais la

tête pleine des mauvais tours que les mules espagnoles jouèrent à Sancho

et à Gil Blas, en sorte que j'exprimai d'abord timidement ma préférence

pour un cheval. Mais on m'affirma que je ne pouvais être plus en sûreté,

par les sentiers rocailleux que j'avais à parcourir, qu'en me confiant

aux jarrets solides, à l'instinct prudent de cette bête. Je me rendis à

ces considérations et enfourchai résolument la _rubia_ on la blonde,

comme le général nommait sa monture favorite.

--Soyez sage, me dit don Hilario en souriant, quand il me vit en selle,

n'allez pas effaroucher la garnison de la Poppa.

--Vous pouvez être tranquille, répondis-je, je ne croquerai pas le plus

petit bastion...

--Ce n'est pas cela; sachez qu'il n'y a là-haut qu'un seul homme, le

gardien des signaux. Tachez donc de vivre en paix avec lui. Allons, vaya

V. con Dios!»

Je saluai le général, et la mule partit avec la vélocité de l'éclair.

Je ne tardai pas à m'apercevoir du crédit dont j'étais redevable à ma

monture, et du haut degré d'importance que je lui empruntais. Les

passants se rangeaient avec empressement, les soldats tournaient leurs

shakos, et peu s'en fallut que le l'actionnaire ne portât les armes à la

mule du gouverneur. Je passai triomphalement à travers le village de la

Poppa, dont l'alcade, à ma grande satisfaction, se trouva sur la porte.

Il me salua jusqu'à terre; mais son implacable moitié me tourna le dos.

Je ne m'en lançai pas moins à toute bride à travers les mangles,

jusqu'aux premiers rochers qui servent de degrés pour escalader la

montagne. Alors la mule, qui n'avait cessé de m'emporter comme le cheval

de Lénore ralentit sa course et commença de grimper la pente escarpée

avec une délicatesse et une sûreté dont je fus émerveillé, car le chemin

était un vrai casse-cou semé de fondrières, de cailloux roulants et

d'arbustes épineux.

A mesure que je m'élevais, l'air devenait plus pur, et la solitude plus

profonde. Délivré de l'atmosphère stagnante du rivage, qu'infectent les

miasmes fétides des palétuviers, j'aspirais avec délices la brise

vivifiante du soir, imprégnée des senteurs énergiques de lu végétation.

Les mille bruits de la nature murmuraient autour de moi; d'élégants

lataniers inclinaient doucement leur parasol sur l'escarpe de la route,

comme pour me garantir des rayons obliques que lançait le soleil à

l'horizon; d'épais acacias et des lilas au feuillage duveté

frissonnaient au passage du vent sous leurs rameaux; des nopals

gigantesques élançaient leurs bras épineux du sein des ondes de verdure

qui recouvraient les aspérités de la montagne, et par moments je voyais

filer brusquement entre les jambes de mon destrier, d'agiles couleuvres

traversant le sentier, tandis que de grands iguanes de trois pieds de

long se traînaient avec paresse sur les rochers, gonflaient leurs cous

rayés et bâillaient stupidement en me regardant passer. L'air

fourmillait d'une multitude de papillons jaune-citron, avec une tache de

feu. De temps en temps leur troupe brillante était traversée par le vol

saccadé d'une chauve-souris aux ailes velues et dentelées, dont l'énorme

envergure me faisait tressaillir. Le bruit qui m'arrêta plusieurs fois

avant que je pusse me l'expliquer, fut une espèce de beuglement sourd

connue celui d'un boeuf éloigné: c'était le croassement d'une grenouille

grosse comme le poing, et douée d'un appareil respiratoire d'une

puissance extraordinaire. Tandis que je cheminais paisiblement,

m'abandonnant à l'instinct de ma mule et admirant les merveilles de la

nature tropicale, le chemin qui contourne la montagne me conduisit en

face de la ville. Le soleil se couchait et illuminait Carthagène d'un

reflet tellement vermeil, qu'elle m'apparut telle qu'un cratère

enflammé. Les remparts l'enlaçaient comme un serpent de feu; mille

éclairs jaillissaient des cimes des toits et des palmiers; un large

voile de pourpre semblait s'être abaissé sur la mer. Cela ne dura qu'un

instant, l'astre disparut, et aussitôt les clartés bleuâtres d'une nuit

pailletée d'étoiles éteignirent dans le calme ce splendide embrasement.

Le sommet de la Poppa est entièrement couvert par un monastère dont les

murailles ruinées attestent encore l'ancienne grandeur. Autrefois, un

crucifix gigantesque dressé sur le bord à pic de la montagne qui fait

face à la mer, proclamait au loin la suprématie du Christ et le pouvoir

sans bornes de ses serviteurs. La guerre transforma le couvent en un

poste militaire où des batteries destinées à bombarder ville et le fort

San-Felipe furent établies. A la place de la croix on éleva un mât de

signaux destiné à avertir la ville des navires en vue. C'est tout ce qui

reste aujourd'hui, la batterie ayant été désarmée dès que Carthagène fut

au pouvoir des insurgés. C'est sur la Poppa que Bolivar se retira durant

la dernière année de sa carrière. Amèrement désabusé du rêve glorieux de

sa vie, entouré d'ingrats qui méconnaissaient son âme et ses intentions,

assiégé d'intrigants factieux qui poussaient l'élan imprimé par lui,

pour le faire servir à leur cupidité et à leur ambition, l'illustre

général, moins heureux la plupart des réformateurs, avait assisté

lui-même au dépérissement de son oeuvre. Cette noble utopie de la moitié

d'un hémisphère régénérée par l'indépendance et groupée par l'ascendant

du génie était malheureusement d'une réalisation impraticable. Il s'en

aperçut trop tard: il fallait, sur un aussi vaste territoire semé

d'obstacles naturels gigantesques qui entravent la centralisation, une

autorité d'institutions impossible parmi des populations incultes et

neuves à la liberté. Les jalousies d'État à État, le démembrement, les

luttes partielles ne se firent pas attendre, et l'héroïque libérateur

mourut en répétant avec désespoir cette parole prophétique: «Union!

Union! ou l'anarchie vous dévorera.» En effet, on ne peut prévoir quand

cesseront les oscillations perpétuelles du pouvoir dans cette portion du

globe où l'édifice social semble aussi chancelant que le sol volcanisé

qui le soutient.

Dégoûté de l'humanité, Bolivar s'était réfugié sur cette montagne, et

s'y promenait en lisant Corneille, son auteur favori. Il retrouvait sans

doute l'écho de son propre génie dans le génie rude du vieux poète, et

l'exagération toute castillane de ses guerriers _de dix pieds de haut_,

comme le disait Soudé, reliait par une héroïque sympathie, ces deux

puissantes intelligences.

La porte du couvent était ouverte; il n'y avait ni garde ni portier; je

me décidai à attacher ma mule à un arbre et à entrer sans façon.

L'intérieur était désert; je n'avais pas rencontré une âme depuis mon

départ des faubourgs. Sans m'en inquiéter autrement, je m'enfonçai sous

la voûte d'un cloître triste et délabré; des croix noires, des

inscriptions latines à demi effacées couvraient de loin en loin les murs

nus, où la lune dessinait obliquement l'ombre irrégulière des arceaux

écornés par le temps. Au bout de la galerie s'étendait une cour ceinte

d'arcades et de pans de murailles ruinées, dont la brise soulevait par

rafales la chevelure de lianes. Cette large enceinte, baignée d'une

molle splendeur, était peuplée de sépultures. Tandis que je contemplais

ce cimetière près duquel, il me sembla que ce tableau d'une solitude

sauvage et imposante n'était pas nouveau pour moi: un souvenir confus,

quoique récent, se réveilla dans mon esprit; enfin ma mémoire

s'illumina, et je reconnus la magnifique décoration du troisième acte de

_Robert_ ressemblante à faire illusion. C'était venir chercher bien loin

une réminiscence d'opéra; pourtant je voyais bien là à ma gauche le

cloître ténébreux, les tombes éparses sous la lune blême; il n'y

manquait rien, pas même le tombeau de sainte Rosalie, large pierre

tumulaire située au milieu de l'enceinte, et près de laquelle un

oranger, qui avait poussé entre les fentes du monument, simulait à

merveille le hameau enchanté.

Sans attendre l'apparition des nonnes, je pris un escalier tournant qui

me conduisit sur une terrasse, d'où l'on découvrait l'immense panorama de

la ville, de le baie et des campagnes à plusieurs lieues à la ronde,

déroulé sous mes pieds ainsi qu'une carte géographique. La rade brillait

comme une nappe d'argent; j'y distinguai la silhouette noire des

frégates immobiles à l'ancre, et du côté de la mer, en dehors, les deux

corvettes, leurs flancs armés tournés contre la ville endormie, telles

qu'une menace silencieuse.

Je m'assis au bord de la terrasse, au-dessus de la falaise coupée à pic,

ayant d'un côté le cimetière et de l'autre Carthagène, deux sépultures

en ruines. Je demeurai longtemps absorbé par la solennité mélancolique

du tableau, et j'oubliai marche des heures. Des voix s'élevant

confusément au-dessous de moi attirèrent mon attention. Tout à coup, à

mon inexprimable surprise, une belle voix de basse-taille entonna la

terrible évocation de Robert;

Nonnes qui reposez sous cette froide pierre.

qui fit retentir les échos de manière à troubler réellement dans leur

sommeil éternel les révérends pères couchés sous les dalles du

monastère.

Ce chant, la coïncidence merveilleuse des idées, dans ce lieu, à une

telle heure, bouleversèrent mon esprit au point que je me demandai un

instant si je rêvais. Je me levai et j'aperçus dans la cour trois

hommes, qu'à leur uniforme et à leurs casquettes de marins, je reconnus

sur-le-champ pour des officiers de la division; tout s'expliqua.

En me voyant, un d'eux m'adressa la parole en un jargon moitié italien

moitié français, pour me demander par où il fallait prendre pour monter

à la terrasse, il ne se doutait guère qu'il parlait à un compatriote.

«Tournez à gauche, et vous trouverez l'escalier, répondis-je dans

l'idiome national.

Ce fut le tour de ces messieurs d'être stupéfaits. La surprise générale

se résuma enfin en un immense éclat de rire, auquel je me joignis de bon

coeur. Les saints échos profanés en gémirent longtemps.

«Et ce monsieur est-il aussi des nôtres?» demanda l'un des visiteurs en

montrant la partie la plus élevée du bâtiment.

Je me retournai et découvris une longue figure maigre, drapée d'un

manteau, qui se penchait pour regarder, au bruit que nous faisions.

«Hola! camarade, reprit l'officier, êtes-vous le maître de ce logis?»

Il ne reçut aucune réponse, et l'homme disparut.

«Seconde méprise, messieurs, dis-je à mon tour; c'est à celui-ci qu'il

fallait parler espagnol.

--Mais qu'est-ce donc que cette espèce de revenant? me demandèrent mes

nouveaux compagnons aussitôt qu'ils m'eurent rejoint.

--C'est sans doute la garnison que vous avez dérangée; si vous

permettez, nous lui rendrons une visite.»

L'Illustration, No. 0060, 20 Avril 1844 · 第 10 / 16 题