OBUT PARISIIS, AN.: M.DCC.XLIV.

[Illustraion: Inscription et ornements du sarcophage intérieur.]

A Cherbourg, les troupes de terre, la marine, la garde nationale, la

population tout entière sont venues au-devant de la voiture chargée du

cercueil qu'attendaient de pieux hommages. Le service a présenté, par la

solennité, par le recueillement, par les dispositions des ornements et

des attributs, le même spectacle funèbre que celui de la cathédrale de

Reims. Mais quand le cortège se fut remis en route vers le cimetière,

placé sur un des versants qui dominent la ville et la mer, la cérémonie

prit alors un caractère que rien ne peut rendre. La majesté de la nature

et les émotions de la scène impressionnaient, les assistants jusqu'aux

larmes. On porte à vingt mille le nombre des personnes de tout rang qui

avaient voulu venir honorer la vie glorieuse et belle de Briqueville, et

prouver qu'en France il est bon nombre de coeurs qui mettent encore le

culte de la patrie au-dessus de celui des intérêts privés.

Le calme parlementaire que nous avions signalé n'était-il donc qu'un

calme trompeur? Samedi dernier, à l'une et à l'autre. Chambre, on a

préludé à des débats différents mais qui semblent présager une animation

égale. A la chambre des Députés, on a demandé le dépôt de documents sur

l'affaire de Taïti, que l'arrivée de l'aide de camp de l'amiral

Dupetit-Thouars a dû mettre à la disposition du gouvernement, s'il ne

les avait pas reçus précédemment; et un demi aveu de M. le ministre de

la marine, qui ne sait pas toujours taire tout ce qu'il dit ne pas

savoir, ainsi qu'une justification essayée par M. le ministre des

affaires étrangères, des déclarations faites antérieurement par le

cabinet que tout détail lui manquait, ont paru à l'opposition pouvoir

l'autoriser à accuser le ministère non plus d'avoir tu la vérité, mais

de l'avoir altérée. Dans la séance de mardi dernier, après dépôt sur le

bureau de la Chambre d'un seul document, on est convenu de rentrer

complètement dans ce débat à la séance du vendredi, et, à l'heure où

nous écrivons, la lutte est plus vivement engagée que jamais.

A la chambre des pairs, M. le duc de Broglie est venu donner lecture

d'un rapport fort étendu et soigneusement travaillé de la commission

chargée de l'examen du projet de loi sur la liberté de l'enseignement.

La commission, par l'organe de son rapporteur, a proposé des amendements

dont deux surtout ont une importance véritable. Par le projet, M. le

ministre de l'instruction publique demandait que le corps enseignant fût

en majorité dans le jury chargé de faire subir les examens et de

délivrer les brevets de capacité aux citoyens qui se présentent pour

ouvrir un établissement d'éducation. Cette précaution a paru excessive;

il a semblé, avec raison, à la commission qu'il suffisait que ce corps y

fût largement représenté, que la direction de l'examen lui fût assurée

par la présidence du recteur de l'Académie, et qu'il n'y avait point

avantage pour le ministre à demeurer responsable, en intervenant dans le

choix de presque tous les membres du jury, des décisions sur lesquelles

il ne peut et ne doit, en réalité, exercer aucun contrôle. En

conséquence, elle a limité à quatre, le recteur compris, le nombre des

membres du jury dont la désignation appartiendra au ministre; elle en a

exclu les proviseurs, les censeurs et professeurs des collèges, rivaux

présumés des candidats qui se proposent; elle y fait ensuite entrer deux

conseillers de la cour royale, désignés par leur cour elle-même, au lieu

du procureur général proposé par le projet; le maire de la ville, un

délégué de l'autorité diocésaine ou consistoriale, et enfin le plus

ancien instituteur privé, établi au chef-lieu de l'Académie. «Dans un

pareil jury, dit le rapport, la direction appartiendra au corps

enseignant; la décision à des hommes contre lesquels aucun soupçon de

partialité ne peut s'élever.» L'autre amendement, non moins important,

tranche nettement et justement, à notre avis, une partie de la question

que M. Villemain avait mal résolue, ou plutôt avait négligée. Selon sa

proposition, les écoles secondaires ecclésiastiques, auxquelles il

n'aurait pas convenu de remplir les concluions des établissements de

plein exercice, c'est-à-dire d'avoir, pour les classes supérieures, des

professeurs gradués, auraient néanmoins été admises, en présentant leurs

élèves aux épreuves du baccalauréat ès-lettres, à obtenir, pour la

moitié de ceux qui sortent chaque année, le diplôme ordinaire. Cette

proposition a été déclarée singulière; la commission s'est refusée il

donner son assentiment à une combinaison semblable; sur ce point donc,

elle propose que les écoles secondaires ecclésiastiques, auxquelles sont

conservées leurs autres immunités, soient assujetties à la règle

commune, et que ceux de leurs élèves qui renoncent à se vouer au

ministère du culte et veulent poursuivre une autre carrière, ne puissent

être reçus bacheliers ès-lettres qu'en justifiant, comme tous les autres

jeunes gens en sont tenus, qu'ils ont fait leurs cours de rhétorique et

de philosophie dans un établissement de plein exercice public ou

privé.--Ces dispositions, et celles que la commission a également

introduite dans le projet, ont paru généralement dictées par un sage

désir de conserver à l'État une juste et naturelle influence sur

l'enseignement public, et, néanmoins, de réaliser la promesse écrite

dans la Charte de 1830. Nul doute que ces modifications que nous nous

permettrons de regarder comme incomplètes encore, ne conjureront pas,

que quelques-unes même pourront rendre plus vive la levée de boucliers

dont le projet primitif avait déjà été le signal. Mais la parfaite

mesure du rapport, l'autorité des noms du rapporteur et des membres de

la commission, l'unanimité de leurs avis, tout cela, sans doute, sans

apaiser l'irritation, la rendra vaine. Déjà, et sans attendre au lundi

22, jour fixé pour l'ouverture de cette discussion publique, nous avons

entendu un jeune pair, à l'occasion de la loi des fonds secrets,

anticiper sur ce débat, changer la tribune du Luxembourg en chaire du

moyen âge, se disant fils des croisés, appeler au combat les enfants de

Voltaire. Il a abrogé, par ses mépris et la déclaration de 1682 et le

concordat de 1802; il a fait un tableau à sa façon de prétendues

persécutions prêtées à Napoléon envers les prélats, a cité des contes

qu'une gouvernante bigote a pu seule débiter à des enfants, et quand un

sourire d'étonnement lui a répondu, «C'est de l'histoire, messieurs!»

s'est-il écrié. Il aurait dû ajouter de l'histoire _ad majorem Dei

gloriam!_ car ce n'est que dans les livres qui portent cette devise que

de telles puérilités peuvent se produire. Mais, ce qui est plus triste,

c'est que l'orateur a pu dire: «Les archevêques, les évêques, qui

élèvent la voix sont, dites-vous, des factieux! mais c'est vous qui les

avez nommés!» M. le ministre de l'instruction publique, improvisant une

réponse à ce discours écrit et longuement préparé, n'a pas, sur tous les

points, rencontré la meilleure réplique et les meilleurs arguments. Le

lendemain, M. le garde des sceaux et M. Rossi ont cherché à compléter la

réponse de la veille. «M. Dupin a aussi essayé de répondre, mais

malheureusement c'était le baron, ce n'était pas l'aîné.--Un peut

pressentir la vivacité du combat que cet engagement d'avant-garde

annonce pour la discussion qui s'ouvrira lundi; on comprend également

combien toutes les autres questions qui se pouvaient traiter, à

l'occasion du vote de confiance des fonds secrets, devaient paraître

secondaires après celle de Taïti, par laquelle MM. le prince de la

Muskowa, de la Redoute et Pelet (de la Lozère), avaient ouvert le débat,

et celle de la ligue des prélats, qui avait passionné ensuite

l'assemblée. Aussi M. le vicomte Dubouchage qui, même en temps

ordinaire, n'a pas l'oreille de la Chambre, a-t-il vainement cherché à

fixer son attention au sujet de l'affaire déplorable de Rive-de-Gier.

Aussi M. le marquis de Boissy n'a-t-il pu, malgré ses tentatives

réitérées, amener le débat sur la question du droit de visite et faire

que quelques éclaircissements fussent, donnés à l'occasion du bruit

généralement répandu dernièrement, qu'un projet de conspiration avait

été découvert dans le sein de plusieurs régiments de la garnison de

Paris.

La chambre des députés a voté une loi sur les brevets d'invention qui

modifie sur plusieurs points, dans l'intérêt des inventeurs et de

l'industrie, la législation existante. Tout en maintenant la redevance

de 500 fr. pour le brevet de cinq ans, de 1,000 fr. pour le brevet de

dix, et de 1,500 fr., pour celui de quinze ans, elle a décidé, contre

l'avis de la commission et du gouvernement que le paiement de cette

redevance, acquitté d'avance jusqu'ici, ne serait plus effectué que par

annuités de 100 fr. chacune. Les auteurs de cet amendement, dont

l'adoption a entraîné le changement de l'économie entière du projet de

loi, ont très-bien établi que la loi sur les brevets d'invention ne doit

pas être une loi fiscale; que les taxes qu'elle impose ne doivent avoir

d'autre but que d'écarter les rêveurs qui, sans ce frein, viendraient

chaque jour déposer des projets inapplicables; mais qu'il ne faut pas

que, par leur exigences, elles mettent des hommes laborieux dans

l'impossibilité de s'assurer la propriété de leurs idées et dans

l'obligation d'avoir recours à des usuriers qui les dépouillent. MM.

Belmont et Taillandier, en faisant adopter leur amendement, appuyé par

MM. Odilon Barrot et Arago, ont donné à la loi le caractère qu'elle doit

avoir. M. Bouillaud a fait repousser la proposition de breveter

certaines préparations pharmaceutiques; le règne des pâtes pectorales

est donc à son déclin. Enfin, M. Vivien a fait imposer aux brevetés

l'obligation de bien faire connaître au public que le gouvernement ne

garantit pas leur invention. Cette disposition prévient l'exploitation

abusive d'un droit concédé sans contrôle, et contribue à donner un

caractère de moralité à la loi. Elle a été votée, comme il serait à

désirer que toutes les lois le fussent, à la presque unanimité.

La chambre du palais Bourbon a vu lui revenir le projet sur la chasse,

dans lequel la chambre des pairs avait réintroduit l'article du projet

primitif du gouvernement, qui exceptait des dispositions de la loi les

propriétés de la couronne. Sur la proposition de M. Luneau, cette

exception avait été effacée. Ayant à se prononcer de nouveau, la

commission de la chambre des députés, qui avait admis cet article la

première fois, en a proposé le rétablissement voté par la pairie, la

majorité a adopté ces conclusions.

La Chambre va être appelée encore à maintenir une de ses précédentes

décisions ou à se déjuger. M. Charles Laffitte a été élu pour la

troisième fois à Louviers. Deux fois la Chambre a vu dans la soumission

déposée par lui, à la veille du scrutin, pour l'embranchement du chemin

de fer de cette ville, une véritable clause d'un contrat qu'elle n'a pas

voulu ratifier. Lui fera-t-on voir tout autre chose aujourd'hui?--Deux

autres élections ont également donné des candidats ministériels pour

successeurs à des députés de l'opposition constitutionnelle. M. Galis et

M. Sauhal ont été remplacés, au neuvième arrondissement de Paris par M.

Loquet, et à Villefranche (Haute-Garonne) par M. Martin (de Toulouse).

Les derniers scrutins de la Chambre ont été assez exactement partagés

pour qu'un déplacement de deux voix ne soit pas indifférent au cabinet.

Dans notre précédent numéro nous annoncions de combien de titres et de

décorations la reine Isabelle et sa mère venaient de récompenser le zèle

de leurs ministres. Les bourreaux non plus n'ont point été oubliés, et

Roncali devient grand-croix de Saint-Ferdinand. Mais ce qui est plus

triste, ce qui nous est plus pénible à annoncer, c'est que les insignes

du grade le plus élevé de cette Légion d'Honneur, que Napoléon avait

instituée pour un tout autre usage, viennent d'être expédiés par notre

gouvernement à ces mêmes hommes, pour reconnaître l'envoi qui a été fait

à M. Guizot de la Toison d'Or. Gonzalès Bravo, Narvaez et ce duc de

Baïlen, dont le titre rappelle une des plus honteuses, des plus

détestables trahisons envers les Français, sont faits grands-croix de la

Légion d'honneur. En vérité, c'est bien étrangement placer ses faveurs,

c'est bien légèrement témoigner sa sympathie pour des actes qui ont

révolté tous les hommes faisant passer les intérêts de l'humanité avant

les calculs de la passion politique--Quand le nom de la France doit être

prononcé en Espagne, combien nous sommes plus fiers que ce soit dans des

circonstances pareilles à celles qui viennent de s'offrir à Carthagène.

Ce sont les consuls de France et d'Angleterre ont, en quelque sorte,

arbitré les conditions de la reddition de cette place, et qui ont fait

prendre envers eux-mêmes, à Roncali, l'engagement _qu'il n'y aurait pas

une goutte de sang répandue._ 195 réfugiés politiques ont été reçus à

bord du brick français le _Cassard_, par le capitaine de corvette de

Roquemaurel, et conduits à Oran, d'où ils ont été dirigés sur Alger,

pour être mis à la disposition du gouverneur général.--A quoi bon

annoncer que l'on vient de régler, ou, pour mieux dire, de supprimer,

par ordonnance, la liberté de la presse en Espagne? Quand les cortès

sont exilées, quand on détient une partie de leurs membres dans les

prisons, le gouvernement par ordonnance devient fort logique.--Le

dimanche des Rameaux, une horrible catastrophe est arrivée à Felanix,

dans l'île Mayorque. Une procession y a lieu tous les ans à l'occasion

de cette solennité; une grande affluence de peuple s'était placée dans

l'enceinte appelée le vieux cimetière, en face de l'église de

Sainte-Rose, pour entendre des sermons qu'il est d'usage de prêcher près

de cette enceinte. Au moment où commençait une de ces prédications, un

mur, séparant le vieux cimetière de la Grande-Rue, s'est écroulé, et la

foule qui s'y trouvait adossée a été écrasée sous les décombres de cette

ruine. 615 personnes ont été victimes de cet accident, et dans le nombre

on a compte 414 morts et 191 blessés.--_Le Morning Chronicle_ annonce

que le gouvernement espagnol a consenti, sur la demande du gouvernement

français, à reporter à l'Ebre la ligne de douanes établie aujourd'hui à

la frontière des deux pays. Le journal anglais dit qu'il en résultera

que les productions de la France entreront dans les provinces basques

sans payer de droit, et que l'on ne manquera pas de profiter de cet état

de choses pour introduire beaucoup de marchandises de contrebande dans

l'intérieur de l'Espagne. Il voit dans cet avenir un grand préjudice

pour le commerce d'exportation de la Grande-Bretagne avec la Péninsule.

Que le _Morning Chronicle_ se rassure, il sait bien que notre commerce

ne vit pas de contrebande, et que personne ne songe à lutter dans ce

genre d'industrie avec les grands faiseurs anglais de Gibraltar, de

Bilbao et du littoral espagnol de la Méditerranée.

Dans la dernière réunion pour le rappel, O'Connell a donné les détails

suivants sur la marche probable de son procès: «Lundi (c'était lundi

dernier) on nous citera pour le jugement, qui ne sera peut-être prononcé

que jeudi; le même jour nous pourrons prendre l'initiative d'un writ

d'erreur. Après avoir été soumise aux douze juges d'Irlande, cette

procédure passera au parlement. Je m'y rendrai; il y aura discussion, et

le jugement sera cassé, je n'en doute pas; l'opinion que j'avance ici

n'est pas mon opinion personnelle, c'est celle des légistes les plus

renommés d'Angleterre et d'Irlande. Cette procédure nous donnera six

semaines, et je profiterai de mon temps pour combattre au parlement le

bill d'enregistrement pour l'Irlande.»--Le parlement d'Angleterre a

repris ses séances le 15.

Le 27 février, la ville de Santo-Domingo s'est insurgée contre les

Haïtiens. Après un combat, ces derniers se sont retranchés dans

l'arsenal, où ils ont été assiégés par la population espagnole. Le

consul français étant intervenu a fait cesser le combat. Une

capitulation a eu lieu, et les Haïtiens ont déposé les armes dans la

maison du consul. Un bâtiment devait être frété, et les Haïtiens

transportés, soit à Jacimel, soit au Port-au-Prince. Le mouvement a été

imité par toute la partie espagnole de Haïti. Les insurgés se sont

emparés de toutes les autorités haïtiennes, et ils se sont mis en

république sous le nom de République Dominicaine. Ils ont arboré un

pavillon et formé un gouvernement provisoire. Un grand mouvement se

manifestait au départ des dernières dépêches dans l'ancienne partie

française.--Les nouvelles, en se confirmant, feraient momentanément

perdre de son intérêt à la mesure prise, dit-on, par le gouvernement

haïtien, qui aurait déclaré que le droit d'acquérir et de posséder dans

cette île n'appartiendrait désormais qu'aux étrangers sujets des

gouvernements qui ont émancipé leurs esclaves. Nous voulons

l'émancipation, mais nous ne saurions accepter qu'elle fût imposée à

notre gouvernement par un gouvernement étranger, et que Haïti qui, par

sa convention avec nous, doit nous traiter comme la nation la plus

avantagée vint aujourd'hui y déroger aussi gravement.

L'assemblée nationale de la Grèce a terminé ses travaux. Elle a voté une

loi électorale pour compléter la constitution.

L'esprit étroit de localité qui s'était déjà manifesté dans d'autres

délibérations est venu particulièrement entacher cette loi. Tout député

devra être né ou avoir sa résidence dans la province qu'il représentera.

Cette restriction à la liberté des électeurs a été votée par 90 voix

contre 88.--Il paraît que M. Coletti, qui jouit toujours d'une grande

popularité, a été chargé par le roi de composer le nouveau cabinet.

Une correspondance de Bucharest annonçait ces jours derniers que la

situation intérieure de la Valachie se compliquait de plus en plus. Le

prince Bicesco rencontrerait autant de difficultés pour gouverner que

son prédécesseur le prince Ghika, déposé il y a un an par la Russie.

L'assemblée générale des représentants de la nation, ayant opposé à ses

vues une très-vive résistance, aurait été subitement dissoute par le

prince.

L'armée de mer vient de perdre M. l'amiral des Rotours, qui comptait de

longs et beaux services.--Un ancien député à rassemblée législative, M.

Pomiès, qui avait quitté la représentation nationale pour les modestes

fonctions de maire de sa commune, qu'il exerçait depuis cinquante ans,

vient également de terminer sa carrière, à l'âge de

quatre-vingt-quatorze ans, à Saint-Antonin (Tarn et Garonne).

_P. S._ M. Billaut, dans un discours très-incisif et très-attentivement

écoulé, a fait ressortir les passages du dernier rapport de M. l'amiral

Dupetit-Thouars, et lui a fait connaître des renseignements particuliers

qui lui ont été fournis, desquels il résulterait, selon lui, que les

communications jusqu'ici faites à la Chambre par le ministère sont,

malgré ses déclarations, fort incomplètes. M. le ministe des affaires

étrangères l'a remplacé à la tribune, et a annoncé le dépôt de pièces

nouvelles. Après un débat personnel entre M. Ledru-Rollin et M. le

ministre de la marine, la Chambre a ajourné cette discussion, dont la

reprise sera fixée, après qu'il aura été pris communication de ces

documents complémentaires.

Le Sésame.

Le sésame, qui va bientôt occuper la chambre des députés à l'occasion de

la nouvelle loi de douanes, est originaire de l'Orient, et croît plus

particulièrement en Perse et en Égypte, surtout dans la Syrie et

l'Anatolie, où il est cultivé en grand. Ses graines, ovoïdes petites,

jaunâtres et d'une saveur douce et inodore, fournissent une huile fixe,

comestible usité en Orient depuis la plus haute antiquité, et que les'

Arabes préfèrent même à l'huile d'olive. L'huile de sésame brûle avec

une belle flamme et se solidifie dans le voisinage de zéro. C'est vers

1828 ou 1829 que l'on a importé en France des graines de sésame pour en

opérer l'extraction; mais, nous dit M. Payen, auquel nous avons emprunté

les renseignements qui précèdent, il paraît que les premiers essais ne

furent pas satisfaisants, car cette affaire n'eut pas de suite.

Cependant presqu'au moment même où ce célèbre chimiste s'exprimait

ainsi, le sésame commençait à prendre la place que ses qualités lui

donnaient le droit d'occuper dans notre fabrication industrielle, les

importations augmentaient progressivement et, peu d'années plus tard,

elles atteignaient un chiffre tel qu'elles inspiraient des inquiétudes

aux producteurs de graines oléagineuses et aux fabricants d'huile des

départements du Nord. Leurs réclamations sont devenues tellement

violentes que le ministère s'est vu pour ainsi dire la main forcée, et

s'est cru obligé d'élever à l'importation le droit sur la graine de

sésame dans le projet de loi qu'il vient de présenter à la chambre des

députés.

Aujourd'hui, dans l'état actuel de la législation, les graines de sésame

sont soumises au droit de 2 fr. 50 cent. par 100 kilog. et par navires

français de 3 fr. par navires étrangers et par terre, c'est cet état de

choses que l'on veut changer. Voici le nouveau tarif présenté à la

discussion des Chambres:

Graines de sésame des pays situés sur

la mer blanche, la Baltique, la mer

Noire et la Méditerranée pour 100

kilog. 5 f. 50 c.

D'ailleurs 7

Par terre, des pays, limitrophes 7

D'ailleurs 10

Ceci posé, examinons brièvement l'état de la question, l'utilité et

l'opportunité de la mesure.

Les fabricants du Midi, ainsi que nous l'apprend M. L. Reybaud dans un

travail complet qu'il vient de publier sur cette affaire, effrayés du

prix croissant des huiles d'olive et d'oeillette, durent chercher dans

d'autres substances oléagineuses de quoi combler le vide occasionné,

soit par la disette des récoltes, soit par les accroissements de la

consommation. Après plusieurs essais infructueux, on trouva dans le

sésame tout ce qu'on pouvait désirer, rendement avantageux, limpidité,

pureté, corps, poids, vertu de saponification. Une fois qu'on se fut

assuré de ses propriétés les négociants marseillais se hasardèrent à

élever dans la banlieue des usines pour la trituration du sésame; on en

compte aujourd'hui quarante, toutes mues par la vapeur, munies de

presses hydrauliques d'une valeur de plus de 6 millions, et qui donnent

du travail à plus de 1,000 ouvriers. Dans le principe, le droit qui

était, par 100 kilog., de 5 fr. 50 cent. et de 6 fr., gênait

l'importation. Sur les demandes du commerce, et après examen de ses

besoin, il fut abaissé à 2 fr. 50 cent.; et depuis ce moment

l'importation a été toujours en augmentation. Elle n'était en 1841 que

de 1,608,195 k.; elle s'est élevée en 1842 à 12,108,465 kilog.; en 1843

cette quantité a encore été dépassée.

Chose digne de remarque, en même temps la même progression se faisait

sentir sur l'importation de toutes les graines oléagineuses dans le port

de Marseille. Elle fut en 1835 de 1,019,636, kilog., en 1838 de 7364,

720 kilog., en 1840 de 16,784,060 kilog.. en 1841 de 30,661,090 kilog.,

en 1842 de 36,385,681 kilog.; enfin, en 1843 de 38,112,165 kilogrammes.

Cette même année, pour faire apprécier le peu de justesse des doléances

du Nord, qui, ainsi que le constatent les documents officiels, importait

la quantité de graines oléagineuses qui correspondait exactement à la

quantité d'huile d'oeillette qu'il versait en moyenne sur la place de

Marseille, le Nord, disons-nous, entrait pour 50 pour cent dans la somme

de toutes les importations.

Les 36 millions de kilog. de marchandises importés en 1842 représentent,

avec tous leurs accessoires, une somme de 11 millions de fr.; quant à la

part de l'industrie, on peut en juger par le fait suivant: en 1842,

36,046,200 kilog. de graines ont été livrés aux usines marseillaises, et

ont présenté, convertis en huile ou en tourteaux, une plus-value de 2

millions de fr., qui se distillent en salaires, ustensiles et bénéfices;

et ici nous ne parlons pas des autres avantages que l'agriculture du

Midi, ordinairement si pauvre en amendements, retire des tourteaux, qu'ils

soient employés comme engrais ou pour la nourriture des bestiaux. Le

directeur de la ferme-modèle des Bouches-du-Rhône a constaté que le

rendement d'un hectare qui, sans engrais était de 175 fr., s'était élevé

à 100 fr. par l'emploi de 1,000 kilog, de tourteaux de sésame, et à 375

fr. par l'emploi de 500 kilog. de tourteaux de lin. 22,000 hectares de

trouvent aujourd'hui amendés par ce précieux engrais, en bornant

seulement à 200 fr, la plus-value qui existe dans le rendement, on voit

que c'est pour l'agriculture méridionale un bénéfice net d'au moins

1,400,000 fr. par année.

Ainsi, en résumé, le résultat de l'importation des graines oléagineuses

et du sésame en particulier ont été les suivants: aliment pour la

navigation nationale dans le transport de 36,000 tonneaux de graines;

création, exploitation et entretien de 40 usines qui donnent

continuellement de l'ouvrage à plus de 1,000 ouvriers; bénéfice

industriel d'au moins 2 millions de fr. sur les ventes et les

manipulations; bénéfice agricole qu'on peut évaluer, ainsi que nous

l'avons démontré tout à l'heure, à près de 4 millions et demi; enfin,

baisse de prix dans les savons, car, depuis que l'huile de sésame s'est

répandue dans le Midi, le savon y a diminué de 25 pour 100 tout en

améliorant ses qualités.

En présence des résultats que nous venons de signaler, est-il utile pour

le pays d'augmenter les droits sur une matière première à laquelle on ne

peut reprocher précisément que sa richesse et la bonté de son rendement?

Cette mesure, que nous regardons d'avance connue funeste, n'aura-t-elle

pas pour conséquence de reporter sur des pays limitrophes, tels que le

Piémont ou l'Italie l'activité du commerce des huiles? Nos voisins,

mieux avisés, importeront les graines qui nous étaient destinées, les

convertiront en huiles, et viendront nous demander ensuite le prix de la

main-d'oeuvre.

La France ne produit pas assez d'huiles pour ses nombreux besoins.

Faut-il dès lors activer par de sages mesures ou entraver ses moyens de

production? C'est là toute la question.

Chronique musicale.

L'Opéra-Comique se repose sur les lauriers de M. Auber. Le lit est

abondamment fourni, et doit être fort doux. Sans être tout à fait aussi

bien couché, l'Opéra n'en a pas moins besoin de reprendre haleine. Nous

n'aurons pas de sitôt, sans doute, à nous occuper de ces deux

établissements, et encore moins du Théâtre-Italien, qui, depuis le 1er

avril, s'est mis en vacances, selon son habitude aristocratique.

_Faute d'un moine_, disait-on jadis, _l'abbaye ne chôme pas_. Ce qu'il y

a de sûr, c'est «pie la musique ne chôme pas faute d'un théâtre. Le mois

d'avril est celui de toute l'année où l'emploi de critique musical est

le plus laborieux, et demande le plus d'activité, de patience et de

courage. Mais à ces inconvénients d'un rude métier, il y a parfois des

compensations. Le ciel est juste! Quelquefois le critique musical est

magnifiquement récompensé de ses efforts et de son dévouement intrépide.

Il y a d'abord les concerts du Conservatoire, qui semblent avoir été

institués exprès pour cela. Nous n'insisterons pas sur la puissance de

cet orchestre, ni sur l'habileté avec laquelle il est conduit, ni sur

cette exécution presque toujours parfaite, et à laquelle, de l'aveu même

des étrangers les plus entachés d'esprit national, rien ne peut se

comparer dans toute l'Europe. Cela est connu et n'a pas besoin d'être

répété. Aux séances ordinaires, qui se succèdent régulièrement tous les

quinze jours, la semaine sainte est venue ajouter deux concerts

_spirituels_, qui n'ont pas été les moins intéressants de la saison.

Hændel, Haydn, Mozart, Beethoven et Cherubini en ont fait les frais,

comme de coutume. Nous n'avons point à apprécier ici ces compositions

magistrales, qu'on ne se lasse pas d'écouter, mais qui sont classées

depuis longtemps, et dont la valeur ne saurait être contestée. Nous

parlerons seulement de quelques _solistes_ qui se sont fait entendre aux

dernières séances.

M. Prume a exécuté, dans celle du 24 mars, un morceau de sa composition,

intitulé _la Mélancolie, pastorale pour le violon_. M. Prume, en effet,

est violoniste et appartient, si nous ne nous trompons, à l'école belge.

Cette école a produit, depuis vingt-cinq ans, une foule d'élèves d'un

mérite remarquable, et qui ont acquis une grande et légitime réputation;

M. de Hériot, par exemple, M. Massart, M. Robrechts, M. Vieuxtemps, et,

en dernier lieu, la jeune Thérésa Milanollo. M. Prume ne paraît pas

destiné à s'élever aussi haut que ces grands artistes. Sa manière n'est

pas, à beaucoup près, si large ni si hardie. Il manque d'éclat et de

vigueur, et quelquefois de justesse. C'est là un grave défaut, surtout

quand il n'a pas pour excuse la fougue de l'exécution.

M. Prume a néanmoins quelques qualités. Son jeu n'est dépourvu ni de

grâce ni de délicatesse. Son style est assez élégant. Il est jeune

d'ailleurs, et rien ne prouve qu'il n'acquerra pas, d'ici quelques

années, ce qui lui manque aujourd'hui.

M. Martin a joué, au concert du 7 avril dernier, un concerto de violon,

appartient à l'école française, et sort, dit-on, de la classe de M.

Habeneck. Il a remporté, l'année dernière, le premier prix de violon au

Conservatoire. C'est là un beau commencement. Il a déjà une bonne

qualité de son, un excellent coup d'archet, un style correct assez

élégant. Nous présumons seulement que son exécution eût été plus variée,

mieux nuancée, plus finie, sans _l'émotion inséparable d'un début_.

On se rappelle la chute grave qui, durant six semaines, empêcha M.

Habeneck de remplir, à l'Opéra et au Conservatoire, ses importantes

fonctions.

Ce malheureux accident n'a pas empêché M. Habeneck se rétablir avec une

rapidité qui, à son âge vraiment était vraiment merveilleuse. Dimanche

dernier, 14 avril, il a reparu sur le théâtre de sa gloire, et a dirigé

l'exécution du grand septuor en _mi bémol_ de Beethoven. Dieu sait de

quels applaudissements tumultueux et prolongés l'orchestre, le parterre

et les loges ont salué son retour.

Le concert du 14 avril a été le plus beau peut-être de toute la saison.

Il se composait, outre le morceau déjà désigné, de l'ouverture

d'_Oberon_, ce poème instrumental si énergique et si gracieux, et d'une

beauté si idéale, et de la symphonie en _ut mineur_, qui est, comme on

sait, la plus majestueuse création de Beethoven. M. Tilmant, le digne

lieutenant d'Habeneck, a conduit ces deux grandes oeuvres avec une

justesse de mouvements, une précision, une verve incomparables.

Une jeune élève du Conservatoire, mademoiselle Mondulaigny, a exécuté

dans cette même séance, un _Ave Maria_ de Cherubini, et un air du

_Samson_ de Hændel. C'est une artiste qui donne beaucoup d'espérances.

Sa voix est un _mezzo soprano_ assez fort et assez étendu pour ne rien

craindre des salles les plus vastes, ni des orchestres les plus

nombreux, pourvu que la sonorité en soit prudemment ménagée. Son style

est pur, et d'une élégante simplicité. Elle respire toujours à propos,

elle _phrase_ bien, elle a de l'agilité et de la souplesse: il ne lui

manque plus que de l'exercice et cet imperturbable sang-froid sans

lequel un chanteur n'est jamais sûr de lui-même.

C'est ce qu'il faut souhaiter également à mademoiselle Nanny Bochkoltz,

cantatrice allemande, qu'on a écoutée avec grand plaisir dans plusieurs

concerts de cette saison. Sa voix est d'une belle qualité et d'un volume

remarquable; son chant est très-expressif, et, quand elle dit certains

airs du _Freyschulz_ et certains _lieder_ de Schubert, on se sent ému

presque jusqu'aux larmes. Ce résultat fait d'autant plus d'honneur à

mademoiselle Bochkoltz, qu'elle chante ces airs ces _lieder_ dans leur

langue originale, que le public de Paris ne comprend guère. Presque tous

les dilettanti savent l'italien, mais combien y en a-t-il qui sachent

l'allemand?

Quant à M. Révial, il chante en français ou en italien, selon son

caprice, et sa prononciation est également correcte, nette et sonore

dans les deux langues. La voix de ce très-remarquable artiste a subi

depuis un an, et grâce à un travail assidu, de grandes modifications. Il

a appris l'art difficile et si peu connu d'en varier à son gré le timbre

et le caractère; il a ajouté à une vocalisation savante, a un style

élégant et toujours de bon goût, qualités qu'il avait déjà, le talent

d'exprimer et le don d'émouvoir. On ne saurait dire mieux que M. Révial

le _lac_ de Niedermayer, ou la _Gita in Gondola_ de Rossini.

Nous avons déjà parlé, l'année dernière, des réunions musicales dont M.

le prince de la Moskowa a eu l'heureuse idée de cette utile association

qu'il a organisée et qu'il dirige avec un zèle si dévoué, une

intelligence si complète, un sentiment de l'art si délicat et si

profond. Il a enseigné aux gens du monde, et même,--faut-il le dire?--à

plus d'un artiste, que le temps n'a pas plus de prise sur la musique que

sur la poésie ou sur la statuaire, que les belles oeuvres sont toujours

belles, et que le génie ne vieillit pas. Le grand effet produit, dans

ses deux derniers concerts, par la Bataille de Marignan, de Clément

Janequin, en a été une preuve éclatante et sans réplique. C'est un

choeur sans accompagnement--comme on les faisait alors,--où les bruits

de la guerre, le tumulte de la mêlée, l'ivresse du combat, la joie du

triomphe, sont peints avec une verve et un éclat extraordinaires. Cet

ouvrage suffirait à établir la réputation d'un compositeur

d'aujourd'hui, et il a été écrit sous le règne de François 1er.

Nous avons entendu de nouveau, cette année. M. Sivori, avec le même

plaisir et le même regret que l'année dernière. Cet habile violoniste

n'a point perdu l'habitude de gâter un très-beau talent par des

affectations puériles et des excentricité de mauvais goût.

Un jeune violoniste russe, M. Gold, est venu aussi réclamer sa place à

ce soleil de l'art qui, en France, luit pour tout le monde. Ce n'est pas

encore un talent complet, mais il est déjà remarquable sous plus d'un

rapport. Avec de l'étude et de la persévérance, il ne tardera pas sans

doute à conquérir un rang honorable parmi ces artistes d'élite qui ont

pour patrie l'Europe entière.

Dans cette armée plus ou moins harmonieuse dont nous avons essayé un

dénombrement bien incomplet le bataillon le plus épais et le plus

formidable est toujours celui des pianistes. Nous avons dejà parlé de

mademoiselle M; le concert qu'elle a donné tout récemment n'a fait que

nous confirmer dans notre opinion d'elle: un auditoire nombreux et

choisi a ratifié avec éclats tous nos éloges. Madame Roumas,

mademoiselle Korn se distinguent par les qualités qui appartiennent à

leur sexe: la grâce, la finesse, la légèreté.

M. Baehler à la délicatesse d'une femme, la fougue et l'énergie d'un

homme; c'est un artiste éminent et complet.

M. Lacombe, M. Halle ont moins d'éclat peut-être, mais leur talent, sage

et bien réglé, a un air savant et magistral qui inspire l'estime et la

confiance.

[Note du transcripteur: Le reste de cette page est dans un état

tellement lamentable, dans le document source, que le transcripteur n'a

pas pu le déchiffrer. Pour nos lecteurs qui voudraient en faire

l'autopsie, nous avons joint un facsimilé à la version HTML.]

Revue Pittoresque du Salon de 1844,

L'Illustration, No. 0060, 20 Avril 1844 · 第 4 / 16 题