MESSIEURS LES ÉTUDIANTS ET CHERS CAMARADES,

Je n'attendais pas le grand honneur qu'il vous a plu de me faire. Je

l'ai accepté avec joie, avec reconnaissance et aussi, je vous assure,

avec modestie. C'est plus intimidant que vous ne croyez de parler devant

les étudiants. Car vous avez aujourd'hui, en tant que groupe dans la

nation, votre existence propre, et c'est une des bonnes actions de la

République de vous y avoir aidés. On s'est avisé que, tous ensemble,

vous représentez quelque chose de considérable et de prodigieusement

intéressant: la France de demain. On vous honore, on se préoccupe de ce

que vous pensez. Des hommes éminents vous tâtent le pouls de temps en

temps, se penchent sur votre âme pour l'ausculter. Et des journaux

donnent le bulletin de l'état d'âme de la jeunesse française, comme ils

donneraient, sous une monarchie, le bulletin de la santé de l'héritier

présomptif.

C'est pourquoi je suis très impressionné. Je me dis que les choses en

sont au point qu'il n'est plus permis de prendre la parole ici sans

remuer les plus hautes questions. Or, les gens qui lisent mal m'ont

accusé de ne pas savoir ce que je pense, même quand il s'agit d'un

vaudeville. Jugez quand il s'agit de problèmes religieux,

philosophiques, historiques, sociaux. Et puis j'ai relu les allocutions

des hommes illustres qui m'ont précédé sur cette chaise d'honneur, et

que pourrais-je bien vous dire après eux? Enfin, quand je saurais (et je

le sais peut-être) ce que je pense sur les sujets les plus importants,

j'aurais encore la crainte de ne pas m'y rencontrer pleinement avec vous

tous et, d'aventure, de déplaire à une partie de mes hôtes, ce qui

serait mal.

Mais cette crainte même va me servir. Je fais réflexion qu'elle est

vaine; que je dois compter non seulement sur une sympathie dont vous

m'avez donné la meilleure preuve en m'invitant à vous présider, mais sur

quelque chose de plus extraordinaire encore: sur votre tolérance. Et

ainsi je suis conduit à vous recommander cette vertu discrète et

admirable.

Célébrer la tolérance, oui, c'est depuis cent cinquante ans un lieu

commun: mais soyez persuadés que ce lieu commun n'est jamais hors de

propos. La tolérance est une vertu excessivement difficile. Elle est

plus difficile, pour quelques-uns, que l'héroïsme. On parle de la

tolérance comme d'un devoir qui ne fait plus question; elle est inscrite

dans le catéchisme républicain; tout le monde se figure être tolérant.

Personne, ou presque personne ne l'est, voilà la vérité. Prenez-y garde,

notre premier mouvement, et même le second, est de haïr quiconque ne

pense pas comme nous. La différence des opinions a amené dans le passé

plus de massacres et peut amener encore plus de troubles et de malheurs

que la contrariété des intérêts. Ce charmant Voltaire, à qui il faut

beaucoup pardonner, définissait à merveille et chérissait la tolérance:

mais il voulait faire mettre à la Bastille les gens qui n'étaient pas de

son avis. C'est pour des différences d'opinion bien plus que pour la

conquête du pouvoir que les hommes de la Révolution se sont envoyés à

l'échafaud: et cependant ils étaient d'accord sur les choses

essentielles, l'amour de la patrie et l'amour de l'humanité. Et

aujourd'hui même... je suppose que vous avez tous assisté à une séance

de la Chambre? ou, simplement, que vous lisez les journaux?

Vous lisez sans doute aussi les jeunes Revues. Pratiquons, mes chers

camarades, la tolérance en littérature. Que ceux qui ont de vingt à

trente ans ne se hâtent pas trop de traiter d'imbéciles ou de

malfaiteurs littéraires ceux qui en ont quarante ou un peu plus. Ils

reconnaîtront un jour qu'ils exagéraient. L'an dernier, à cette même

place, M. Émile Zola s'accusait, avec sa puissante bonhomie, d'avoir été

autrefois un «sectaire». Les jeunes gens doivent songer qu'ils seront

probablement traités par leurs cadets comme ils traitent aujourd'hui

leurs aînés: c'est presque une loi, une condition du progrès, chose

oscillatoire, que les générations s'opposent entre elles en se

succédant.

Mais nous aussi, les vieux, soyons tolérants pour les jeunes.

Reconnaissons ce qu'il peut y avoir de générosité et de désintéressement

dans leurs intransigeances. Craignons qu'une certaine paresse d'esprit

ou la peur d'être dupes ne nous rende aveugles ou étroits. Oui, il est

vrai que les jeunes gens découvrent des choses depuis longtemps

découvertes; que ce qui a paru le plus neuf dans l'anarchie littéraire

des dix dernières années, cet idéalisme, ce symbolisme, ce mysticisme,

cet évangélisme, et ce qu'on aime dans Tolstoï et Ibsen et ce qu'on leur

emprunte, tout cela ressemble fort à ce qu'on a vu chez nous il y a

cinquante ou soixante ans et que, par conséquent, les jeunes sont moins

jeunes qu'ils ne disent. Oui, il est vrai que tout recommence. Mais il

est vrai aussi que rien ne recommence de la même façon et que tout se

renouvelle en recommençant. Confessons, nous, les aînés, que ce

néo-romantisme des jeunes gens a peut-être bien élargi et attendri en

nous le vieil esprit positiviste hérité de la littérature du second

Empire et qui eut, voilà quinze ans, son expression suprême dans le

naturalisme. Perdons l'habitude de considérer comme stupide et comme

ennemi quiconque n'entend pas et ne ressent pas le beau tout à fait

comme nous, ce beau que, depuis vingt-quatre siècles, les philosophes ne

sont pas parvenus à définir proprement. Élargissons nos fronts, comme

Renan voulait élargir celui de Pallas-Athéné, pour qu'elle conçût divers

genres de beauté. Cherchons ce qui nous rassemble. Si nous ne pouvons

communier dans les vers et les proses des Revues blanches ou rouges,

communions dans Hugo ou dans Racine, ou dans Shakespeare, ou dans

Homère, ou dans Valmiki.

Et, si Valmiki n'est pas encore un bon terrain de conciliation, si nous

ne pouvons décidément pas communier dans le même beau, communions dans

le même amour de la beauté, dans les plaisirs que cet amour donne et

dans les vertus qu'il inspire.

La tolérance serait aussi le salut en politique. Elle est la grâce des

intelligences vraiment libres. Notez que souvent--outre des sentiments

très bas--il y a, dans le fanatisme politique, une sorte d'archaïsme

inconscient. Presque toujours l'intolérance est un legs du passé; elle

s'exerce en vertu d'opinions qu'on a reçues et qu'on oublie de

contrôler. Beaucoup de ces opinions sont de purs anachronismes. Le

jacobinisme en est un; l'anticléricalisme en est un autre. Nous

continuons à être divisés parce que nos pères le furent jadis; et cela,

quand tout est changé, quand les causes historiques de ces divisions ont

disparu. Et le triste de l'affaire, c'est qu'on est beaucoup plus

intolérant pour défendre les opinions que l'on a héritées ou que l'on

accepte comme le mot d'ordre d'un parti que pour soutenir celles qu'on a

essayé de se faire tout seul: car alors on sait par expérience ce qui

s'y mêle d'incertitude...

Ah! messieurs, je vous en prie, affranchissez-vous du passé,--non point

de ce qu'il y a, dans le passé, de beau, de glorieux, de pur et

d'exemplaire pour tous--mais des formes surannées qu'y ont prises les

querelles de nos pères et de nos aïeux. Vous êtes pour cela dans des

conditions excellentes: vous êtes tous nés sous la République. La forme

du gouvernement n'est plus guère contestée; un pape intelligent a

interdit qu'elle le fût des catholiques eux-mêmes. Le temps est venu où

les questions politiques ne doivent plus être que des questions

françaises ou des questions sociales.

Ici encore, attachons nous à ce qui nous réunit, songeons-y le plus

possible, et tenons-nous-en compte les uns aux autres. Si l'on diffère

sur les moyens, il n'est pas si difficile de s'accorder sur le but. Je

ne vois personne qui réclame publiquement l'esclavage, l'inquisition,

l'abrutissement du peuple, ni l'oppression des faibles par les forts.

De l'extrême droite à la gauche la plus avancée, quel est l'homme qui

n'affirme souhaiter toute la liberté compatible avec les conditions

d'existence de la société, et la diminution de l'injustice et de la

souffrance dans le monde, dût-il lui en coûter de sérieux sacrifices

personnels? L'important, pour arriver à s'entendre, c'est de penser

sincèrement tout cela, de n'être pas des hypocrites, d'être d'abord de

braves gens, des hommes de bonne volonté. Ce qui prépare le mieux la

solution des questions sociales, c'est en somme, pour chacun, son propre

perfectionnement moral, c'est l'amour des autres: et la tolérance en est

déjà un joli commencement. Apporter à la besogne politique de la bonté,

même de la bonhomie, voilà ce qu'il faut. Je crois savoir que vous êtes

de mon avis et que vous en avez assez des politiciens de l'ancien jeu,

des Cléons sans bonté et sans grâce, sceptiques à la fois et sectaires,

car l'un n'exclut pas toujours l'autre.

Enfin, mes chers camarades, je n'ai pas besoin de vous prêcher la

tolérance religieuse, mais je vous la prêche tout de même. Car enfin

nous avons vu retourner contre l'Église une petite partie du moins des

procédés dont elle usa contre ses ennemis au temps où elle était

toute-puissante; et il s'est rencontré, par-ci par-là, des bedeaux et

des capucins de la libre pensée. Faites effort pour comprendre et pour

supporter que d'autres hommes tiennent de leur hérédité, de leur

tempérament, de leur éducation, ou de leurs réflexions et de leur vie

même, une conception métaphysique du monde différente de la vôtre.

Acceptez ce qui est encore principe de vertu pour des millions de

créatures humaines et, je puis sans doute le dire pour un certain nombre

d'entre vous, acceptez l'âme de vos mères et de vos soeurs.

Et, pour la troisième fois, j'ajouterai: cherchons ce qui nous met

d'accord. Remarquez que les positivistes même et les athées peuvent

s'entendre sans trop de peine, pour la grande oeuvre commune, non

seulement avec les spiritualistes, mais avec les fidèles les plus

fervents des religions confessionnelles. De croire que cette vie n'est

qu'une épreuve et un prélude, ou de croire qu'elle n'aura aucun

prolongement ultra-terrestre, il semble, à première vue, que deux

morales opposées dussent s'ensuivre: mais, dans la pratique, tout

s'arrange. Si le christianisme commande aux pauvres, au nom de la vie

future, la résignation, il ne commande pas moins en vue de cette même

vie future, aux riches comme aux pauvres, la charité. Et, pareillement,

si la philosophie positiviste place sur terre le paradis (paradis

douteux jusqu'à présent) et semble, par la négation métaphysique,

laisser-libre cours à tous les instincts, l'observation lui fait bientôt

reconnaître que le bonheur de tous ne peut être procuré que par un peu

du sacrifice volontaire de chacun. Les croyants disent: «Il faut avoir

été bon pour être heureux dans l'autre monde; donc, soyons bons.» Et

les incroyants: «Puisque nous ne savons rien, puisque nous n'avons rien

à attendre ni à espérer, puisque nous n'apparaissons un instant sur la

surface d'une des plus petites planètes du système solaire que pour

rentrer aussitôt dans l'éternelle nuit, arrangeons-nous pour que ce

passage ne nous soit pas trop douloureux, ou pour qu'il ne le soit qu'au

plus petit nombre possible d'entre nous. Supportons-nous et aidons-nous

mutuellement. Soyons bons.» S'ils n'ont pas tous le crâne, les braves

gens ont tous le coeur fait de même et arrivent, sur l'essentiel, aux

mêmes conclusions. Pascal dit: «Le coeur aime l'être universel

_naturellement_, et soi-même naturellement, selon qu'il s'y adonne; et

il se durcit contre l'un ou l'autre, à son choix.» Adonnons-nous à

«aimer l'être universel», et refusons de nous «durcir» contre lui. Cet

effort, de l'aveu même de Pascal, qui n'est pas suspect, est dans la

nature et selon la nature.

Je termine cette homélie. Je vous supplie, mes chers camarades, de ne

pas la juger émolliente. La tolérance que j'ai louée n'est point

l'indifférence, ni le dilettantisme, ni la paresse. Au contraire. Elle

exige un grand effort, une perpétuelle surveillance de soi. Elle s'allie

très bien avec les convictions fortes, et c'est parce qu'elle en connaît

le prix qu'elle ne consent point à les haïr chez les autres. Elle

implique le respect de la personne humaine. La tolérance enfin, c'est

bien un des noms de l'esprit critique: mais c'est aussi un des noms de

la modestie et de la charité. Elle est la charité de l'intelligence.

Tolérez, mes chers camarades, notre maturité et ses circonspections:

nous tolérons, nous aimons votre jeunesse et ses ardeurs et ses

emportements. Vous vaudrez mieux que nous; vous le devez. Vous ferez et

vous verrez de belles choses--que nous ne verrons point. C'est avec

cette pensée et cet espoir (mêlé d'envie) que je bois affectueusement à

l'Association générale des Étudiants de Paris.

Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 60 / 62 题