À moins d'être très bonne, très simple, très modeste, et aussi d'avoir
aimé son défunt «pour lui-même»,--ne croyez pas que ce soit facile, le
rôle de veuve d'un grand homme, ou d'un homme illustre, ou d'un homme
célèbre.
On risque ou de paraître accaparer sa mémoire, ou d'en sembler trop
détachée, d'avoir l'air trop consolé, ou trop bruyamment inconsolable;
de porter trop fièrement les reliques, et tantôt de s'en attribuer les
miracles, tantôt de croire qu'elles en font toujours, alors qu'elles
n'en font plus... À tout mettre au mieux, cela nous est si égal, au bout
d'un certain temps, que vous soyez veuve de quelqu'un qui est dans le
Larousse!
Il y a celles qui passent leur restant de vie, généralement très long, à
exploiter, avec un soin âpre et pieux, les livres de leur mort, à vider
ses fonds de tiroirs, à publier ses oeuvres posthumes, niaiseries de
jeunesse, notules, broutilles. Et cela peut durer indéfiniment, et ces
oeuvres posthumes, elles pourraient les écrire elles-mêmes. Elles les
écrivent peut-être. Ces veuves «continuent le commerce du défunt», selon
l'épitaphe connue.
Il y a celles dont le viril esprit fut en si intime communion avec leur
illustre époux que, de très bonne foi, elles considèrent sa gloire, non
comme héritée par elles, mais comme acquise en commun avec lui. Elles
détiennent, elles captent, elles défendent leur mort. S'il fut de
l'Académie, elles revendiquent le droit de lui choisir seules son
successeur, car son fauteuil leur appartient. Elles ne savent plus bien
si elles s'enflent de lui ou s'il fut grand par elles; et,--la mode
étant que les femmes d'un certain rang signent de leur nom de jeunes
filles,--si leur mari s'appelait Shakspeare et si elles s'appellent
Durand, elles font suivre, dans leur signature, un «Durand» énorme d'un
«Shakspeare» menu et gribouillé. Cela s'est vu.
Il y a celles dont le mari fut un homme essentiellement élégant et qui
eut de belles relations. Celles-là pensent l'honorer en continuant
l'élégance de sa vie, en rendant publique l'élégance de leurs souvenirs;
en se conformant à l'idéal mondain exprimé dans ses livres, en se
donnant l'air--piété touchante--d'être pareilles aux personnages que sa
futilité affectionna. C'est d'une de celles-là, mêlée, sous son crêpe de
deuil, aux divertissements de quelque villégiature aristocratique,
qu'une méchante langue dit un jour: «Oui, c'est bien ainsi que ce
pauvre un tel aurait voulu être pleuré.»
Il y a celles qui étaient au moins égales, par l'esprit et le talent, au
mari qu'elles pleurent, et qui, tant qu'il vécut, se sont tues, se sont
cachées, ont suivi ses succès, du fond de leur retraite volontaire,
comme des mères indulgentes. Le veuvage, la médiocrité de situation qui
a suivi, les ont fait sortir, malgré elles, de ce charitable effacement.
Elles se sont mises à écrire à leur tour; et la grâce la plus aisée,
l'expérience la plus fine et la plus clémente, le spiritualisme le plus
délicat ornent leurs récits; et c'est en ajoutant au meilleur de ce
qu'il passait pour représenter qu'elles gardent le nom dont elles sont
dépositaires.
Il y a celles dont le défunt n'eut qu'une célébrité viagère, bruyante
peut-être à son heure, mais d'ordre subalterne, et qui nous étonnent par
le faste de leur culte, car nous ne savons déjà plus de quoi elles se
souviennent.
Il y a celles, ô mon bon maître Renan, qui meurent quelques mois après
leur compagnon, tout simplement. Et nous ne pouvons exiger, je l'avoue,
que toutes soient ainsi.
Il y a les frères veufs, dont le mort avait du talent, et qui en ont
aussi peut-être, mais qui, pouvant tranquillement jouir d'une gloire
indivise, ont voulu, par leurs productions personnelles, nous mettre à
même de dégager de l'oeuvre commune l'apport du défunt. Et il a
quelquefois paru que cela était imprudent: mais cela était assurément
généreux et d'une exquise piété détournée.
Et enfin, parmi les veuves, il en est une dont la souffrance ne fut
connue des profanes qu'en tant qu'elle était liée à un deuil public;
dont toute la conduite récente ne fut que modestie, dignité simple et
discrète, charité, désintéressement sans effort, et que nous avons
saluée tous avec le respect le plus ému pour le _noli me tangere_ de sa
profonde et silencieuse douleur.
... Et, pour la plupart des autres, ce que j'en ai pu dire ne se
ramène-t-il pas à cette vérité, à la fois nécessaire, mélancolique et
rassurante, que les morts n'arrêtent pas la vie?