Cet ingénieux animal n'est pas mort; mais on peut dire, sans l'offenser,
qu'il est sorti de sa «période héroïque». On a publié dernièrement un
volume de ses _Gaîtés_. Le moment semble donc venu de dire ce qu'il a
été et ce qu'il a fait.
Vous connaissez le petit théâtre de la rue Victor-Massé. Au-dessus de la
lucarne aux ombres chinoises est peint un chat noir, à la queue en
tringle, aux contours simplifiés, un chat de blason ou de vitrail, qui
pose une patte dédaigneuse sur une oie effarée. Ce chat représente
l'Art, et cette oie la Bourgeoisie.
Mais, contrairement aux traditions, cette oie et ce chat ont eu
ensemble les meilleurs rapports. L'oie, reçue chez le chat--non
gratuitement--s'est crue en pays de bohème; et c'est, en somme, le
chat qui a galamment «exploité» l'oie, tout en l'amusant, et même en
lui ouvrant l'intelligence.
Le Chat-Noir a joué son rôle dans la littérature d'hier. Il a vulgarisé,
mis à la portée de l'oie une partie du travail secret qui
s'accomplissait dans les demi-ténèbres des Revues jeunes.
Il a été des premiers à discréditer le naturalisme morose, en le
poussant à la charge. Il a, je ne dis point inventé (car nous avions eu
Richepin et, avant Richepin, Alfred Delvau), mais rajeuni et propagé le
naturalisme macabre et farce par les chansons de Jules Jouy et
d'Aristide Bruant. Il a révélé aux gens riches et aux belles madames la
«poésie» des escarpes et de leurs compagnes, les boulevards extérieurs,
les «fortifs» et Saint-Lazare, et ce que c'est que «pante», que
«marmite», que «surin», que «daron, daronne et petit-salé...»
Et, en même temps, le Chat-Noir contribuait au «réveil de l'idéalisme».
Il était mystique, avec le génial paysagiste et découpeur d'ombres Henri
Rivière. L'orbe lumineux de son guignol fut un oeil-de-boeuf ouvert sur
l'invisible. Mais, au surplus, le conciliant félin nous a appris que le
mysticisme se pouvait allier, très naturellement, à la plus vive
gaillardise et à la sensualité la plus grecque. N'est-ce pas, Maurice
Donnay?
Au fond, le digne Chat resta gaulois et classique. Il eut du bon sens.
Quand il choisit Francisque Sarcey pour son oncle, ce ne fut point
ironie pure. Quelques-uns des Schaunards de cette bohème tempérée furent
ornés des palmes académiques. Le Chat eut l'honneur d'être loué un jour
sous la coupole de l'Institut. Il tenait à l'opinion du _Temps_ et du
_Journal des Débats_. Son idéalisme n'a jamais «coupé» ni dans la
«Rose-Croix», ni dans la poésie symboliste. Il a raillé celle-ci,--oh!
les étonnants vers amorphes de Franck Nohain!--comme il avait décrié
d'abord le naturalisme de Médan.
Puis, le Chat-Noir a été patriote, et chauvin, et grognard. Comme la
vogue des «gigolettes», et comme la piété vague et veule qui nous émeut
sur les Madeleines et sur les Izéyls, la napoléonite qui nous travaille
est un peu venue de lui. Vous vous rappelez l'_Épopée_, de Caran d'Ache.
Le Chat, sur quelques menus points, fut un précurseur.
Il a, avec ce même Caran d'Ache, avec Willette et Steinlen, rajeuni la
«caricature» (j'emploie ce mot devenu impropre, faute d'un meilleur). Et
il a restauré, en lui donnant une forme neuve, la «vieille gaieté
française».
Car il eut pour nourrisson le bienfaisant Alphonse Allais. (Je veux
nommer aussi, tout au moins, Georges Auriol, ne pouvant les nommer
tous.) Allais vaudrait, à lui seul, une étude. Allais a certainement
enrichi l'art du coq-à-l'âne et de l'absurdité méthodique. Toujours le
burlesque a suivi les évolutions de la littérature dite sérieuse. De
même que la fantaisie de Cyrano de Bergerac répercute tout le pédantisme
fleuri du temps de Louis XIII, de même qu'un grand nombre des facéties
de Duvert et de Labiche supposent le romantisme: ainsi les écritures
bizarres d'Alphonse Allais, par leurs tics, clichés et allusions, par
le tour indéfinissable de leur rhétorique et de leur «maboulisme»,
impliquent toute l'anarchie littéraire de ces quinze dernières années...
(Laissez-moi ouvrir ici une parenthèse. Quelques types curieux florirent
dans cet illustre cabaret. Tel, le pianiste Albert Tinchant. Il n'était
pas sobre, mais il était doux; il faisait de petits vers tendres et
langoureux, pas très bons. Pendant cinq ou six ans, il vécut sans jamais
avoir un sou dans sa poche, très heureux. Son incuriosité fut telle, ou
sa pauvreté, qu'il ne trouva pas le moment--ou le moyen--d'aller, en
1889, voir l'Exposition. Le trait me semble rare. Tinchant mourut à
l'hôpital. Il avait été autrefois, en rhétorique, un de mes meilleurs
élèves. Jamais il ne me demanda rien, qu'une mention dans ma chronique
dramatique. Celui-là était un bohème-né, un bohème authentique. Je suis
bien fâché qu'il n'ait pas eu de génie.)
Vous avez vu tout ce que nous devons au Chat-Noir. Ce chat éclectique,
qui sut réconcilier la bourgeoisie et la bohème, forcer les gens du
monde à payer, très cher, tant de bocks, et tantôt les attendrir sur des
histoires pieuses, tantôt les scandaliser avec modération et leur donner
l'illusion qu'ils s'encanaillaient; ce chat qui sut faire vivre ensemble
le Caveau et la Légende dorée, ce chat socialiste et napoléonien,
mystique et grivois, macabre et enclin à la romance, fut un chat «très
parisien» et presque national. Il exprima à sa façon l'aimable désordre
de nos esprits. Il nous donna des soirées vraiment drôles.
Nous prions les futurs historiens de la littérature de ne point refuser
un salut amical à cet ingénieux descendant du Chat-Botté. Comme son
aïeul, il connut plus d'un tour et valut à son maître un beau château.